Buch lesen: "La Bigame"
Alfred Sirven
La Bigame

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066307233
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VIII
ÉPILOGUE
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
Par une froide et brumeuse matinée du mois de décembre1865, une vingtaine d’individus, hommes et femmes, formaient queue devant le bureau du mont-de-piété de la rue Servan, dont la porte était hermétiquement close quoique l’heure réglementaire, c’est-à-dire neuf heures, fût sonnée depuis dix minutes à l’intérieur même du bureau.
Il fallait que ces pauvres hères eussent bien besoin des quelques francs que l’administration allait peut-être daigner leur prêter, pour rester à affronter ainsi la bise aiguë qui cinglait violemment leur peau, les faisant grelotter si fort qu’on les eût crus tirés par des fils invisibles.
Sur la plupart d’entre eux, du reste, l’affreuse et noire misère étalait sa hideur: les habits décolorés et râpés jusqu’à la trame, les robes trouées et effiloquées montraient assez le dénûment complet dans lequel se trouvaient leurs propriétaires.
Aussi, presque tous n’étaient-ils porteurs que de bien petits, bien minces paquets, renfermant quelques nippes ramassées au fond des malles et des armoires, ou dont ils s’étaient dévêtus une demi-heure auparavant, ne gardant sur eux que le vêtement nécessaire pour pouvoir sortir... décemment.
Le visage bleui, les mains gercées, ils attendaient avec impatience l’instant où ils seraient enfin admis à entrer, fixant constamment sur la porte leurs yeux où perlaient des larmes glacées. Plusieurs essayaient, par un piétinement continuel, d’empêcher le sang de se figer dans leurs veines, car le brouillard, qui devenait de plus en plus intense, les gelait jusqu’à la moelle des os.
Tout à coup, les têtes se dressèrent et quelques exclamations de joie se firent entendre. C’était la porte du bureau qui venait de s’ouvrir. La queue y disparut tout entière en moins d’une minute. Puis, tous ceux qui la composaient s’approchèrent rapidement de la plate-forme en bois où se déposent les nantissements, chacun cherchant à passer le premier; ce qui, ayant produit un peu de tumulte, la voix du directeur résonna puissamment:
–Monsieur Désiré, imposez donc silence, s’il vous plaît.
–Silence donc! nasilla. M. Désiré, petit vieillard rondelet à mine débonnaire, chargé de prendre les nantissements et de distribuer les numéros.
On se tut aussitôt, et l’ordre se mit dans les rangs.
M. Désiré, placé de l’autre côté de la plate-forme qui le séparait du public, ainsi que tous les autres employés, ouvrit alors une boîte dans laquelle se trouvaient des fiches en fer-blanc portant un chiffre découpé à jour.
–Voyons, à qui le premier? demanda-t-il en tendant un numéro.
–A moi, à moi! répondirent cinq ou six voix masculines.
–Je vois que nous n’arriverons jamais comme ça, reprit-il en riant. Pour lors, honneur aux dames, les hommes après.
Il y eut bien quelques murmures parmi ceux-ci, mais cependant ils s’écartèrent pour laisser passer les femmes, par lesquelles commença la distribution des numéros et la prise’ des paquets.
Tout le monde servi, chacun alla prendre place sur le banc de bois qui courait le long du mur.
S’il faisait froid dehors, une atmosphère tiède régnait dans le local, qui avait conservé un peu de sa chaleur de la veille et était, en outre, chauffé depuis une demi-heure par un gros poêle de fonte placé dans l’enceinte réservée aux employés. Rien que par son ronflement sonore, il donnait déjà une douce sensation de bien-être.
Le directeur du bureau, celui qui estimait les nantissements, était placé derrière une cloison, afin d’empêcher les regards curieux d’arriver jusqu’à lui.
C’était de là que partait sa voix, annonçant les sommes offertes:
–Cinq francs, numéro7!... Trois francs, numéro2!... Six francs, numéro4!..., etc., etc.
Rarement, ce matin-là, les prêts montaient plus haut que ce dernier chiffre.
Les titulaires de ces numéros répondaient:
–Bon!
Ou bien:
–J’accepte!
Ou encore:
–Que ça! Vous ne pouvez pas un peu plus, monsieur?...
Puis, ils quittaient le banc et s’avançaient pour régulariser le prêt avec un autre employé chargé de l’inscription du nom et de l’adresse, et qui remettait aux emprunteurs l’argent en même temps que la reconnaissance.
Quelquefois, oh! douleur!... un paquet était rapporté à son propriétaire.
–On ne prête pas là-dessus, disait M. Désiré, auquel incombait cette tâche délicate; ou bien: Ça n’a pas une valeur suffisante.
Alors, timide et honteux, le pauvre diable se dépêchait de renouer les quatre coins du linge qui enveloppait son bagage, et, les joues empourprées, s’esquivait aussitôt.
Au bout d’une heure, les infortunés que nous avons vus stationner à la porte étaient presque tous expédiés; le coup de feu du matin avait eu lieu, les employés pouvaient donc reprendre haleine.
Toutefois le service continuait, mais moins rapide.
Un grand silence s’était fait, car ceux qui attendaient avaient assez de s’entretenir avec leurs pensées sans chercher à converser tout haut.
Soudain, une petite voix argentine et pure comme du cristal rompit ce silence.
Une fillette de sept ans environ, au visage maigre et pâle, venait d’entrer et de déposer un paquet assez volumineux au pied de la séparation, n’étant ni assez grande ni assez forte pour le hisser jusqu’à la plate-forme.
–Monsieur Désiré, je vous prie, voulez-vous me prendre mon paquet que voici?
Et disant cela, elle se haussait sur la pointe des pieds pour se faire remarquer.
M. Désiré leva les yeux, regarda devant lui, et, n’apercevant rien, demanda a:
–Qui donc me parle?
–Moi, reprit la fillette en agitant sa petite main au-dessus de sa tête.
–A! c’est encore toi, mon enfant? dit M. Désiré qui s’ était levé, attends un peu, je vais sortir t’aider.
Mais au même moment un jeune homme, nouvellement arrivé, prit le fardeau de la petite et le passa à l’employé, en même temps que son nantissement à lui, un lot de livres classiques retenus par une courroie.
En récompense de ce service, il fut gratifié par l’enfant d’un «Bien merci, monsieur!», auquel il répondit par un sourire; puis, ayant appuyé son coude sur la plate-forme, il plaça son menton dans sa main et attendit qu’on estimât ses livres, ne remarquant pas qu’il était l’objet de l’attention de la bambine, qui, de ses grands yeux clairs et intelligents, s’était mise à le considérer attentivement.
Celui qui provoquait ainsi la curiosité d’une enfant de sept ans devait avoir tout au plus une vingtaine d’années, à en juger par son visage juvénile et presque imberbe, car c’est à peine si sur sa lèvre supérieure se distinguait l’ombre d’une moustache naissante.
D’une physionomie ouverte et sympathique, les cheveux châtains et bouclant naturellement, les yeux bleu foncé et profonds, la taille élevée et bien prise, les traits réguliers, il était, ma foi, un très joli garçon en outre, les attaches fines et élégantes de ses extrémités révélaient en lui une distinction native.
Et quoiqu’il portât des vêtements usés et peu en rapport avec les heureuses proportions de ses formes, l’ensemble de sa personne prévenait tout de suite en sa faveur.
A coup sûr il plaisait à la petite, car elle ne le quittait pas des yeux.
Mais brusquement l’enfant fut arrachée. à sa contemplation par la voix de M. Désiré, qui lui rendait son paquet.
–Nous ne prêtons pas sur des ustensiles de cuisine d’aussi-peu de valeur, lui dit le préposé, qui paraissait tout contrit de faire cette commission.
–Oh! vous ne me donnez rien, monsieur?. Quoi rien?
–Nous ne pouvons pas, ma pauvre petite!
–Oh! quel malheur!... Rien!... Oh! monsieur, je vous en prie!
–Ça nous est impossible, mon enfant, va demander chez toi si on n’aurait pas quelque. chose en plus, alors verrons-nous peut-être à accepter le lot pour trois francs.
–C’est tout ce que nous possédons, monsieur!... Oh! donnez-moi quelque chose... si vous saviez... mon pauvre grand-père!...
La fillette n’en put dire davantage et éclata en sanglots.
En vain sollicita-t-elle de nouveau à plusieurs reprises; ce fut chaque fois la même réponse.
Se décidant enfin à reprendre son paquet qui devait être bien pesant pour elle, la pauvrette, elle gagna la porte, toujours pleurant.
Le jeune homme aux livres avait assisté ému à cette scène; la peine de l’enfant avait paru lui faire mal et il l’avait vue partir d’un regard attendri. Ayant reçu huit francs pour son nantissement, il sortit à son tour.
A dix pas du bureau, assise ’à terre, la tête cachée dans un pan de sa robe, là petite continuait à se lamenter.
Il s’approcha d’elle.
–Dis-moi, mon enfant, l’interrogea-t-il, tu as donc bien du chagrin?
–Oh! oui, monsieur, répondit-elle avec des hoquets dans la voix.
–Et pourquoi as-tu tant de chagrin? Veux-tu me le dire?
–C’est parce que mon grand-papa a faim, bien faim, depuis deux jours... et puis il n’y a pas de feu chez nous... alors il fait bien froid aussi!...
Le jeune homme, que l’émotion gagnait de plus en plus, fit une légère pause avant de reprendre:
–Et toi, tu dois également avoir faim et froid?
–Oh! oui, bien faim... et bien froid... tenez, voyez!...
Et elle lui montra ses petites menottes rouges et boursouflées.
–Mais moi ce n’est rien, ajouta-t-elle vivement et comme se repentant d’avoir pensé à elle, grand-papa a bien plus froid et bien plus faim que moi, j’en suis sûre, car il est si vieux!...
–Quelle misère! murmura l’adolescent.
Puis, soudain, fouillant dans sa poche
–Tiens, dit-il à l’enfant, prends cette pièce de cent sous et porte-la à ton grand-père; avec ça, vous pourrez toujours avoir un peu de feu et de pain pour aujourd’hui.
Et il Lendit une belle pièce de cinq francs toute neuve à la fillette. Celle-ci semblait ne pas comprendre et regardait alternativement la pièce et celui qui l’offrait, sans avancer la main.
–Voyons, prends donc! répéta le jeune homme, et cours vite à la maison, on doit t’attendre avec impatience.
–Mais, monsieur, vous n’êtes pas de là-dedans, vous, pour me prêter? hasarda enfin la petite en désignant le bureau.
–Non, en effet, mais peu importe, prends tout de même.
–Alors, voici mon paquet, gardez-le jusqu’à ce que grand-papa vous rende votre argent.
–C’est inutile, emporte-le; j’ai confiance en ton grand-père, et il me remettra cette somme dès qu’il le pourra.
–Oh! non, pas comme ça a; si vous ne voulez pas de mon paquet, je ne veux pas de votre argent.
Et l’enfant se reprit à pleurer.
Le jeune homme parut contrarié de ce refus, auquel probablement il ne s’attendait guère. Il réfléchit un instant, puis adroitement glissa les cinq francs dans le tablier de la petite et s’éloigna à grands pas.
Celle-ci dégagea aussitôt sa tête et, voyant son bienfaiteur à une grande distance déjà, elle voulut courir après lui pour lui rendre sa pièce; mais la crainte d’abandonner ses objets fit qu’elle resta immobile, tendant en avant sa main ouverte dans laquelle reluisaient les cinq francs, et criant de toutes ses forces:
–Monsieur, monsieur!... votre argent... je n’en veux pas, reprenez-le!...
Peine perdue!... celui qu’elle s’évertuait à appeler venait de tourner l’angle de la rue et de disparaître à ses yeux.
CHAPITRE II
Table des matières
A cette époque existait, non loin de la rue Servan, une petite ruelle étroite, puante, au ruisseau dans le milieu, et où le jour n’arrivait que difficilement jusqu’au sol par suite de la hauteur des maisons dont les faîtes, vus d’en bas, semblaient se toucher.
Cette ruelle, fondue depuis dans une grande artère, se nommait «passage Rabot».
Elle était habitée en grande partie par des ménages d’ouvriers, maçons ou terrassiers, qui trouvaient là, moyennant un prix modique, un local suffisant pour leur famille, généralement nombreuse. Mais l’air manquant dans les régions inférieures, il n’y avait guère que les logements situés à une certaine élévation qui fussent loués, ce qui donnait un singulier aspect à ce coin de Paris.
Les premier, deuxième, troisième étages, dénués d’habitants, aux croisées sans rideaux, aux carreaux étoilés ou cassés, paraissaient appartenir à une ville abandonnée, alors que des étages supérieurs s’échappait un bourdonnement continu indiquant la vie et l’activité.
A ces hauteurs, les fenêtres, munies de rideaux, avaient leurs carreaux intacts et clairs; sur les margelles se voyaient, attachés par du fil de fer et plus souvent par de la ficelle, quelques pots ou vases en terre, destinés à contenir des plantes dans la belle saison, et ayant toujours pour compagnie quantité de nippes étendues à sécher en travers de l’encadrement.
Quoique les croisées fussent presque constamment ouvertes, même l’hiver si Je temps était au sec,–car il fallait de l’air, beaucoup d’air à la marmaille qui grouillait dans ces réduits,–ce matin-là, en raison du brouillard épais et nauséabond qui couvrait la Capitale, tout était hermétiquement clos.
Dans une petite chambre, au sixième étage d’une de ces maisons, un vieillard était étendu tout habillé sur un mauvais lit de sangle, les yeux grands ouverts et fixes regardant le plafond, et les membres secoués par un frisson incessant.
La mansarde n’avait pour tout mobilier qu’une table de bois blanc de dimension exiguë, deux chaises à la paille échevelée, un poêle en fonte et le lit. Les murs nus laissaient pendre en maints endroits des langues de papier décollées par l’humidité qui suintait jusqu’à terre en gouttes jaunâtres et visqueuses.
Le froid devait avoir engourdi le vieillard, car il gisait sur le grabat dans un état de complète immobilité; sans le frisson qui l’agitait et le soulèvement irrégulier de sa poitrine, on l’eût cru inanimé.
Aux alentours, dans les logements, dans les couloirs, sur les paliers, la vie s’annonçait par des allées et venues continuelles, par des éclats de voix, des rires, des appels; mais là, dans cette chambre, régnait un silence de mort.
Tout à coup, le bruit d’un objet lourd qu’on heurtait contre les marches résonna dans l’escalier.
Aussitôt les yeux du vieillard perdirent de leur fixité, la vie sembla rentrer en lui et l’attention se peignit sur ses traits. Le bruit devenait de plus en plus distinct. Vivement il se dressa sur son coude et avança la tète, écoutant...,
–Quelques instants s’écoulèrent pendant lesquels on aurait pu entendre les battements précipités de son cœur...
Puis, brusquement, retombant en arrière dans sa position première, il poussa une exclamation de désespoir.
–O! mon Dieu, mon Dieu! fit-il, c’est Jeanne qui rapporte ses affaires... on n’a rien voulu lui prêter... qu’allons-nous devenir?...
Et deux grosses larmes descendirent lentement sur ses joues décharnées, en même temps qu’une expression de douleur poignante envahissait son visage.
Tout était donc fini, bien fini!... Il avait compté sur l’argent que devait apporter Jeanne pour pouvoir manger deux ou trois jours. Il était maçon et, quoique bien faible, car il relevait à peine de maladie, on lui avait promis un peu de travail au commencement de la semaine suivante; mais il fallait aller jusque-là, et on n’était qu’au vendredi!... Depuis l’avant-veille au soir, ni lui ni sa petite-fille n’avaient pris la moindre nourriture!...
O h! oui, tout était bien fini!... Ils allaient mourir de faim!...
Plus le bruit se rapprochait, plus le visage de l’aïeul s’assombrissait.
Enfin Jeanne ouvrit la porte et, tout essoufflée, entra, traînant sa charge.
Son grand-père tourna les yeux vers elle:
–On n’a donc pas pu te prêter quelque chose? lui demanda-t-il d’un ton navré.
–Non, grand-père. On a dit qu’il n’y avait pas assez.
–Pas assez!... et nous n’avons plus rien!... murmura-t-il en jetant un regard douloureux autour de la chambre vide.
–Mais, continua Jeanne, voici ce qu’un monsieur m’a donné malgré moi, dans la rue, sans vouloir de mon paquet comme gage.
Et elle montra la pièce de cinq francs.
–Quoi?... que dis-tu?... reprit le vieillard qui, malgré sa faiblesse, s’était, à la vue de l’argent, soulevé d’un bond. Cinq francs qu’un monsieur t’a donnés dans la rue?
Et son regard interrogea l’enfant embarrassée et confuse.
–Oui, grand-père, un monsieur qui avait l’air bien bon; mais je n’en voulais pas, parce qu’il refusait de prendre mon paquet; alors il me les a mis dans mon tablier, puis il s’est sauvé.
–C’est bien vrai, n’est-ce pas, Jeanne, ce que tu me dis l à?... bien vrai, bien vrai?
Et lentement, fixant la petite fille entre les deux yeux:
–Tu n’as pas tendu la main au moins? car si cela était!...
–Oh! grand-père, grand-père, peux-tu croire!...
Et elle sauta au cou de l’aïeul en pleurant.
–Bien, bien, ma chérie, ne pleure pas; je sais que tu n’aurais pas voulu me causer de la peine; c’est si laid de mendier, vois-tu!
Et il essuya doucement les yeux de l’enfant, ajoutant:
–Acceptons donc ce que la Providence nous envoie par la main de cet inconnu dont la générosité nous sauve la vie!
Puis, comprenant que sa Jeannette devait être fatiguée par la course qu’elle venait de faire, il entendit descendre lui-même chercher quelques provisions.
Un moment après, il revenait muni de pain, d’un peu de charcuterie, de plusieurs morceaux de bois et de charbon de terre, ainsi que d’un objet de forme cylindrique dissimulé dans l’une de ses poches.
Sans perdre un instant, nos deux affamés se mirent à entamer les victuailles, et il fallait voir comme ils s’en acquittaient!
Jeanne surtout mangeait avec une telle avidité, que l’aïeul, de crainte qu’elle ne s’étouffât, fut forcé à maintes reprises d’arrêter sa main mignonne qui portait à sa bouche encore pleine un morceau qui n’y aurait pu entrer qu’avec difficulté et au détriment des voies respiratoires.
Un bol d’eau claire réquisitionné chez une voisine aidait à la déglutition.
Pendant que les mâchoires de ces déshérités travaillent sans relâche, que leurs estomacs délabrés se restaurent et reprennent leurs fonctions habituelles qu’ils ne remplissaient plus depuis vingt-quatre heures, disons par quelle suite de vicissitudes imprévues ce sexagénaire se trouvait avec sa petite-fille dans cette horrible situation.
CHAPITRE III
Table des matières
Jean Beson n’était âgé que de soixante-six ans, mais son dos voûté, ses traits altérés et sillonnés de nombreuses rides lui en faisaient paraître dix de plus.
Et cependant, il n’y avait pas bien longtemps encore, sa taille était droite et ses membres pleins de vigueur.
Mais, depuis un an, il avait eu à supporter de si grands chagrins et de si rudes privations, qu’il en était devenu presque caduc.
Autrefois, étant maître maçon, il s’était amassé un petit magot assez rondelet qui lui avait permis d’épouser une bonne et brave fille de son pays,–une Franche-Picarde,–laquelle était pauvre d’écus, mais riche d’un grand amour pour lui.
Un gros garçon, le seul enfant qu’ils eurent jamais, leur était né après deux ans de mariage.
Quel bonheur! quelle allégresse! Leur ménage devint un vrai paradis. Vous dire si le gars était choyé, dorloté, serait superflu.
Pierre,–ils l’avaient nommé Pierre, du nom de sa mère Pierrette,–Pierre, du reste, méritait bien toute la tendresse qu’on lui prodiguait, car plus il avançait en âge et plus on découvrait en lui de nouvelles qualités.
Et vraiment il en avait beaucoup et de réelles.
Bâti comme son père, c’est-à-dire à chaux et à sable, il était fort et musculeux, mais doux comme un mouton. De plus, son esprit qui commençait à s’éveiller indiquait qu’il ne serait pas d’une intelligence commune.
Aussi, Jean et sa femme se montraient-ils justement fiers de leur rejeton.
Hélas! un jour, au milieu de tant de joie, le malheur s’abattit tout à coup.
Par un beau matin de printemps, la Pierrette, tenant son fils et son époux pressés sur son cœur, rendit son âme à Dieu.
Le chagrin du père et de l’enfant fut sans égal.
A cette époque, le petit Pierre avait quinze ans et était assez homme déjà pour sentir qu’un vide immense venait de se faire dans sa vie; l’intensité de la douleur passa, mais il lui en resta toujours une ombre de tristesse et de mélancolie.
Quant à Jean, un pli attristant lui avait creusé le front entre les deux sourcils, pli qui, au lieu de s’atténuer avec le temps, s’accentua au contraire chaque jour davantage.
Pierre exerça d’abord l’état de son père; mais celui-ci, ayant remarqué les dispositions précoces du petit, et pensant qu’il pouvait être plus qu’un maçon, résolut de lui laisser apprendre l’architecture. C’était, comme il le disait, presque la même chose; seulement, au lieu de gâcher son plâtre soi-même, on le faisait gâcher par les autres.
L’enfant mordit vite à son nouveau métier, car il avait l’instinct de la construction, et il fit de si bonnes études et de si rapides progrès que, quatre ans après, il était reçu architecte.
–Allons, monsieur mon fils, lui dit Jean ce jour-là, vous êtes mon patron; c’est moi qui dorénavant manierai la truelle sous vos ordres... Et ne crains rien, je ne chômerai pas pour cela, car je me charge de te trouver de l’ouvrage en. veux-tu en voilà.
En effet, l’année ne se passa pas sans que le jeune homme eût la commande de plusieurs travaux importants; travaux qu’il exécuta avec tant d’art, avec un goût si original et si savant en même temps, que, du jour au lendemain, son nom acquit une véritable notoriété, et que ses confrères furent obligés de le saluer comme un maître qui venait de se révéler.
–A! si la pauvre Pierrette était encore de ce monde, comme elle serait fière du petit! pensait le vieux Jean, dont la joie était amoindrie par le souvenir de la défunte.
«Mais elle le voit de là-haut, sans doute, et elle se réjouit de son triomphe!»
Pierre ne se laissa pas griser par la gloire de ses premiers succès; il travailla, produisit sans cesse, et vingt chefs-d’œuvre sortis de son cerveau fécond le rendaient tout à fait célèbre à trente ans.
–A présent, monsieur l’architecte, lui fit observer un jour son père, il va falloir songer à t’établir. Tu as atteint l’âge où l’on doit prendre femme, et ta célébrité, la grande fortune que tu ne peux manquer d’acquérir d’ici peu, celle que tu as déjà même, te permettent de conclure ce qu’on appelle un beau mariage.
«Je ne veux pas te dire par là d’épouser une femme à la robe pleine d’écus. Non, j’entends seulement que tu t’allies avec une personne d’une certaine condition.
Car, vois-tu, Pierre, moi je ne suis qu’un maçon, un ouvrier à la cervelle un peu bornée et dont le sens ne va pas au delà d’un travail manuel, tandis que toi, tu es d’une intelligence et d’un esprit supérieurs, qui te donnent le droit de frayer avec un monde dans lequel tu es appelé à vivre désormais.
Je sais bien, mon cher enfant, que tu as le cœur trop haut placé pour jamais renier ton vieux papa. Sous ce côté-là, je suis tranquille; mais tu pourrais peut-être penser que je te verrais d’un mauvais œil contracter une union comme celle dont je te parle.
Je te dis tout cela, Pierre, parce que, dans le temps, tu m’as entendu rabâcher souvent que c’était folie de chercher à franchir le cercle dans lequel la destinée nous avait placés. Mais, vois-tu, c’était pour moi que je parlais alors. J’aurais fait triste figure dans une classe supérieure à la mienne; ouvrier j’étais né, ouvrier je devais rester. Il n’en est pas de même de toi. Tu es parvenu à gravir des degrés sur le premier desquels il m’a été impossible, à moi, de mettre même le bout du pied. Or, il ne faut pas redescendre l’échelle, et je craindrais qu’il n’en fût ainsi si tu épousais une femme de la classe ouvrière.
Donc, mon ami, cherche une compagne dans une sphère plus élevée, et quand tu en auras trouvé une pour laquelle tu te sentiras un grain d’amour, amour que tu sauras partagé, cela va sans dire, eh bien! nous ferons la noce et je deviendrai grand-père.
Tu m’as compris, n’est-ce pas? Alors, c’est entendu, je vais attendre que tu me présentes ma bru.»
Pierre avait écouté le vieux sans l’interrompre, et, quand il eut fini, il resta pensif.
Jean, voulant laisser son fils tout à ses réflexions, se disposait à s’éloigner, quand celui-ci le pria de rester près de lui encore quelques instants.
–Père, lui dit-il, je voudrais t’entretenir à propos de ce que tu viens de me conseiller.
–Ah bah! est-ce que mon projet aurait été devancé, et aurais-tu déjà en perspective?... Diable, mon gaillard!
Et il revint près de son fils, sur lequel il fixa un regard scrutateur.
–Mon bon père, reprit le jeune homme, puisque tu as cru devoir aujourd’hui aborder ce sujet d’une façon aussi franche, je veux, de mon côté, faire preuve envers toi d’une franchise égale. Me le permets-tu?
–Parbleu! si je te le permets; je t’en ai dit assez, je crois, pour que tu n’aies pas à te gêner dans tes confidences.
«Voyons, rien qu’à ton air je devine qu’il y a quelque amourette sous roche. Hein! c’est cela, n’est-ce pas? Allons, conte-moi la chose.
–Eh bien! oui, cher père, je dois te l’avouer, tu as deviné. Depuis plusieurs mois je suis épris, profondément épris d’une jeune personne qui précisément appartient à une haute classe de la société.
Et si, jusqu’à présent, j’ai évité de te parler de cette inclination, c’est que je craignais, me souvenant de ce que tu m’avais si souvent répété autrefois, d’encourir ton blâme. Mais ce que tu viens de me dire ayant levé tous mes scrupules, je n’hésite plus à te révéler mon secret.»
–Et tu agis bien, mon garçon. Parbleu! ça me vexait de voir que tu avais l’air de ne pas penser au mariage. C’est beau la gloire, la– célébrité, la fortune, mais ça ne suffit pas pour assurer le bonheur. Ça y contribue, je ne dis pas, mais pour qu’il soit complet, vois-tu, il faut les joies de la famille. Il n’y a encore que ça de vrai ici-bas.
Sur ce, ne doutant pas que tu n’aies fait un choix heureux, je te demanderai de me mettre en relation avec les parents de la future Mme Pierre Beson, afin que nous puissions hasarder une demande en règle.
Demain, après, la semaine prochaine, quand tu voudras enfin, pourvu que ça ne traîne pas trop.
–Elle n’a pas de parents, du moins pas de parents directs.
–Ah! c’est une orpheline?
–Oui.
–Et elle s’appelle?
–Angèle de Breuilles.
–Saperlot te! rien que ça, une fille noble!
Mais à qui dois-je m’adresser alors?
–A sa tante, Mme la comtesse de Moringes, qui habite Saint-Germain, et avec laquelle elle vit depuis sa sortie de la Légion d’honneur, où elle a été élevée, comme fille d’un ancien officier général, M. le marquis de Breuilles, mort sur le champ de bataille en Afrique.
–Et comment as-tu connu cette jeune personne?
–Il y a six mois environ, je fus mandé par Mme de Moringes pour l’édification d’un petit pavillon mauresque au milieu du jardin de sa propriété, pavillon destiné à servir d’atelier à sa nièce qui s’occupe de peinture. Pendant que je le faisais construire, je reçus souvent la visite de Mlle de Breuilles, qui parut s’intéresser vivement aux travaux accomplis sous ses yeux.
«Cela nous procura l’occasion de lier conversation ensemble, et, peu à peu, je sentis mon cœur envahi par un sentiment que je ne connaissais pas encore.
Je crus remarquer aussi que, de son côté, Mlle de Breuilles n’éprouvait aucun ennui à causer avec moi. Bref, comment te dirai-je? Le pavillon, qui aurait pu être construit en six semaines, ne le fut qu’en trois mois, et, le jour où le drapeau flotta sur son dôme, je risquai l’aveu de mon amour à celle qui l’avait fait naître, en lui offrant de devenir son époux.
Pour toute réponse, elle me pria d’en parler à sa tante.»
–Voyez-vous us ça!... et en as-tu parlé?
–Je n’ai pas osé, mais d’après certaines paroles échappées à Mme de Moringes, lors de ma dernière entrevue avec elle pour le règlement des comptes, il m’a été permis de supposer que sa nièce avait dû lui en toucher quelques mots.
–Alors, ce serait presque une affaire conclue? Et moi qui ne me doutais de rien! Mais pourquoi diable, mon garçon, fais-tu ainsi le cachottier avec le vieux?
–J’avais si peur, comme je viens de te l’avouer, que tu n’approuvasses pas cette union.
–Je ne saurais que te louer, mon enfant, de ce scrupule; mais puisque moi-même je suis venu au-devant de ton désir, tu peux donc sans crainte, dès aujourd’hui, me mettre de moitié dans ton bonheur.