Buch lesen: "Le songe d'une femme"

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Remy de Gourmont

Le songe d'une femme


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066076436

Table des matières

ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

ANNE ET ANNETTE BOURDON A M. AGATHIAS BOURDON

ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

ANNA DESLOGES A M. AGATHIAS BOURDON

ADJUTOR DES FRESNES A AGATHIAS BOURDON

L'ABBÉ JOSEPH LECŒUR A M. AGATHIAS BOURDON

M. AGATHIAS BOURDON A M. L'ABBÉ LECŒUR

AGATHIAS BOURDON A ANNA DESLOGES

VIRGINIA BOURDON A ANNA DESLOGES

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE

ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

ADÉLAÏDE FAIRLIE A ANNETTE BOURDON

XAVIER DE MAUPERTUIS A LA COMTESSE DE TRÉVIRE

ANNA DES LOGES A PAUL PELASGE

ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE

LA COMTESSE DE TRÉVIRE A XAVIER DE MAUPERTUIS

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

PIERRE BAZAN A LA COMTESSE DE TRÉVIRE

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

XAVIER DE MAUPERTUIS A LA COMTESSE DE TRÉVIRE

ADÉLAÏDE FAIRLIE A XAVIER DE MAUPERTUIS

CLAUDE DE LA TOUR A PAUL PELASGE

PAUL PELASGE A CLAUDE DE LA TOUR

LA MARQUISE DE LA TOUR A PAUL PELASGE

MADAME AGATHIAS BOURDON A PAUL PELASGE

PAUL PELASGE A LA MARQUISE DE LA TOUR

MADAME AGATHIAS BOURDON A LA MARQUISE DE LA TOUR

ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR

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Les Tilleuls, 3 juillet 189.

… Pourquoi ne veux-tu pas me croire? Est-ce donc si rare? Oui, j'ai été heureuse. Ce que tu appelles un songe, je l'ai vécu, ou je l'ai dormi, et je ne suis pas réveillée. Voici le matin; il y a un peu d'inquiétude dans la douceur de mon sommeil, mais je dors encore. Si j'ouvre les yeux, ils garderont le charme des yeux qui viennent de sourire et tu y lirais, j'en suis sûre, une si longue litanie de joies que ton cœur en serait tout enchanté et béni. Maintenant tu les regarderais en vain; ils sont fermés; ils sont pâles, presque mornes. Hier, on me disait que j'ai l'air triste; c'est possible. Je suis si absurdement heureuse que ma figure a pris un peu de la stupidité des bêtes domestiques. C'est parce qu'ils sont heureux que les bœufs paraissent ruminer avec tant de mélancolie. Ainsi je rumine mon bonheur, mais ceux qui me parlent avec componction sont vite punis: j'éclate de rire, j'ouvre les bras, je renverse la tête et j'ai l'air d'une pivoine que le vent relève pour qu'elle reçoive la fraîche ondée jusque dans les derniers replis de sa chair rouge et tendre. Il y a longtemps que M*** s'est aperçu qu'il n'est rien de tel que de me plaindre pour me donner des appétits de volupté. Quand il me demande quel est mon chagrin, je me sens tout à coup exaltée et frissonnante… Que de gens j'ai scandalisés par la naïveté de mes gestes, par ma docilité à répondre à tous les appels de la vie! Que m'importe, puisque je suis heureuse!…


CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

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Les Pins, 8 juillet.

… Mais, ma chère Anna, je te parlais de bonheur et tu me réponds en me faisant allusion à des plaisirs si fugitifs que, moi, je les compte pour rien dans mon existence? Peut-être que leur absence rendrait le bonheur impossible, mais seuls ils sont bien peu et parfois… Quelle humiliation de crier comme une bête folle entre deux jaillissements de larmes! Ce n'est pas là ton secret. Il est dans ta nature, il est dans les hasards qui ont arrangé ta vie… Plus tu seras heureuse, plus je t'aimerai, mais pourquoi es-tu heureuse?


ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR

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Les Tilleuls, 15 juillet.

… Et pourquoi ne les comptes-tu pas? Apprends à les compter. Il ne faut pas briser la chaîne des sensations, ici ou là, selon des caprices ou des principes. Le petit caillou qui brillait dans la poussière, si tu avais voulu te baisser pour le prendre, peut-être qu'à le retourner entre tes doigts, il t'aurait consolée d'un chagrin. Un enfant n'en demande pas plus pour oublier la meurtrissure qui saigne encore à son genou: et pendant qu'il s'amuse avec la pierre qui le blessa, sa chair innocente oublie de souffrir. Mais les cailloux que tu dédaignes sont d'une eau assez belle: des yeux de femme peuvent s'y charmer sans honte. On en fait des colliers qui tiennent chaud au cœur et qui font éclater, comme au milieu de lys, la fraîcheur rouge des joues. Tu voudrais être heureuse, c'est-à-dire que tu voudrais vivre, et tu méconnais la vie! Tu secoues le rosier pour avoir des roses et tu es surprise de les voir s'effeuiller toutes sous tes doigts et s'en aller au gré du vent! Ce n'est pas ainsi qu'il faut faire, chère Claude. Va et promène-toi le long de tes rosiers sans penser à rien qu'aux parfums qui peu à peu aviveront ton désir, et ta main toute seule ira, sans craindre les épines et sans les sentir, vers la seule rose; car il n'y en a qu'une qui ait ri pour toi ce matin. Prends-la; romps la tige doucement; ôte d'un coup d'ongle chaque épine; mets la fleur à ta ceinture. Il n'y a qu'une rose, mais il y a le reste, les autres petites choses bleues et vertes, rouges, blanches et d'or; il y a des caresses pour chacun de tes doigts, il y en a pour tes yeux, pour tes lèvres, pour toutes les charmantes parcelles de toi-même. Tu es belle, ne le sais-tu pas? Quand nous nous sommes quittées, j'étais envieuse, presque, de la richesse de ta floraison; je devine ta splendeur d'aujourd'hui, et tu souffres! N'es-tu plus assez déesse pour imposer à celui qui t'aime la nuance de ton ciel et celle de tes robes? Je me souviens: tu adorais ta beauté et tu la parais pour toi-même, idole ironique; et maintenant tu regrettes de t'être donnée? Alors tu diffères trop de moi pour que je te comprenne. Si je voulais réfléchir sur mon bonheur (mais je ne le veux pas), je trouverais sans doute que je ne suis heureuse que pour cela, pour m'être donnée si entière et si nue, si naïve et si cordiale, qu'il me semble que j'ai fondu comme une pêche dans la bouche qui m'a mordue. As-tu entendu parler du nirvâna? Je suis délicieusement anéantie…


CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

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Les Pins, 20 juillet.

… Tu ne me dis toujours rien de clair, rien qui me fasse voir ta vie. Voilà plus d'un an que nous nous écrivons et je vois que ce fut, en effet, pour nous comprendre de moins en moins. Cependant, tu te souviens bien de ce que j'étais au Sacré-Cœur, et je crois que je n'ai guère changé. Je mettrais les mêmes corsages qu'il y a dix ans, en me serrant un peu, malgré ma «splendeur». C'est vrai, je suis fort belle; cela fait ma fierté, mais non mon bonheur. Tu as vu comme je souris bien sur mon portrait? ce n'est pas un mensonge; c'est une habitude. Et je suis encore différente de toi en ceci, que celui qui oserait me plaindre, un jour que j'aurais oublié mon masque, il me semble que je le haïrais. Mais nul ne l'a osé, ou l'occasion ne s'est pas présentée: je parais ce que je devrais être, et cela me console, quand je ne suis pas seule. Ah! sois-en sûre, je ne me promène pas le long des rosiers! Je n'ai rien à dire aux fleurs et elles ne me disent rien. Tout est muet et sans parfum autour de moi: je m'ennuie. Me donner, chère amie? Mais je suis fatiguée de n'en avoir jamais eu le courage. Pourtant que d'occasions! Je t'ai dit presque toute mon histoire, mais je ne t'ai pas dit les noms de ceux qui l'ont faite: en vérité, je les ai oubliés, même le nom de celui que je congédiai le mois passé, parce qu'il me pressait trop. Je n'ose me représenter ce que tu entends par cette pêche où l'on mord et qui fond dans la bouche; je crains que cela ne soit du libertinage. Moi, quand je me suis sentie presque touchée par de vilains désirs, j'ai sauté le fossé pour fuir le mufle de la bête. Est-ce qu'une femme très belle ne devrait pas être aimée très purement, comme on aime un marbre ou une figure de légende? Mais sans exiger des hommes tant de respect et tant d'amour, n'a-t-on pas le droit de leur demander un peu de courtoisie et une grande dignité? Quoi, parce qu'on laisse baiser sa main, il faudrait livrer tout le bras et peut-être tout ce que le bras traînerait après lui! Les hommes sont des bouviers. Je ne puis être que bergère, en mes meilleurs jours. Jamais je n'ai trompé mon mari; il est vrai, je me suis étudiée à ne pas l'aimer, et lui seul m'a respectée; maintenant je le souffre, quoique parfois j'aie envie de pleurer en lui cédant. Je pleure sans trop savoir pourquoi. Rassure-toi, cela ne dure guère: j'ai tant de moyens de me distraire et de m'étourdir!…


P.-S.—N'oublie pas de m'envoyer ton portrait.

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

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Paris, 31 juillet.

… Je reviens donc des Pins où j'ai passé plus d'un mois… Son mari lui a permis de poser en plein air, dans le petit îlot de joncs et de saules, au milieu du grand étang. Nous y allions tous les matins de soleil; M. de *** lisait son journal en fumant, l'air désintéressé d'un mari qui n'est là que pour les convenances, mais très satisfait au fond d'avoir une si belle femme, d'en jouir et de la pouvoir montrer avec décence. La pose est des plus simples. J'avais d'abord songé à l'attitude classique des Lédas célèbres; je ne voulais que transposer en plein air celle de Michel-Ange, que la jouissance accable, ou celle de Chassériau, dont la volupté plus discrète a aussi quelque chose de plus lascif et dont la main gauche caresse si joliment un illusoire amant. Mais il faudrait un modèle docile et dressé; j'ai donc laissé ma Léda à son inspiration, ne lui imposant aucun geste, ni surtout l'immobilité, et j'ai brossé avec fièvre et avec joie une douzaine d'ébauches, une par séance, auxquelles je ne retoucherai peut-être pas et que j'exposerai ensemble, comme Monet a fait pour ses meules, ses peupliers ou ses cathédrales. Voilà ce qui se passait. Arrivés en barque, nous nous promenions, cherchant un coin à la fois abrité du soleil et des yeux; l'endroit trouvé, j'installais mon chevalet et M. de *** m'emmenait à l'écart pour me recommander tous les jours la même discrétion, me faire jurer un silence tragique. A notre retour, Léda, assise au bord de l'eau, donnait à manger dans sa main à un grand cygne farouche qui battait des ailes au moindre bruit, fuyant sur l'eau, revenant avec des airs de galère vers la jeune femme qui lui tendait les bras. Près d'elle, la longue couleuvre s'allongeait, glissait le long de ses jambes vers la main reculée, et parfois, pendant une seconde, l'oiseau couvrait de ses larges ailes d'ange le corps frissonnant d'une amante; les yeux d'or du cygne un jour semblèrent énamourés et Léda ferma les siens, dupe de son rôle, prête aux illusoires noces des rêves mythologiques. Mais la bête, ayant mangé tout le pain émietté par la main tremblante de Léda, se retourna, disparut en nuage; et, satisfait, il frétillait comme un canard. Ce fut notre plus belle séance. Madame de *** m'assura depuis qu'elle avait en effet senti, sous la caresse du plumage tiède, quoique tout mouillé, un assez vague désir de stupre; pendant que l'oiseau ouvrit les ailes au-dessus de ses jambes, elle était décidée à ne pas bouger, à laisser faire… Je ne sais comment son mari a pris cette expérience assez folle, mais les jours suivants il trouva bon, sans en avoir l'air, d'effrayer le cygne qui ne quitta pas l'étang et vint à peine, tout fugitif, picorer au bord de l'eau. J'ai transposé, au commencement de ma série, ces trois dernières séances où l'oiseau, timide amoureux, semble faire sa cour. Léda est admirable; je n'avais encore jamais vu un nu d'une telle splendeur de forme et d'une nuance aussi vivante et aussi troublée: je voudrais dire ainsi d'un mot les mélanges de tons qui couraient sur la chair, l'ivoire rosé de la peau avivé par le reflet bleu du saule, les petites ombres violettes qui roulaient le long des muscles, le soleil tombant en larges médailles d'or sur les épaules d'où elles semblaient rejaillir comme de l'eau vermeille sur les bras, sur les genoux, remonter en étincelles vers le ventre où un croissant sombre semblait les boire; les seins, sous ce réseau de lumière, paraissaient plus vivants et plus libres; changeant de forme à chaque mouvement du corps, ils étaient toujours de forme pure, larges fleurs au cœur d'ambre et de pourpre, éperons de galère tachés du sang des meurtres!… A vrai dire, et pour expier mon lyrisme, je dois reconnaître que ces éperons, s'ils se sont écrasés contre beaucoup de poitrines, n'en ont transpercé aucune. Ils sont plutôt libertins que cruels; mais cette femme est si belle que si elle m'appartenait je lui permettrais tout. Je crois qu'à un certain degré la beauté est une idole qui a le droit de donner, à qui lui plaît, ses épaules à baiser. Ma Léda n'est pas une de ces jolies petites femmes dont la petite beauté de hasard est créée presque ligne à ligne par celui qui la désire ou qui la caresse; de celles-là on est naturellement jaloux, puisqu'elles sont vraiment l'œuvre de nos mains, de nos lèvres et de nos yeux; d'une Léda, ce n'est pas possible: elle est parfaite; celui qui l'aime n'y peut rien ajouter. On ne donne rien à une pareille femme, et à peine le plaisir, qu'elle reçoit avec dédain, à peu près comme un compliment; on n'est pas son amant, on est encore son adorateur alors qu'elle oublie sa divinité dans nos bras respectueux. Enfin, je l'ai aimée en peintre autant qu'en homme, et je compte ces six semaines pour les plus belles de ma vie; ce sont des semaines olympiennes. Mais je n'ai pas la moelle d'un dieu et j'ai tant adoré que je suis au lit avec la fièvre…—et voilà que l'accès me reprend… Je me suis sauvé, parce que la peinture avant tout, n'est-ce pas?…


PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

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Les Frênes, 8 août.

Je n'étais déjà plus à Orglandes quand tu m'as écrit. Des gens me déplaisaient, trop bruyants, des gens du midi, de véritables crécelles, et comme j'ai besoin de me reposer d'abord, j'ai prié ma mère de me laisser aller aux Frênes. M'y voici donc depuis une semaine et très satisfait de ma fugue. Le premier jour n'avait pas été gai. Que vois-je en arrivant, à huit heures du matin? Mes deux petites cousines de Versailles qui s'en reviennent modestement de la messe, un gros livre sous le bras, suivies de leur détestable institutrice, la femme-sphinx, la fausse Joconde qui sourit toujours avec l'air presque aussi bête! Tu sais à quel point me déplaisaient les deux poupées que j'étais admis à contempler tous les mois, guindées sur leurs chaises, à la table familiale et frugale du vénérable conseiller? J'ai un peu changé d'avis, mais si elle me déplaisent encore, c'est pour un motif tellement différent que j'en suis presque épouvanté. Quant à la fausse Joconde, je l'observe, et même je la guette: cela pouvait très bien être une femme excessivement femme. Je croyais donc mes cousines de sottes et pieuses péronnelles et si hors du siècle qu'à peine j'osais leur parler. Je suis gauche avec les femmes auxquelles on ne peut tout dire; je méprise les prudes ou je les estime tant que je respecte leurs oreilles jusqu'à leur faire hommage de mon silence. Il y a des jeunes filles qui, sans vilaine immodestie, laissent voir dans leurs yeux clairs la curiosité de l'amour; on peut leur dire des choses qui les troublent sans les irriter, et c'est charmant. L'ignorance de l'homme n'est pas l'ignorance du plaisir. Avec celles-là, on est tout de suite à l'aise, ou mal à l'aise; cela dépend des moments. Mais elles savent si bien feindre! Les plus pures souvent jouent à ravir les perverties, et telles qui ont copié de leur main virginale les sonnets des «Amies» ont des candeurs d'agneau. La virginité n'est pas une vertu; c'est un état; c'est une sous-division des couleurs: il y a la rousse vierge et la rousse mariée et plusieurs nuances qui ne sont pas moins agréables. J'ai découvert que la fausse Joconde est rousse. A Versailles, elle avait une telle manière de se coiffer à l'allemande, en bandeaux plats et serrés, qu'elle semblait avoir les cheveux de ce brun sale et rougi des filles de ferme qui se lissent le crin avec l'eau de la cruche. Ici, peut-être pour plaire au jeune des Fresnes qui la couve de ses yeux de bœuf, elle apparaît ébouriffée et d'un roux superbe de palissandre à reflets d'or: car le fond est presque noir et quand il fait sombre l'or s'amuit et s'évanouit. La pâleur de sa peau est bien d'une rousse; hier, comme elle se baissait pour ramasser un petit caillou je regardais sa nuque: elle doit être des pieds à la tête blanche comme un bol de lait. Tu vois que je m'amuse! j'aime à étudier les femmes, et parfois je les résouds si le problème me reste assez longtemps sous les yeux. Comme je suis sans passion, comme mon désir purement sexuel se contente de l'une ou de l'autre, au hasard, sans répulsion que pour la laideur, je puis observer ces êtres, qui sont contents d'être observés, avec un désintéressement de jardinier: notre vieux Pancrace guettant la poussée des asperges qu'il ne mangera pas. Si je ne mange pas celle-ci, j'en mangerai une autre: le monde est un beau harem pour ceux que l'amour ne tient pas en prison dure. Et je suis libre. Dieu merci! plus libre à mesure que je m'éloigne de la naïveté de mes vingt ans. Joconde me tenterait, mais elle a l'air de ne pas encore avoir eu d'amant, malgré ses vingt-sept ou vingt-huit ans (c'est l'âge que lui donnent ses élèves), et comme il y a sans doute dans cette réserve une saine et honnête idée de mariage, j'expérimente avec des gants. Tu vois le conseiller la main sur sa Bible présidant l'audience de famille où je serais condamné à épouser Joconde? Il a presque assez d'influence sur ma mère pour obtenir d'elle les plus ridicules concessions; et pour lui, le vieux huguenot, rien n'existe qui puisse balancer un commandement de Dieu: il sacrifierait à Jéhovah, à la justice et à la morale, sa famille, sa patrie, sa race, l'humanité entière. Je plains Anne et Annette si jamais il apprend la moitié de leurs frasques. Joconde se dit protestante; je ne le crois pas. Les petites sont papistes, comme leur mère, et cela explique que le conseiller les ait laissées venir sans lui aux Frênes: il s'est repris très fort à sa religion, en vieillissant, et doit considérer ses filles avec cette sorte de pitié amère que les roides calvinistes éprouvent pour les malheureux que l'état où Dieu les a laissés prédestine à l'enfer, avec une certitude biblique. Ce qu'elles sont à Versailles et ce qu'elles sont ici, dès que Joconde, ce qui lui arrive volontiers, les perd de vue, m'a fait comprendre l'hypocrisie féminine. Je crois que, à bout de forces et tentées par l'herbe et par la liberté du pré, les deux jolies pouliches ont décidé d'avoir confiance en nous et de se mettre sous notre sauvegarde. Elles ont eu des mots qui nous ont fait comprendre à des Fresnes et à moi (nous sommes seuls ici avec le vieux M. des Fresnes qui «agricole» toute la journée et la bonne Madame des Fresnes, qui ne sort pas de ses confitures) que nous avions pendant un mois charge de leur vie, de leurs plaisirs et de leur humeur. Leur vie n'est guère en danger, quoique Annette ait manqué se rompre le cou à bicyclette; mais nous veillons; leurs plaisirs, ils sont champêtres, mais elles rient si gaillardement de tout que cela nous donne de l'esprit et de l'imagination; leur honneur: des Fresnes est trop gourd et moi trop fin pour qu'il soit en péril; cependant il nous faut une certaine force d'âme et des diversions (il n'y en a pas de possibles!) nous seront peut-être nécessaires. Tu es à Paris, tu viens de passer un mois sur l'Olympe; je peux donc te raconter tout sans te faire venir la chair de poule. Permets-moi de te dire que ton histoire du cygne et de la dame m'a un peu énervé. Et pendant que je la lisais, il y avait entre moi et Joconde, qui se déshabillait, l'espace d'une porte fermée par une commode!…


€1,99
Altersbeschränkung:
0+
Veröffentlichungsdatum auf Litres:
10 Oktober 2024
Umfang:
144 S. 25 Illustrationen
ISBN:
4064066076436
Verleger:
Rechteinhaber:
Bookwire
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