Buch lesen: "Une course à Chamounix : conte fantastique"
Adolphe Pictet
Une course à Chamounix : conte fantastique

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305833
Table des matières
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
EXCERPTA E CATALOGO,
LITTÉRATURE ORIENTALE.
LIVRES FRANÇAIS.
CLASSIQUES GRECS ET LATINS.—PHILOLOGIE.
LIBRI ITALIANI.

CHAPITRE PREMIER.
Table des matières
Projet de voyage. Défiances et perplexités du major. Contradictions de la rumeur publique au sujet d’un mystérieux personnage. Rêve inquiétant et résignation philosophique.
NOUS partons pour Chamounix, major; venez avec nous. Notre ami George sera de la partie; nous l’attendons d’un jour à l’autre.
— Qui est George, s’il vous plaît?
— Un excellent garçon, major; un aimable et gai compagnon de voyage que nous aimons de tout notre cœur. Vous aurez du plaisir à faire sa connaissance.
— Mais encore, qui est-il? d’où vient-il? que fait-il?
— Ma foi, dit Franz, vous m’en demandez trop; ce serait une longue histoire. Les faits et gestes de George ont eu le privilége d’occuper singulièrement l’imagination du public, et, si vous n’en avez pas ouï parler, c’est que vous vivez habituellement je ne sais où, occupé de je ne sais quoi. Quant à moi, je laisse dire, et je m’en tiens à son individualité que j’estime et que j’aime. Fiez-vous à moi sous ce rapport; et ne vous ôtez pas le plaisir de l’inattendu par des questions prématurées.
— Vous piquez vivement ma curiosité, mon cher Franz; et si je puis m’arracher à mes occupations, à mes devoirs...
— Allons, major, s’écria la gracieuse et spirituelle Arabella, soyez étourdi une fois en votre vie. Laissez là votre bagage poudreux de science et de vieux bouquins, et suivez-nous les yeux fermés; vous n’aurez pas à vous en repentir. C’est une chose arrêtée, n’est-ce pas? Demain, nous prenons les devants, Franz et moi; j’écrirai à George qu’il vous donne avis de son passage à Genève, et vous ferez bonne connaissance en venant nous rejoindre à Chamounix.
Le major consentit. Il secoua cordialement la main de Franz, s’inclina devant Arabella, et sortit en leur souhaitant un bon voyage.
Comme il descendait lentement l’escalier, en réfléchissant à cette partie si brusquement engagée, il crut entendre un bruit lointain d’éclats de rire. Il s’arrêta pour écouter, et reconnut très distinctement la voix mâle de Franz et la voix argentine d’Arabella, unies dans un duo de gaîté malicieuse. Puis, après un moment de silence, l’exclamation de: Gare au major! vint frapper son oreille intriguée. Cela ne laissa pas de lui donner à penser.—Que diable cela veut-il dire? et quel est donc ce George que l’on entoure de tant de mystérieuses réticences? Gare au major! Serais-je menacé de quelque mystification? Au surplus nous verrons bien; j’aurai soin de me tenir sur mes gardes.
Comme le major tout préoccupé courait dans la rue, il donna tête baissée contre un de ses amis qu’il faillit renverser. — Hé, doucement! à qui en avez vous donc, major? —Connaissez-vous un nommé George? — Parbleu, il n’est question que de lui dans toute la ville. George est un célèbre romancier, que l’on attend d’un jour à l’autre avec M. de Balzac. — Je n’en crois rien, dit un jeune homme qui passait; j’ai vu de mes yeux ce George dont on parle tant. C’est une manière de paysan avec une blouse crottée, un feutre usé, des souliers à gros clous et une boite de fer blanc derrière le dos. On assure qu’il voyage en Suisse pour le compte des herboristes de Paris. —Que nous contez vous là ? reprit le premier interlocuteur. Je l’ai vu aussi, moi, dans une loge aux Italiens. Il portait une redingote de velours noir, une cravate bleu de ciel, et maniait fort agréablement une jolie badine.
— Mais quel est son pays? demanda le major.— On le croit Italien, dit l’un. — Non, Français, dit l’autre. — A moins qu’il ne soit Hollandais, reprit le premier; car il ajoute quelquefois au nom de George celui de Piffoëls.
Étourdi de ces contradictions, le major s’enfuit en se bouchant les oreilles.
Il arriva dans un salon, et s’adressant à un homme d’un extérieur grave, qu’il conduisit dans l’embrasure d’une fenêtre: — Mon cher ami, lui dit-il, vous avez toute ma confiance. Dites moi donc, je vous prie, ce que vous savez d’un nommé George, sur lequel il court les bruits les plus contradictoires.
— La question que vous faites là est embarrassante, répondit l’interrogé en prenant un air diplomatique. Ce George est, dit-on, un émissaire du grand comité révolutionnaire européen; c’est un homme fort dangereux, habile à prendre toutes sortes de masques. On assure même qu’il se déguise quelquefois en femme pour mieux ourdir les trames perfides dont les fils luisent confiés.
— Mais, dit le major, n’a-t-il pas fait des romans?
— Des romans, si l’on veut, reprit l’autre d’un air fin; mais en y regardant de près, on voit bientôt que ces prétendus romans ne sont que de dangereux brûlots lancés contre l’édifice social. On veut ébranler l’ordre politique en sapant les bases de l’ordre moral. Tout cela fait partie d’un vaste complot dont ce George est un des instruments les plus actifs et les plus puissants. Aussi notre police a-t-elle été dûment avertie de sa prochaine arrivée, et nous aurons l’œil sur lui.
— J’ai entendu que ce vieux radoteur vous parlait de George, dit un jeune élégant en s’avançant un lorgnon à la main. Je suis sûr qu’il ne vous a débité que des sottises à ce sujet. Que vous a-t-il raconté d’elle?
— D’elle! s’écria le major, — d’elle?... mais, George...
— Est une femme, dit en riant le dandy. D’où diable sortez vous, mon cher, pour être d’une ignorance aussi crasse? Une femme charmante, ma foi, qui écrit des romans délicieux; la peinture la plus naïve du cœur humain, tout ce qu’il y a de plus pastoral...
— Allons, dit le major, il est décidé que la tête m’en tournera. Il faut pourtant que je tire la chose au clair.
«Madame, avez-vous lu les romans de George? — Non, monsieur, dit la dame d’un ton sec, et en tournant le dos au major d’un air de pruderie offensée.» Celui-ci remarqua que trois demoiselles, entendant la question, avaient rougi jusqu’au blanc des yeux.
«Ce serait bien le diable!» s’écria-t-il. Il saisit son chapeau et courut au premier cabinet littéraire.—Les romans de George, demanda-t-il impétueusement à une bonne vieille dame en lunettes, assise au comptoir.
— George! répéta la bonne femme, en ôtant ses lunettes, et en regardant le major avec des yeux indignés; George! Sachez, monsieur, que je ne tiens pas de ces livres-là.
Le major rentra chez lui dans un état de cruelle perplexité.
Il eut beaucoup de peine à s’endormir, et lorsqu’enfin le sommeil eut clos ses paupières, il ne rêva que du mystérieux George. Il le vit sous toutes les formes possibles, mais toujours hostile et moqueur. Tantôt c’était un bel esprit qui, armé d’une sarbacane, faisait pleuvoir sur lui des sarcasmes aigus sous forme de petites flèches empoisonnées; tantôt un gros rustre de paysan qui lui marchait sur le pied et s’éloignait en ricanant; tantôt un sombre conspirateur au regard menaçant et la main sur le poignard; et tantôt un écolier malin qui lui donnait un croc en jambe, et fuyait en tirant la langue. Enfin George lui apparut comme une belle dame en costume de voyage. Il s’approcha d’elle respectueusement, et lui adressa quelques compliments sur le bonheur de l’accompagner. Elle l’écouta d’un air bienveillant, et lui tendit la main; mais comme le major la portait à ses lèvres, il reçut inopinément le soufflet le plus sec que jamais femme ait appliqué sur une joue.
A l’aube du jour, le major se leva et courut droit chez son ami Franz, pour lui arracher une explication positive et détaillée; mais Franz venait de partir avec Arabella. Il revint chez lui, et se mit à compulser le Dictionnaire de Feller, la Biographie des hommes vivants, la Biographie universelle, etc., etc.; mais nulle part il n’était question de George ni de Piffoëls.
— Au diable! dit-il enfin, je suis bien fou de me casser la tête à chercher le mot de cette énigme: laissons arriver le véritable George et nous verrons bien!
Sur quoi le major, se remettant paisiblement à ses occupations ordinaires, lut un chapitre du Mahâbharata, joua une fugue de Bach, planta un carré de choux, et fit deux fusées à la congrève.


CHAPITRE II.
Table des matières
Le billet équivoque. Première entrevue. Description d’un costume problématique Conversation philosophico-républicaine entre le café et le cigare. Singuliers effets bu DATURA FASTUOSA. Comment le major se brûla les doigts par scepticisme. Les enfants de carton et la maternité simulée.
A QUELQUES jours de là, le major reçut un billet d’une écriture inconnue. Il l’ouvrit précipitamment, et lut ce qui suit:
«Je trouve en arrivant ici une lettre d’A-
«rabella, qui m’apprend que vous avez l’in-
«tention d’aller à Chamounix, et que vous
«seriez assez bon pour faire la route avec
«moi. Ce serait un grand plaisir pour moi,
«mais je ne voudrais pas partir plus tard
«que demain matin, pour rejoindre mes
«amis avec qui j’ai seulement quelques jours
«à passer. Vos projets peuvent-ils s’accor-
«der avec les miens? dois-je me précaution-
«ner d’une voiture, et vous garder une
«place? J’attends votre réponse ce soir à
«l’hôtel du Léman.
«J’ai l’honneur de vous saluer,
«GEORGE.»
Le major examina curieusement ce billet. Le papier en était ordinaire, l’écriture rapide, ferme et masculine. Ni emblèmes, ni devises, ni armoiries: un simple pain-à-cacheter. Le major le soumit à l’épreuve de l’odorat: il sentait le cigarre. — Décidément c’est un homme, se dit-il.
Il se rendit en toute hâte à l’hôtel du Léman, et demanda M. George.
— Au second, numéro 12, lui répondit le garçon.
Il monta lentement l’escalier avec une certaine anxiété et un léger battement de cœur, comme lorsqu’on est sur le point de voir se décider un événement long-temps attendu. Il frappa doucement à la porte du numéro 12. — Entrez! dit une voix dont il ne put pas bien distinguer le timbre. Il entra.
C’était le soir; la lumière douteuse du crépuscule laissait tous les objets dans le vague. Le major crut distinguer des malles entr’ouvertes et des vêtements épars. Au milieu de la chambre se tenait debout un personnage de petite taille, vêtu d’une blouse sans ceinture, laquelle lui donnait assez l’apparence d’une cloche.
— M. George! dit le major.
— C’est moi, répondit une voix de contr’alto. Qu’y a-t-il pour votre service?
— J’ai reçu le billet que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, et je viens....
— Ah! c’est vous, monsieur le major. Donnez-vous la peine d’entrer ici.
En disant ces mots, George, puisqu’enfin c’était lui, ouvrit une seconde porte, et fit passer le major dans une chambre éclairée où se trouvaient les débris d’un dîner récemment achevé. Une tasse de café fumait sur la table; et le mystérieux personnage, dont les mouvements et la démarche avaient quelque chose de ferme et de décidé, s’assit le premier devant sa tasse, en faisant signe au major de prendre place auprès de lui.
Celui-ci put considérer alors un visage juvénile dont le premier aspect le frappa comme la riche et complète expression d’une nature élevée. Un ovale parfait, des traits modelés avec régularité et puissance, des contours pleins, à la fois fermes et moelleux comme ceux d’une statue antique, un teint légèrement basané, comme la couleur que le souffle des siècles dépose sur le marbre de Paros: tels étaient les éléments en quelque sorte matériels de ce visage. Mais le major comprit qu’il avait sous les yeux un de ces miroirs à mille faces dans lesquels l’ame semble se jouer en pleine liberté. Comparés aux physionomies vulgaires, ces visages privilégiés font l’effet de vases d’albâtre à côté de pots de faïence. Dans ce moment-là, toutefois, la physionomie en question n’exprimait guères que l’ennui d’avoir à faire une nouvelle connaissance.
Le regard curieux de l’observateur se porta ensuite sur une abondance de cheveux noirs, qui, séparés sur le front, descendaient des deux côtés en masses touffues. La blouse entr’ouverte laissait voir une cravate de soie noire, et un gilet rouge à boutons d’or ciselés, soigneusement croisé sur la poitrine. Le major ne sut que penser.
— Eh bien, venez-vous avec moi? dit George après avoir offert du café à son hôte qui le refusa.
— C’est selon, répondit celui-ci, qui voulait gagner du temps, et ne point s’engager à l’étourdie. Si vous ne partiez pas de trop bonne heure, j’aurais la possibilité de me procurer un passeport.
—Je tiens à être demain soir à Chamounix; il faudrait partir au point du jour.
— En ce cas je crains fort de ne pouvoir vous accompagner. Cependant j’aurais un vrai regret de manquer l’occasion de faire la connaissance d’un.... homme aussi.... distingué.
— Réellement? dit George en lançant au major un regard malin et scrutateur. Qui donc vous a parlé de mes mérites?
— Mais vos amis d’abord... puis... la renommée..... les mille voix....
Le major resta court au souvenir des contradictions qui l’avaient si fort tourmenté. D’ailleurs, il ne vit bien qu’à ce moment-là deux grands yeux noirs pleins de feu et de malice, arrêtés sur lui comme pour épier les moindres mouvements de sa physionomie.
Il fut embarrassé, et sentit que la rougeur lui montait au front. Si ce ne sont pas là des yeux de femme! pensa-t-il..
— Pardieu, major, vous voilà confus comme une jeune fille, s’écria George. Je ne vous en veux pas de la bonne opinion que vous avez de moi. Allons! touchez là, et mettez-vous à l’aise. Êtes-vous fumeur? ajouta-t-il en se tournant pour prendre une petite caisse de bois de cèdre. Voici d’excellents cigarres que je vous recommande.
Il en offrit un au major, et celui-ci ne put s’empêcher de remarquer la blancheur et la délicatesse de la main qui le lui présentait. — La main aussi! se dit-il, et cependant c’est impossible!
Il s’approcha de la bougie pour allumer son cigarre, et s’aperçut alors que celui-ci était entouré d’une jolie bande de papier doré couverte de signes bizarres qu’il prit d’abord pour du sanscrit, mais auxquels il ne trouva aucun sens. Pendant qu’il admirait cette recherche, George avait également allumé son cigarre, et avec tout l’aplomb d’un fumeur exercé, il envoyait au loin des tourbillons aromatiques.
— Ce n’est pas la première fois que vous venez en Suisse? dit le major pour reprendre la conversation.
— Non; je connais la plus grande partie de vos montagnes.
— Aimez-vous la Suisse?
— Le pays, oui; les habitants, non.
— Expliquez-vous, je vous prie...
— Tout est banal en Suisse, sauf la nature; et si celle-ci pouvait le devenir, elle le serait bientôt également...
— Cependant la liberté politique... les institutions républicaines...
— Vous n’avez point de liberté, détrompez-vous. Il n’y a de libre chez vous que l’aigle et le chamois des Alpes. Vos républiques sont des pauvretés.
— Mais elles existent. N’est-ce rien que cela, en présence de tant de beaux rêves et d’utopies?
— Elles n’en ont pas pour long-temps; le premier orage les abattra.
— J’en doute, dit le major. Il y a plus de vie que vous ne croyez dans ces petits corps, qui vous paraissent contrefaits, parce que vous les comparez à un idéal peut-être chimérique.
— Je n’admets pas de république sans l’égalité des biens, dit George.
— Aïe! pensa le major, voici venir le comité-directeur. Mais alors, répliqua-t-il, vous ne voulez pas sérieusement de république, car l’égalité des biens est une impossibilité Décrétez-la aujourd’hui, demain elle n’existera plus.
— Il y a remède à tout. Il faudrait des lois de fer contre les riches, et de temps à autre, tous les vingt ans par exemple, une dégringolade pour tout ramener au même niveau.
— Alors, gare les orgies, à la dix-neuvième année. Mais comment établirez-vous légalité :
— Par la douceur s’il se peut, par la force s’il le faut. Nous devons tous prêcher d’exemple, en nous retranchant toute espèce de superflu.
Le major ne put s’empêcher de regarder la tasse de café et les cigarres bariolés de George.
— Si les hommes étaient des anges, reprit-il, je pourrais croire à ce système; mais je crains fort que votre république ne soit réalisable que dans le ciel.
— Oh! si les hommes voulaient comprendre leur vraie grandeur; si, pénétrés d’un même esprit d’amour et de charité, ils brisaient ces misérables barrières élevées entre eux par d’imbécilles préjugés; si, en face du soleil qui les éclaire tous de la même lumière, au sein de la nature qui s’ouvre à tous avec amour, ils voulaient revenir à la primitive fraternité !... quel miracle serait impossible alors? et pourquoi le ciel ne descendrait-il pas sur la terre?
La physionomie de George, qui jusqu’alors avait eu quelque chose de sec et de morose, s’était éclairée subitement, et rayonnait d’enthousiasme; sa voix, auparavant brève et saccadée, était pleine d’âme; ses yeux élevés en haut brillaient de l’éclat du génie; et le major stupéfait crut même voir comme un feu immatériel luire au travers de ce front inspiré.
— Décidément, se dit-il; cela ne vient pas du comité-directeur.
— Au diable mon cigarre qui s’éteint pendant que je fais du pathos! s’écria George. A un autre, major! comment les trouvez vous?
— Admirables; mais il portent un peu à la tête.
— Ce sont des cigarres poétiques qu’un ami m’a envoyés de l’Orient. On les prépare avec la feuille du datura fastuosa. Voyez la belle fumée qu’ils produisent.
En disant ces mots, George fit rouler au loin une magnifique bouffée qui parut aux yeux du major reluire de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elle se divisait en une infinité de minces filets d’une vapeur chatoyante; et ces filets se contournaient, se tordaient, s’entre - croisaient, comme une riche broderie sur un fonds gris de perle. Au milieu de ce singulier nuage, le major s’imagina voir flotter pêle-mêle des comparaisons poétiques, des métaphores admirables, des images ravissantes et brillant de tous les feux de l’Orient.
— Mais ce sont des poèmes que ces cigarres, s’écria-t-il; on créerait des chefs-d’ œuvre en les fumant... A propos, ajouta-t-il, enhardi par l’influence excitante de l’arôme subtil, et voulant aborder le mystère qu’il avait à cœur d’éclaircir; que faites vous donc des femmes, dans votre république?
— Je les supprime, dit George. Oui, je rejette ces êtres vains et frivoles qui font la honte de l’humanité. Il faut que la femme devienne l’égale de l’homme, égale en force, en courage, en énergie, ainsi qu’en dignité. Tant que cette métamorphose ne sera pas opérée, je plaindrai la femme autant que je la mépriserai.
— Mais, George, vous même... n’êtes vous point...
— Me prenez vous... pour une femme? s’écria-t-il avec véhémence. Moi, une femme! regardez moi donc!
Ses yeux lançaient des éclairs, et toute sa figure avait pris une expression imposante de fierté masculine. Les longs flocons de fumée qui voltigeaient autour de sa tête parurent se rapprocher et se condenser sur sa noire chevelure, où ils se roulèrent en boucles ondoyantes. Bientôt le major crut voir, non sans effroi, que ces boucles n’étaient autre chose que de véritables serpents bien vivants, qui se tordaient et se dressaient en tous sens; et, de moment en moment, le visage qu’ils entouraient prenait plus complètement la glaciale et terrible immobilité d’une tête de Méduse. Le major sentant le froid de la crainte se glisser dans tous ses nerfs, fit un effort violent pour secouer cette torpeur envahissante.
— Absurde! s’écria-t-il, ce ne sont pas de véritables serpents!... Et il avança la main pour saisir une vipère qui dardait contre lui sa langue de feu. Mais, au même instant, il se sentit mordu à l’index, et ne put retenir un cri.
— Que diable faites-vous donc, major? dit George en riant, vous vous brûlez les doigts à mon cigarre.
Le major reconnut bien alors que rien de ce qu’il avait cru voir n’était réel, et, honteux de sa méprise, il souffla sur ses doigts sans dire un seul mot.
En cet instant les exclamations joyeuses de deux enfants se firent entendre dans l’escalier.
— Ah! voici les mioches! s’écria George avec une expression vive et soudaine d’intérêt. Le son de la voix, et le regard qui accompagna cette exclamation, ne pouvaient partir que d’un cœur de mère.
— Elle a beau nier, elle est décidément femme, se dit le major.
Il se leva pour prendre congé. — A demain! dit George, je vous attendrai jusqu’à sept heures.
Le major sortit, la tête un peu confuse de tout ce qu’il avait vu, mais satisfait cependant d’être arrivé à une conclusion. En descendant l’escalier, il rencontra les deux enfants, un garçon et une fille, qui montaient en babillant, accompagnés de leur bonne. — Bonjour, ma belle petite, dit-il, en passant sa main dans une forêt de cheveux blonds et bouclés. — Bonjour, monsieur, lui répondit une petite voix ferme et décidée. Le major souleva l’enfant pour l’embrasser, mais sa surprise fut grande lorsqu’il sentit sous ses lèvres un visage de carton, en même temps que son odorat fut frappé d’un parfum de cire et de vernis. Il posa précipitamment l’enfant et descendit l’escalier quatre à quatre.
— Dieu me garde! dit-il tout haut en courant dans la rue; Dieu me garde de me mettre en route avec ce nécromancien qui voyage accompagné de deux enfants de carton, pour faire croire qu’il est femme et mère. Je ne sais si c’est un homme ou une femme, mais à coup sûr c’est un diable!
Le même soir le major écrivit à M. George qu’il ne pourrait avoir l’honneur de l’accompagner. Il n’avait pas pu se procurer de passeport; mais il ajoutait qu’il rejoindrait bientôt les voyageurs à Chamounix.
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