Buch lesen: "L'escargot bleu"
Tristan Derème
L'escargot bleu

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066300791
Table des matières
PRÉFACE
LES PANTOUFLES DU POÈTE ET SON CHEVAL
DESTIN DES POÈTES
TOUTE LA VÉRITÉ SUR ŒDIPE...
LES NOIX DORÉES
MIDI
LA RIME
L’ACTUALITÉ
L’OPTIMISTE ET L’HUITRE
POÉSIE DE L’INDICATEUR
D’UNE MACHINE A MESURER LA BEAUTÉ
MIROIRS
D’UN RÊVE DE BONHEUR
LE CHIEN QUI SE TAIT
DE LA COULEUVRE AU TÉLÉPHONE
LE POISSON DU DOCTEUR
AHMED ET SA LIONNE
LA SIRÈNE
PETIT BALLET DU TEMPS ET DE L’ESPACE
LES POÈTES SOUS L’ARC-EN-CIEL
LE MOUTON VERT DE PATACHOU
LE POISSON VOLANT DE PATACHOU
L’ALPHABET DE PATACHOU
LARCINS D’UN POÈTE
LE POISSON QUI SE NOIE
LUMINEUSE TÉNÈBRE ET SONORE SILENCE
D’UN NEZ CRUEL
LA TRAGEDIE DES BRAS
CHANSONS DE L’ENFANCE
POISSON D’AVRIL
DOLÉANCES DU MOIS DE MAI
GLAÇON DE JUIN
PEUT-ÊTRE, AVANT QUE L’HEURE...
L’HEURE QUI RIME ET L’ÉCUREUIL
L’IMPROMPTU DU MÉTRO
MYSTÈRE DES BOUTS-RIMÉS
DES SIÈCLES BREFS
DE QUELQUES SIGNES TYPOGRAPHIQUES
DE QUELQUES INCONNUS PERDUS AU FOND DES SIÈCLES
D’UN MILLE-PATTES QUI MOURUT
DÉPARTEMENT DU BONHEUR
PETIT BALLET DES SENS
D’UNE TERRIBLE MACHINE DE GUERRE
D’UN CERTAIN PÈRE NOËL
PRÉFACE
Table des matières
Les remerciements qu’à la première page de mon livre, j’exprimais, l’an dernier, à la critique et au public, en songeant à l’accueil qu’ils avaient fait, en1934, au Poisson Rouge, il m’est bien agréable de les leur renouveler sur le propos du Violon des Muses, en souhaitant que leur bienveillance maintenant se mue, si je l’ose dire, en une feuille de laitue tendre et choisie, pour les délices de l’Escargot Bleu que je leur confie.
J’avais songé, je l’avoue, à vous donner cette année, un recueil d’élégies; mais il y faudrait encore beaucoup de loisirs, car les vers nais sent lentement et quand ils sont venus au monde, leur père doit encore s’occuper d’eux et pendant plusieurs saisons et pour tout dire, les corrigeant avec douceur et avec amour, les élever ainsi que des enfants, avant de leur ouvrir les grandes portes où il leur dit adieu. De ce recueil dont je rêve, je voudrais pourtant transcrire une page ici que je vous demanderais d’entendre:
Vous savez de ces cœurs tristes et langoureux;
Je connais leurs secrets voluptueux et sombres:
Le soleil ni l’amour ne brillent plus pour eux,
Et pour rêver encor d’un paysage heureux,
Ils évoquent des Ombres.
Un fleuve s’attardait sous les coteaux fleuris
Et les roses riaient à leurs jeunes journées.
Ce n’est plus aujourd’hui que guirlandes fanées
Et lierre morose où leurs songes sont pris.
La mer les fait penser à d’obscures tempêtes,
Aux rêves dont l’orage arrache les lambeaux;
Et dans les tourbillons des plus brillantes fêtes,
Ils voient leurs souvenirs éteindre les flambeaux.
Le printemps qui revient n’a plus pour eux de charmes;
Ce sont de vieux avrils que couve sa chaleur;
Egarés dans le monde ils se plaisent aux larmes,
Et dans la solitude emportent leur douleur.
Adieu, Mélancolie! et qu’une corde neuve
Bruisse en souriant sous un ballet de mots;
Qu’Amour brille en mes vers comme se mire au fleuve
La fleur qui bourdonne aux rameaux.
Je ne sais s’il convient de remuer plus longtemps des pensées qui ne réussissent guère à sourire et l’on connaît assez, au demeurant, que les élégies ont accoutumé de n’être point de gais poèmes. Elles peuvent fleurir aux climats les plus divers et jusqu’en cette Ville où nous nous sentons à peu près tous exilés et dont nous rêvons pourtant avec je ne sais quel bonheur dès que nous sommes à quarante lieues d’elle. N’est-elle pas toute pleine de féeries ou, du moins, de songes nocturnes?
Tandis que d’un luth j’accorde
La triple ou quadruple corde
En rêvant à des chansons,
Sous le pont de la Concorde
Bondissent mille poissons.
Ce sont poissons volants qui jaillissent des ondes, Ouvrant leurs ailes à mes vers,
Et frôlant l’Obélisque et planant à l’envers,
Par l’ombre, sur Paris, ils mènent d’amples rondes,
Et dans le fleuve enfin ne reviennent fourbus
Qu’à l’heure où l’on entend les premiers autobus.
Beaux songes de la nuit dont le vol se balance!
D’une aile transparente ils battent le silence,
Effleurent Montparnasse et glissent dans le ciel,
Cependant que montant des profondeurs du monde
La lune se suspend comme une rose ronde
Au sommet de la Tour Eiffel.
Mais voici l’Escargot Bleu, et je ne vous parlerai point de ce livre puisqu’aussi bien il est déjà dans votre main, mais je vous avouerai que durant de longues semaines, j’ai bien cru qu’il s’appellerait:
ENTRE LA ROSE ET LA PEAU D’OURS.
J’ai renoncé à ce titre qui semblait tenir du bizarre et que j’eusse pourtant aisément expliqué, si l’on m’en eût prié, car il me paraissait très bien fait pour servir de marque à des propos qui vont vous être rapportés et qui ont été tenus sous la rose à la fin des festins ou, s’il vous plaît mieux: sub rosa. Quant à l’ours ou, pour mieux dire, à sa peau, vous verrez que cette fourrure, par quelque caprice, pouvait trouver sa place au même décor, puisqu’aussi bien Chactas, revenu chez les Natchez, nous confie qu’il retrouva ses compagnons qui le menèrent à leur hutte d’écorce: «J’y passai la nuit avec eux, dit-il. Nous y racontâmes sur la peau d’ours beaucoup de choses...»
Je ne sais point si, dans les repas, votre siège est couvert de peau d’ours, de tigre ou de panthère; au surplus, il n’importe guère et je vous demande seulement de faire bon accueil à cet Escargot Bleu. Dans le tumulte contemporain, cet animal est silencieux et, du moins, il ne parle ici qu’à voix basse. Je crois qu’il vous entretiendra de divers objets où je souhaite que vous preniez du plaisir, qu’il s’agisse d’un mouton couleur d’herbe, des larcins d’un poète, des noix dorées, de l’art de composer les vers alexandrins ou des songes nouveaux du jeune Patachou.
T.D.
2juin1936.
LES PANTOUFLES DU POÈTE ET SON CHEVAL
Table des matières
à Louis Vitalis.
JE connais un poète en retraite, à qui l’homme survit. Il n’a jamais fait de beaux vers. Il le sait, hélas! et s’en console comme il peut, mais assez mal, en considérant que s’il n’a point foulé la haute et double cime du Parnasse, il est du moins, quand il le constate, excellent juge de soi-même. Il essaye de trouver un refuge dans cette magistrature amère. Mais il aime à composer des vers et se plaît parmi les livres, où il butine, comme une abeille assez délicate, mais fort gloutonne et qui ne ferait point de miel. Il s’appelle M. Rémi Lapomme. Il a écrit une trentaine de quatrains sur son nom, où, pour le faire entendre, il évoque trois notes de musique et puis un fruit. C’est d’un esprit qui se contente aisément. Il aime aussi les madrigaux et, singulièrement, les acrostiches, où il excelle. Mais on le voit pleurer en lisant de beaux vers. Accordez ces goûts, comme il vous plaira.
Il est grand, maigre, sec, un peu jaune. Il fait songer à un roseau,–pensant, vous alliez, en riant, le dire. Mais il a bon cœur; peut-être est-il utile de le préciser, si vous avez la malice de rêver à l’expression béarnaise co de canabère, cœur de roseau, qu’on applique aux gens qui n’ont pas de cœur; et l’on n’ignore pas que les roseaux sont creux.
M. Lapomme a des cheveux rares et gris, autour d’un crâne pointu. Son nez est souple et fort long; il rappelle assez bien la trompe, modérée, d’un petit éléphant mélancolique. Il ne peut lire dans un courant d’air, car il est myope et si, au souffle des zéphyres, son nez mollement se balance, son binocle n’est plus en face de ses yeux. Il habite, en Auteuil, une petite maison et, dans le jardin, jouent ou rêvent deux grandes chiennes: Diane et Mirabelle. Elles ne se couchent pas, le soir, avant qu’il ait regagné le logis, et dès qu’elles reconnaissent son pas sur le trottoir nocturne, elles aboient. Il ouvre; il entre; Diane et Mirabelle montent l’escalier derrière lui et s’étendent, pour la nuit, devant la porte, à côté de ses souliers.
Il allume sa lampe; il regarde sa chambre, elle est pleine de livres. Ce sont des pyramides chancelantes sur les tables, sur les chaises, sur le parquet. On en voit même sous le lit. C’est là que M. Lapomme souvent glisse, avant d’éteindre, l’ouvrage qu’il a lu. Un amas de volumes enfle, entre le plancher et le sommier. Le lit s’élève doucement. M. Lapomme, pour se coucher, devra bientôt user d’une petite échelle; et sa vieille gouvernante, quelque matin, le trouvera, vaincu par les livres, étouffé entre l’oreiller et le plafond. Pour le moment, elle dort, car Rame line n’attend pas, le soir, le retour de son maître. Elle murmure que c’est un original et que la nuit est faite pour se reposer et le jour pour travailler. Elle se couche à l’heure des poules. Je ne sais pas si je vous ai dit qu’elle s’appelle Rameline parce qu’elle est née le jour des Rameaux.
M. Lapomme grogne: tandis qu’il se déshabille, il ne trouve pas ses pantoufles. Avez-vous remarqué que des personnes en grand nombre estiment que les pantoufles sont des objets honteux? On ne sait pas bien pourquoi. Toujours est-il qu’elles les cachent. Si, du moins, elles les dissimulaient toujours au même endroit! Voici M. Lapomme à quatre pattes et rugissant– mais faiblement, pour ne pas éveiller la bonne Rameline. Il glisse sous les meubles son parapluie, dont la poignée est recourbée; il cherche dans la pénombre et trouve enfin ses pantoufles sous l’armoire à glace. Il les avait pêchées, hier soir, sous la grande bibliothèque.
–Rameline, dira-t-il demain matin, quelle est cette manie, dont je vous ai mille fois gourmandée, et qui pourtant demeure la vôtre, et continuerez-vous de me contraindre à faire, tous les soirs, la chasse sous les meubles, à l’heure ou je songe, comme il est naturel, à mettre mes pantoufles? Considérez-vous que ces objets innocents puissent blesser la vue ou qu’ils insultent à la pudeur? Je ne parviens point à comprendre comment ce vêtement de mes pieds doit être, selon vos doctrines obscures, écarté de mes regards, qui volontiers se poseraient sur lui. Pendant deux jours, jadis, vous m’aviez obéi et je ne manquai point de louer votre zèle. Durant ces deux journées, cet hommage dix fois je me plus à le rendre: un si charmant discours ne se peut trop entendre; mais, soucieuse de bien faire, vos méditations eurent bientôt formé, couvé, puis fait éclore l’étonnante idée d’enfoncer si profondément l’une de mes pantoufles en l’autre, que je dus, pour les séparer, afin de les pouvoir chausser, prendre leur couple à deux mains et tirer si violemment que j’en pensai perdre le souffle. Entendez-moi, de grâce, et comprenez enfin que ce n’est pas avec les mains que, selon mes caprices éclairés, j’entends prendre mes pantoufles. Je veux, et ce n’est pas l’heure de vos sourires narquois, je veux directement et négligemment, et sans y penser le moins du monde, enfoncer en elles la pointe distraite de mes pieds. Mettez-les, je vous en prie et vous l’ordonne depuis longtemps, Rameline, l’une à côté de l’autre, et non point la semelle tournée vers le plafond, sous la chaise qui est à mon chevet, et que leur pointe soit tournée vers la muraille, car c’est ainsi seulement qu’elles présenteront à mon pied leur ouverture bienveillante.
Cette chaise, comme toutes les chaises en cette chambre, supporte une montagne de livres. Le lendemain, les pantoufles sont bien à la place dite et tournées dans le sens prescrit. M. Lapomme enfonce un pied dans la première, mais elle ne le suit pas, à l’instant que, d’un orteil qui frémit, il pense l’emporter. Horreur! chaque pantoufle est fixée sous un pied de la chaise et tout le poids des livres empêche qu’elle ne bouge.
–Monsieur, dira Rameline, vos chiennes s’amusent, du matin au soir, avec vos pantoufles et je passe mon temps à les leur tirer de la gueule. Grâce au poids de la chaise et des livres, Diane ni Mirabelle ne pouvaient plus les emporter...
Laissons gémir cet homme infortuné. Il voudrait que tous les petits actes de sa vie matérielle fussent si parfaitement réglés, qu’il les pût accomplir sans même y songer. Et pourquoi donc? Pour penser à autre chose qui lui plaît mieux, sans doute, et même qui l’enchante.
Je l’ai vingt fois entendu gémir parce que la blanchisseuse lui rapportait des chemises soigneusement boutonnées.
–C’est son travail, dit Rameline.
–Quelle honte! crie M. Lapomme. Comment veut-elle que j’entre dans ma chemise! Et pourquoi la boutonne-t-elle, si c’est pour me donner la peine de la déboutonner? J’ai rencontré autrefois, chez des amis, une domestique... On portait alors des bottines à boutons; et, pour se montrer zélée, elle me rapporta les miennes, le matin, toutes boutonnées. Je passai un grand quart d’heure à les déboutonner, pour y pouvoir pénétrer. J’avais les mains pleines de cirage.
–Que Monsieur est injuste, dit Rameline, et y a-t-il du cirage sur ces plastrons?
M. Lapomme veut si bien échapper à la vie quotidienne qu’il se heurte, sans cesse, aux mille petits ennuis, tracas et tribulations, que vous acceptez en souriant, qui même parfois vous amusent et qui sont, au demeurant, la trame de nos journées.
Il hait le téléphone et se hérisse à la pensée qu’un importun le puisse appeler, sans plus de façons qu’il n’en met lui-même à crier: Diane! ou Mirabelle! Il voudrait, si l’ordre des choses en donnait licence, qu’on lui téléphonât d’abord, pour lui demander si on peut lui téléphoner... Je déjeunais l’autre jour chez lui. Il avait mis le téléphone sur la table, à côté de la carafe, et il me fit soudain ce petit discours:
–Faut-il, pour nos repas nous cacher dans quelque île,
Et chercher sur la terre un endroit écarté
Où de manger en paix on ait la liberté?
Quel jour pourrai-je à table être une heure tranquille
Sans que personne songe à me téléphoner!
Celui-ci d’un bon mot me voudrait étonner;
Cet autre d’un sonnet me vient assassiner:
Un poème jamais ne valut un dîner.
Faut-il, pour les entendre, expirer de famine,
Et de me restaurer n’aurai-je le moyen?
Rien ne doit déranger l’honnête homme qui dîne;
Un dîner réchauffé ne valut jamais rien.
–Je reconnais bien, lui dis-je, dans vos propos, deux vers de Berchoux, un de Boileau, un distique de Molière, que vous avez accommodé à votre caprice, que sais-je encore? Mais ce que je ne comprends pas, c’est que, si vous haïssez, comme je l’entends, cet appareil, vous le vouliez garder si près de vous que vous le posiez sur la nappe à l’instant du déjeuner.
–C’est, me répondit-il, pour me donner un plaisir aisé; car si vous le voulez bien considérer un instant, vous verrez que son fil est coupé et que tous les importuns de Paris peuvent bien m’appeler à la fois... Je n’entends même pas le tumulte de leur impatience et de leur colère. Cris impuissants! Fureurs bizarres! Tandis que ces monstres barbares poussent d’effroyables clameurs, pour châtier leur insolence, je verse un torrent de silence sur ces bruyants blasphémateurs.
–Etes-vous assuré, lui dis-je, que les personnes soient si nombreuses et si criardes qui tentent de vous téléphoner en ce moment?
Il se mit à rire.
–Nul, sans doute, reprit-il, à l’instant qu’il est, ne se soucie de moi; mais, par ce moyen, je l’ignore; et l’hypothèse m’est ainsi permise qu’une foule me harangue, suspendue à ce fil comme une grappe énorme et bourdonnante. La vie heureuse, continua-t-il, doit être nourrie de ces illusions que j’appellerai bienfaisantes; et il convient, si l’on ne veut point souffrir, de se tenir assez éloigné de la réalité, qui est rarement aimable. Quand j’avais votre âge, monsieur, et que je publiais des recueils de vers, je lisais tous les journaux, tant j’étais avide de gloire, et je n’y trouvais mon nom qu’une fois l’an, et pour me voir rangé parmi les poètes mineurs. Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’au temps où nous sommes, mineur est le bienveillant synonyme de médiocre. J’ai donc renoncé à ces lectures quotidiennes; je ne lis plus que des ouvrages qui aient au moins cent ans, et ne saurais donc m’étonner si je ne rencontre en leurs pages aucun jugement sur mes poésies. Quelquefois, je rêve et je me dis: Peut-être, parle-t-on de mes livres... Peut-être, les loue-t-on en des articles émus? Je ne sais; et vous pensez bien que je ne vais pas me reprendre à lire les journaux, pour vérifier cette hypothèse, qui est un songe délicieux. Je crois qu’on a déjà dit: Sur les ailes du Temps la tristesse s’envole; je voudrais dire que le bonheur sourit sur les ailes du doute... Mais je ne sais comment faire le vers; et puis, les ailes servent à s’envoler et à voler, et non pas à sourire. La Fontaine avait raison. Mais goûtez de ce vin.
C’était une bouteille ancienne de ce jurançon que Toulet, autrefois, aimait.
–On me l’a fait porter hier, dit M. Lapomme; j’ai attendu votre présence pour la déboucher, mais j’ai envoyé, dès ce matin, à ma voisine, une dame béarnaise, qui m’en avait fait don, un madrigal, où vous verrez, puisque nous sommes tous deux à table et que la cire est encore intacte sur le bouchon, que les poètes ne disent pas toujours la vérité:
Ce flacon, d’un trait je le bois,
Veuillez, madame, en tirer gloire,
Car s’il me plaît d’ainsi le boire,
C’est afin de vous voir deux fois;
Et ne faut-il qu’un cœur se trouble
Et fleurisse en vœux hasardeux,
Quand devant lui l’Unique est double,
Vénus est deux?
Vénus... Ne sied-il pas toujours, lorsque l’on parle aux dames, ou quand on leur écrit, de les comparer ou, pour mieux dire, de les égaler à Vénus? Mais est-ce encore suffisant de leur déclarer que nous les voyons, brûlant au feu charmant de transports inconnus, surpasser Cléopâtre et balancer Vénus? Mirabelle jamais n’est rassasiée de sucre, et l’encens, plus encore que le sucre, est sans doute délicieux.
Ma voisine au reste n’a pas été dupe. Elle m’a répondu sur l’heure que ce n’était qu’au dernier de mes vers que j’avais pu voir double, si je l’avais cru aussi long que les autres, encore qu’il s’en manquât de la moitié.
Il dit, et tristement but un grand verre d’eau.
–J’ai fait, reprit-il, beaucoup de ces petits vers pour elle. Je me rappelle...
Iris, dahlia, lis, tulipe et renoncule,
Et le souci qui s’ouvre avec le crépuscule,
Je les voyais fleurir et je voyais grimper
Un liseron candide au seuil du vestibule.
Pour en parer la table où vous deviez souper,
J’aimais jusqu’à ces fleurs que je faisais couper...
–J’ai bien reconnu: dahlia, lis, tulipe et renoncule, qui est un vers de Verlaine; mais je vous assure, et vous vous en doutez, que Néron n’a point parlé comme vous, et qu’il a dit, dans Britannicus:
J’aimais jusqu’à ces pleurs que je faisais couler.
Nous quittâmes la table pour le jardin; Diane et Mirabelle nous suivaient silencieusement, et au fond, sous un petit hangar, je vis un étrange animal. C’était un cheval, qui avait l’air très vieux et qui, fort petit, était à peu près de la taille d’un bouc. Sur son dos, à droite et à gauche, deux touffes de longues plumes, un peu fripées, remuaient mollement, tandis que nous le regardions. Il essaya de hennir; ses grosses lèvres tremblaient et nous entendîmes à peine une sorte de gémissement tout plein d’une affreuse mélancolie.
–Le voilà! dit M. Lapomme.
–Qu’est-ce?...
–Eh! ne savez-vous pas à quoi, dans les familles, on reconnaît un jour qu’un enfant est poète?... Un beau matin, on voit dans l’écurie un des chevaux qui laisse de son dos jaillir deux flots de plumes et qui doucement ouvre ses ailes. C’est ainsi qu’est née, à l’usage du vulgaire, la fable de Pégase...
–Si je vous entends bien, une famille qui ne posséderait aucun cheval, ne saurait avoir un enfant poète?
–Quelle erreur! Mon Pégase était d’abord un pauvre petit bouc. On baissait les yeux pour le regarder. Les forces d’Apollon ont su l’accommoder.
–Tout le monde n’a pas un bouc...
–Tout animal est bon, pourvu qu’il soit vivant, pour porter le symbole et marquer le poète. L’un de mes amis fut éveillé, la nuit, comme il avait dix ans, par un grand fracas dans sa chambre, au huitième étage, sous le toit. On alluma la lampe et l’on vit une bête fort exiguë, qui battait des ailes et menait un vacarme étonnant, en frappant le plancher de ses sabots de corne. C’était une mite. Elle a grandi depuis lors; elle s’est encore mieux transformée: c’est un grand coursier robuste aux vastes ailes blanches; et notre confrère, qui est aujourd’hui fameux, a l’un des plus beaux Pégases que l’on connaisse. Ce sera, comme il sied, sa dernière monture.
–Comment?
–Ignorez-vous donc qu’à leur mort, les poètes sont emportés par leur Pégase, qui s’envole à travers l’azur, et qu’ils montent, de la sorte, en un paradis où les Muses les attendent? Mais le Pégase, quand il se révèle, est un animal qui déjà vivait au logis du petit poète. C’est une heureuse allégorie, car la poésie n’entre pas dans les maisons comme un monstre inconnu et qui tombe on ne sait d’où, en brisant les ardoises du toit, et parmi les plafonds écroulés. Non. Elle monte, au contraire, de la vie coutumière et des objets familiers...
–Vous êtes un réaliste.
–Les Pégases...
Si je vous parle de M. Lapomme, c’est qu’il est mort ces jours derniers, et je n’ai pas voulu qu’avec lui périssent tous ses propos. Dès que j’appris qu’il était très malade et presque au point d’expirer, je courus vers Auteuil. Trop tard! Il était nuit, mais je vis distinctement, tandis que j’approchais de sa maison, une étrange monture ailée qui abandonnait le toit, pour s’élancer aux chemins dangereux de l’espace aérien. Elle emportait mon ami. Je demeurai muet et balançai mon chapeau. Une plume tomba; je la mis dans mon portefeuille, et je regardai longtemps ce cheval et ce cavalier, qui montaient dans les airs, et tournaient et glissaient sous les étoiles. Mais le Pégase de M. Lapomme n’était pas assez robuste pour une entreprise aussi terrible. Il faiblissait et perdait encore des plumes, qui erraient par le ciel et brillaient au clair de la lune. M. Lapomme avait beau lui caresser l’encolure et l’encourager en vers de huit syllabes qu’il improvisait... Hélas! je les contemplais mélancoliquement.
Cieux longtemps entrevus, cieux pour toujours fermés, ô dernière infortune!
Et pour s’y fixer à jamais, ils se posèrent sur la lune.