Buch lesen: "Noirs et rouges"
Victor Cherbuliez
Noirs et rouges

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319649
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte
I
C’était la veille de Noël; jamais la petite chapelle de l’un des couvents du faubourg Saint-Germain n’avait été plus ornée, plus coquette, plus parfumée d’encens. Devant la crèche, qui brillait de mille feux, se tenaient à genoux, sur deux rangs, dix-huit jeunes filles, lesquelles paraissaient plongées dans un profond recueillement. C’étaient les élèves qui devaient quitter le pensionnat dans l’année et qui avaient obtenu la faveur de consoler une heure durant l’Enfant Jésus.
La crèche ne laissait rien à désirer; nous vivons dans un temps où l’on perfectionne tout, les lycées et les couvents, les poupées et les illuminations. Le divin Enfant, gras, potelé, était en belle cire, et il dormait sur de la paille qui était de vraie paille. Sa mère, vêtue d’une robe blanche et parée d’une admirable ceinture bleu de ciel, dont les bouts flottaient, se penchait sur lui pour le regarder souffler. Saint Joseph, appuyé sur son bâton, contemplait ce mystère d’un air pensif et mélancolique. Trois vaches attachées à leur râtelier, retournant la tète avec effort, fixaient sur le nouveau-né des yeux béants et dévots. On apercevait sous une charmille une bergère qui accourait en hâte, chargée de provisions, de vrai lait, de vrai beurre, de vrais œufs. A droite, dans une verte prairie, on voyait s’acheminer un troupeau, que précédaient ses chiens et ses bergers; un ange, suspendu par un fil d’archal, leur montrait du doigt l’étable et semblait leur dire: «Je vous annonce un grand sujet de joie.» Dans le fond étincelait une petite étoile, et majestueusement s’avançaient les trois rois mages, habillés de brocart, couronne en tête. Quoiqu’ils vinssent de loin, ils n’étaient point las; on ne l’est jamais quand on apporte au Dieu fait chair de l’or, des pierreries et de la myrrhe.
Parmi les jeunes filles silencieusement agenouillées devant la crèche, il y en avait de grandes et de petites, de blondes et de brunes, de laides et de jolies; mais toutes s’acquittaient ou essayaiènt de s’acquitter de la tâche délicate qui leur avait été confiée. On leur avait dit: «Consolez l’Enfant Jésus.» Elles travaillaient de leur mieux à le consoler. Deux ou trois, qui avaient l’imagination vive, prenaient la chosé au grand sérieux, presque au tragique. L’enfant qui s’offrait à leurs regards, couché sur un lit de paille, n’était pas pour elles une poupée de cire, mais un véritable enfant en chair et en os, qui était exposé dans une étable ouverte à tous les vents; sans doute il avait froid, il grelottait, sans compter qu’il avait faim, et sa triste situation leur inspirait une tendre pitié. Elles lui promettaient de chercher dans leur garde-robe un vêtement chaud pour l’habiller, elles s’engageaient pieusement à s’ôter les morceaux de la bouche pour le nourrir, et elles lui disaient en elles-mêmes tout ce qu’une jeune mère peut dire à son enfant pour le distraire ou l’amuser; elles épuisaient à cet effet ce gazouillement de la maternité que les femmes savent toutes dès leur première jeunesse, car, pour être mères, les femmes n’attendent pas d’avoir des enfants. D’autres, plus avisées, éprouvaient quelque embarras; le respect enchaînait leur langue et glaçait leurs inspirations. Elles faisaient la réflexion qu’on ne parle pas au Fils de Marie, au maître du ciel et de la terre, comme au premier venu, qu’il y faut plus de cérémonies; elles croyaient lui voir une auréole autour du front, elles songeaient au miracle de sa .naissance, au mystère de sa croix, et en vain cherchaient-elles péniblement quelque chose à lui dire, elles ne trouvaient rien. Il est permis à des filles de seize ans d’ignorer les paroles qui peuvent consoler un Dieu.
D’autres encore, s’il faut ne rien céler, avaient d’assez fortes distractions; elles laissaient vaguer leur esprit, elles pensaient à ceci, à cela. Au dehors, le vent, qui soufflait avec rage, menait grand bruit; il leur récitait des histoires qu’elles écoutaient avec plaisir. Le vent est un émancipé qui fait ce qu’il veut, qui s’en va où bon lui semble; il prônait à ces pensionnaires les joies de la liberté, le bonheur d’aller, de courir à perte d’haleine, et il les persuadait aisément. Il leur apportait aussi les confuses rumeurs de la grande ville où il venait de se promener; il leur disait ce qu’il avait vu, leur racontait le monde, ses fêtes, son tourbillon, et le tourbillon les attirait. Par instants, une impétueuse rafale, qui menaçait de tout emporter, les faisait tressaillir; il leur semblait qu’un hardi ravisseur rôdait autour des murs du couvent et s’escrimait à y pratiquer une brèche pour lui dérober ses prisonnières. Tout à coup, elles rappelaient à elles leur esprit envolé; elles se souvenaient qu’elles étaient dans une chapelle et que dans cette chapelle il y avait quelque chose d’invisible qui les regardait. Alors, comme des hirondelles qui ont longtemps tournoyé dans les airs et qui soudain se rabattent à tire-d’aile sur leur nid, leurs pensées retournaient en hâte à la crèche de Bethléem, et leurs lèvres marmottaient une prière d’où leur cœur était absent. L’une d’elles avait une main charmante, faite au tour, très blanche, aux ongles roses. De temps à autre elle contemplait l’Enfant Jésus, mais plus souvent elle contemplait sa main, négligemment posée sur l’un des montants de sa chaise, où ses ongles roses écrivaient je ne sais quoi.
Tout au bout du second rang, un peu à l’écart, à demi cachée dans l’ombre d’un pilier, se tenait immobile comme une statue une jeune fille qui ne ressemblait pas aux autres et qui faisait un autre emploi de son temps. Elle s’occupait peu de la crèche; elle ne causait pas avec l’Enfant Jésus et ne s’appliquait pas à le consoler; elle n’écoutait pas non plus le vent, qui n’avait rien à lui dire, et elle ne songeait pas à regarder sa main. Elle était comme absorbée dans une rie, elle se recueillait dans une pensée qui la post tout entière.
Cette jeune fille, qui s’appelait Mlle Jetta Maulabret, était plutôt jolie que belle; sa figure n’était pas irréprochable, mais personne ne s’avisait de la discuter. On ne pouvait passer près d’elle sans la remarquer, ni la remarquer sans éprouver le désir de lui parler, ni lui parler sans avoir envie de lui plaire. Elle avait le charme, le mystère, ce je ne sais quoi d’inoubliable qui n’appartient pas toujours à la beauté. Son nez était un peu court, et sa bouche était trop grande; mais sa tête, d’un ovale parfait, se balançait avec grâce sur d’admirables épaules; elle avait une fraîcheur de teint délicieuse; son front était pur comme une matinée de printemps, comme une fleur qui vient de s’ouvrir. A l’ombre, ses yeux paraissaient noirs; ils étaient d’un bleu foncé à la lumière; le regard qui en sortait semblait venir de loin et courait droit devant lui; ce regard voulait du bien à tout l’univers.
Mlle Maulabret était l’enfant gâtée du couvent. Presque toutes ses compagnes l’aimaient; depuis qu’elle était au monde, elle n’avait pas laissé échapper un mot qui pût chagriner quelqu’un. Elle était fort estimée de ses maîtresses: c’était une élève modèle, qui n’avait jamais eu de cachet. Après avoir passé par l’association de la Sainte-Enfance, elle était entrée dans la société des Anges, puis elle était devenue enfant de Marie. A treize ans, elle avait eu le ruban et la médaille des Saints-Anges; dans la dernière année, elle avait obtenu douze nominations, tous les prix des cours, le prix de sagesse, le prix d’excellence, le premier médaillon. On l’aimait parce qu’elle était douce et bonne, on l’aimait aussi pour sa gaieté, vraie gaieté d’alouette qui chante au soleil les gloires du blé mûr; sa voix était argentine, son rire était clair, franc et contagieux.
Cependant, depuis peu, sa gaieté avait reçu une atteinte, elle était plus avare de son rire. Elle commençait à réfléchir, et ses réflexions n’étaient pas couleur de rose. Il y a un âge où la vie nous porte; il y en a un autre où, par un juste retour, c’est à nous de la porter. Mlle Maulabret avait traversé cette crise, et. par moments, son fardeau lui pesait. Il y avait du moins dans sa destinée des obscurités qui l’inquiétaient. Six ans s’étaient écoulés; elle en avait dix-sept, et on ne songeait pas à la retirer du couvent. Elle n’y était point malheureuse, mais elle n’entendait pas y rester toujours; on avait l’air de ne plus l’aimer et de l’oublier, ce qui lui causait un sérieux souci. Pendant longtemps, elle avait passé ses vacances dans la maison paternelle; deux fois déjà, elle avait dû rester avec les gardiennes. Les explications qu’on lui avait données lui avaient paru un peu louches, et les explications louches irritent la curiosité. Depuis dix-huit mois, sa mère, qui venait souvent la voir, ne venait plus; on lui avait dit que sa santé l’obligeait à vivre dans le Midi. Son père continuait de venir, mais à de longs intervalles, et, quand elle l’interrogeait, il rompait brusquement les chiens. Elle se demandait par instants s’il n’était pas arrivé quelque chose qu’on lui cachait.
Le fait est qu’on la tenait soigneusement dans l’ignorance de certains incidents fâcheux qui s’étaient produits dans sa famille. Elle avait pour père un homme à lubies; rien n’égalait l’incohérence de ses idées, si ce n’est le décousu de sa conduite. Après avoir essayé de tout, il avait imaginé de se faire sculpteur. Il se croyait du génie, il n’avait qu’un tout petit talent, accompagné de beaucoup d’orgueil et d’une immense paresse. Les déceptions avaient assombri et aigri son humeur; il était devenu hypocondre, acariâtre, brutal, et de plus en plus il avait tourné le dos au succès. Il s’en était pris de sa médiocrité à tout le monde, mais surtout à sa femme, qui était fort jolie et fort coquette. On avait fini par se séparer à l’amiable, sans procès et sans jugement. Peu après, elle était partie avec quelqu’un pour l’Italie, d’où elle n’était pas revenue. Le sculpteur était resté seul, maudissant l’injustice des hommes et du sort, et mangeant son patrimoine, dont il vit bientôt le bout. Il aurait pu gagner quelque argent en donnant des leçons, mais il aurait cru déroger. Par vanité, il avait placé sa fille dans un couvent très aristocratique; par vanité aussi, il acquittait religieusement les frais du pensionnat; la vanité a ses vertus. Il serait mort plutôt que de lui confesser l’état de sa fortune, la ruine de ses espérances; il aurait mieux aimé se poignarder que de lui dire: Je suis médiocre. Il avait de bonnes raisons pour ne pas la prendre auprès de lui pendant les vacances du couvent; il n’avait plus d’autre logement que son atelier, où il consumait ses journées à rêvasser, et une grande alcôve, où il employait ses nuits à ne pas dormir.
Il n’y avait pas quinze jours qu’il s’était présenté inopinément au parloir. Jetta accourut; il lui témoigna une tendresse inaccoutumée, la baisa à plusieurs reprises sur le front. Il ne se lassait pas de la regarder, comme s’il l’eût vue pour la première fois. Elle profita d’un moment où ils étaient seuls pour s’asseoir sur ses genoux, pour lui jeter ses bras autour du cou, et elle lui dit:
«Ce n’est pas tout cela, méchant homme. Quand donc viendras-tu me chercher?»
Il ne répondit pas.
«Sera-ce pour l’an prochain?
–Peut-être.»
Elle s’avisa qu’il avait l’air singulier.
«Je suis sûre que tu me ménages une surprise. Gageons qu’à Noël je ne serai plus ici.
–Peut-être.»
Il n’en dit guère plus long, et bientôt il se retira précipitamment. Mais, arrivé sur le seuil, il se retourna, contempla pendant quelques secondes cette jolie tête, ces cheveux couleur noisette, ces joues aussi fraîches qu’un beau fruit; on eût dit qu’il voulait les emporter dans ses yeux.
C’est à cela que pensait Mlle Maulabret; elle repassait dans son esprit tous les détails de cette visite, les moindres propos qu’avait tenus son père, ses gestes, ses sourires. Elle se demandait: Viendra-t-il demain? Plus d’une fois déjà, son attente avait été déçue; elle avait appris à connaître les paroles trompeuses, la vanité des promesses, la promptitude des oublis, à se défier des pères qui disent: Je viendrai, et qui ne viennent pas. Et les filles restent les bras ballants, le cœur lourd comme du plomb, roulant dans leur tête une foule de questions qui les tourmentent et auxquelles les murs d’un couvent ne savent que répondre.
Après avoir longtemps rêvé, elle ferma les yeux, joignit les mains, y posa son front et pria. Pour les croyants, la prière n’est rien, ou elle est un miracle, une puissante magie qui suspend les lois de la nature, une sainte violence faite aux lois de cet univers. Sans être dévote, Mlle Maulabret était profondément pieuse; personne n’eut jamais plus qu’elle le don de croire. Elle avait peu de goût pour les petites pratiques, pour les dévotions puériles, pour les images, pour les amulettes, pour la bimbeloterie religieuse; mais elle croyait de toute son âme à quelque chose d’éternel qui a des yeux et des oreilles, à quelque chose d’infini qui a des entrailles. Une comédienne de notre connaissance, quand il lui arrivait de prier Dieu, s’exprimait en ces termes: «0mon Dieu! si toutefois vous existez, écoutez-moi, si toutefois vous pouvez m’entendre, et ayez la suprême bonté, si toutefois vous êtes bon, de m’accorder la petite faveur que je vous demande, si vraiment vous pouvez faire tout ce que vous voulez.» Mlle Maulabret ne logeait point de si dans ses prières; elle avait mis toute son âme, le meilleur de son être, dans l’oraison qu’elle balbutiait en ce moment. Lorsqu’elle eut fini, elle acquit la bienheureuse certitude que le miracle s’était opéré, que sa parole avait trouvé des ailes pour s’envoler jnsqu’à l’endroit où réside Celui qui peut tout, qu’elle avait gagné à son désir cette souveraine volonté qui conduit les soleils dans la profondeur des espaces, qui fait germer les plantes dans le sein de la terre et les destinées dans le fond mystérieux des âmes.
Elle rouvrit les yeux, elle secoua la tête pour remettre à sa place une boucle de ses cheveux qui lui tombait sur les sourcils. Elle revit la crèche; il lui parut que l’Enfant Jésus la regardait en souriant, que la bergère qui accourait vers l’étable lui apportait un peu de bonheur dans sa corbeille, et que les rois mages pressaient le pas, parce qu’ils avaient une bonne nouvelle à lui dire. Elle admira un instant l’étoile qui brillait au-dessus de leur tête; c’était l’étoile qui dissipe les nuages, qui conjure les tempêtes. La paix rentra dans son âme; elle se sentit au cœur une divine légèreté. Elle était certaine, absolument certaine, qu’il ne s’était rien passé de fâcheux, qu’aucun malheur ne la menaçait, qu’en ce moment sa mère pensait à elle, qu’elle était aimée de son père autant qu’elle l’aimait. Elle poussa un soupir de soulagement et de délivrance. Il lui sembla qu’on était bien dans cette chapelle, que c’était un endroit béni entre tous, que l’air y était tiède, qu’on y entendait bourdonner des espérances, qui par instants se posaient sur le front des jeunes filles, comme un papillon se pose sur une fleur sans qu’elle en sente le poids. Alors, cédant à l’impérieux désir de répandre autour d’elle un peu de sa joie, elle se pencha vivement vers une de ses compagnes et l’embrassa de toutes ses forces, ce qui lui valut un regard de réprimande de celle qui était occupée à contempler sa main et qui, troublée dans sa dévotion, parut lui reprocher le scandale d’une telle conduite à une telle heure et dans un tel lieu.
Quelqu’un l’appela doucement par son nom; elle se retourna. Une sœur converse lui dit tout bas:
«Vous monterez tout à l’heure auprès de Mme Thérèse, qui désire vous parler.»
Elle tressaillit, son visage rayonna. Qui pouvait se permettre d’en douter encore? Sa prière avait été exaucée. Dix minutes plus tard, elle gravissait rapidement un escalier, arrivait hors d’haleine à une porte entr’ouverte, où elle frappa, et, sans attendre qu’on la priât d’entrer, elle entra. Puis elle s’élança vers Mme Thérèse, la maîtresse générale, et lui dit:
«Eh bien! madame?..»
Ces trois mots signifiaient: Ne me faites pas languir; apprenez-moi bien vite cette heureuse nouvelle qu’on vous a chargée de m’annoncer.
Mais Mme Thérèse, au lieu de lui répondre, l’attira vers elle, lui prit les deux mains, plongea son regard dans ces beaux yeux dont il était impossible de dire s’ils étaient bleus ou noirs, et murmura:
«Pauvre petite!»
Mlle Maulabret demeura interdite, déconcertée; son sourire s’évanouit.
«Vous avez l’air de me plaindre, madame?.. Me serais-je encore trompée?
–Non, vous ne vous êtes pas trompée, mon enfant. Vous allez nous quitter, sortir à jamais de ce couvent. Cela vous fait-il plaisir?
–Oh! madame, répondit-elle en recouvrant son assurance, ne me prenez pas pour une ingrate. Je ne le suis pas. Je vous aime bien, madame; vous avez toujours été si bonne pour moi. J’aime toutes nos excellentes mères; elles sont si bonnes pour moi. Tout le monde ici est bon pour moi. J’aime cette maison; oh! soyez-en certaine, je l’aimerai toujours. J’y suis arrivée bien sotte, j’ose dire que je le suis un peu moins. Mais j’ai un souci depuis quelque temps. Il me semblait que mes parents se passaient bien facilement de me voir, qu’ils ne tenaient plus à moi, qu’ils m’avaient oubliée, presque abandonnée. Vous allez me dire que j’étais folle, et vous aurez raison, car voilà qu’ils se souviennent de moi, et demain peut-être ils viendront me chercher. Eh bien! je trouve que c’est mieux ainsi. N’est-ce pas, madame, que c’est mieux ainsi?. Songez que je n’ai pas vu ma mère depuis dix-huit mois!. Elle n’est plus dans le Midi, je le lis dans vos yeux.»
Mme Thérèse murmura de nouveau:
«Pauvre petite!»
Mlle Maulabret fut saisie d’un frisson; l’inquiétude la mordit au cœur.
«Ah! madame, s’écria-t-elle, je vous en supplie, dites-moi.
–Ne me questionnez pas, mon enfant, interrompit vivement Mme Thérèse. Connaissez–vous mère Amélie?
–Non, madame, je ne l’ai jamais vue.
–Elle est pourtant votre tante, une sœur de votre mère. Il est vrai qu’elle est en religion depuis vingt ans et qu’elle appartient à un ordre cloîtré. On vous conduira demain à son hôpital. C’est elle qui vous dira tout.
–Madame, madame, que me dira-t-elle?»
Mais Mme Thérèse, qui avait ses instructions, ne se laissa pas arracher son secret. Elle se contenta de représenter à cette suppliante que dans ce monde il faut ne s’attendre à rien ou s’attendre à tout, que rien n’arrive comme on pensait, que le bonheur est à la merci des accidents, que la vie est une chose sérieuse, très sérieuse, mais qu’au surplus elle est courte et que la foi surmonte toutes les épreuves. Elle finit par lui annoncer qu’on l’autorisait à recevoir à la messe de minuit le véritable Dieu de Bethléem, qui lui donnerait la force dont elle avait besoin et ce courage qui réussit à se passer de l’espérance.
Mlle Maulabret l’écoutait immobile, sans couleur et sans voix; ses lèvres tremblaient. Elle fit un effort, elle parvint à dire:
«Sans doute ma mère est morte. Mais mon père. Il me reste mon père.»
Mme Thérèse l’embrassa tristement et répéta une fois de plus:
«Pauvre petite!»
En traversant la chapelle un peu avant minuit pour recevoir la sainte communion, Mlle Maulabret jeta un regard sur la crèche. L’Enfant Jésus ne souriait plus, il n’y avait rien dans la corbeille de la bergère, les rois mages avaient l’air morne et sinistre, l’étoile ne jetait plus que de douteuses clartés, c’était un lumignon fumeux prêt à s’éteindre. En proie aux plus cruels pressentiments, la pauvre enfant, qui semblait condamnée à ne plus rire, crut s’apercevoir que les prières ne sont pas toujours entendues, que le ciel est avare de ses miracles, que ce monde est une grande machine où tout se meut par ressort et qui broie les cœurs avec autant d’indifférence que la meule écrase son grain et le fait tomber dans le blutoir. Cependant elle n’en voulait pas à son Dieu: les âmes vraiment croyantes trouvent toujours des excuses à leur Dieu quand il les trompe.