Buch lesen: "L'évolution de l'architecture en France"
Raoul Rosières
L'évolution de l'architecture en France

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306540
Table des matières
L’ÉVOLUTION DE L’ARCHITECTURE EN FRANCE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII

PETITE BIBLIOTHÈQUE D’ART ET D’ARCHÉOLOGIE
L’ÉVOLUTION DE L’ARCHITECTURE EN FRANCE
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
LE GÉNIE GAULOIS.
Des cabanes circulaires faites de troncs d’arbres ou de terre battue, et couvertes d’un cône de chaume ou de roseaux: telles sont les habitations des Gaulois . Des groupes de ces cabanes dans une enceinte faite de mottes de gazon: telles sont leurs villes .
Chez tous les peuples l’architecture a débuté de la sorte. Ici, comme ailleurs, on pourrait donc s’attendre à voir progressivement la cabane primordiale se consolider en maison, se développer en palais, s’exhausser en temple, se fortifier en citadelle, puis toutes ces constructions se perfectionner de siècle en siècle, jusqu’à l’acquisition de la complète forme artistique que le génie gaulois sera capable de leur donner. On le pourrait d’autant mieux que, dès les temps préhistoriques, la Gaule a prouvé d’étonnantes aptitudes pour la culture des arts. Elle a parmi ses ancêtres ces troglodytes qui sur des os de rennes ou de mammouths gravaient des silhouettes si finement observées et ciselaient de si jolis manches de poignards . Maints textes, dans les auteurs grecs et latins, et maintes armes de bronze, maints bijoux d’or dans nos musées, nous révèlent quelle habileté elle a déjà su acquérir dans le travail des métaux et le tissage de la laine . L’art de la construction ne peut manquer d’évoluer rapidement chez un peuple si bien doué.
Par malheur cette évolution ne s’accomplira point: la conquête romaine va venir brusquement l’arrêter.
Elle avait commencé pourtant. Lorsque César pénètre dans la Gaule, des villes (oppida) alignent déjà en rues de petites maisons aux murs de moellons crépis de brillants enduits multicolores, des fortifications aux assises alternatives de grosses pierres et d’épais madriers enclosent les lieux habités , et bien des villas de riches (aedificia) se disséminent en citadelles par les campagnes . Mais Rome apporte à ses vaincus une si magnifique architecture toute constituée qu’ils l’adoptent, enthousiasmés, sans plus songer à poursuivre l’élaboration de celle qui leur est propre.
Dès lors le génie gaulois étouffé ne se manifestera plus. On aimerait à surprendre encore quelque chose de son influence dans les modifications que subira bientôt l’architecture romaine sur notre sol. Peut-être, en effet, l’architecture romane, qui résultera de ces modifications, accusera-t-elle en nos diverses provinces assez de traits identiques pour dénoncer partout une communauté de tendances antérieures qui ne saurait provenir que de lui. Mais assurément l’architecture gothique, qui naîtra ensuite de l’architecture romane, ne lui devra rien, car, si l’on considère que les Gaulois du sud (Aquitains et Ligures) la répudieront toujours, que les deux provinces les plus [foncièrement celtiques de la France (Auvergne et Bretagne) ne l’adopteront que fort tard, et qu’elle ne se développera pleinement que dans la région du nord-est, il faudra bien en attribuer la création aux nouvelles races blondes qui viendront plus tard se concentrer entre la Seine, la Manche et le Rhin.
Une seule chose nous restera de ces premiers âges: l’usage des remparts en mottes de terre qui se perpétuera pendant tout le moyen âge et qui, au XVIe siècle encore, sera remarqué par les étrangers comme une particularité propre à la France.
CHAPITRE II
Table des matières
LA CONQUÊTE ROMAINE.
Du 1er au ve siècle, Rome, ayant conquis la Gaule, l’administre, la discipline, lui inculque ses mœurs, l’instruit dans ses lettres et la couvre de monuments.
Jamais transformation ne fut plus rapide. Dans la verdure de ces régions, vouées jusqu’ici aux forêts, monte de toutes parts, comme par enchantement, la blancheur des nouvelles bâtisses. Les villes groupant leurs spacieuses maisons construites à la mode italienne, s’enceignent de murs en belles pierres équarries, flanqués de tours, percés de larges portes cintrées, crénelés et sillonnés de chemins de rondes. Des temples haussent leur fronton triangulaire sur leur rangée de colonnes. Dans les plaines, de somptueuses villas éparpillent, comme dans les campagnes romaines, leurs petits bâtiments autour de leur habitation centrale. Des basiliques ouvrent leur triple nef aux audiences des juges et aux réunions de marchands. Les théâtres et les cirques arrondissent leurs étages de gradins aux flancs des collines. Les colonnes commémoratives et les arcs de triomphe se dressent sur tous les lieux fameux. Les moindres cités se pourvoient de thermes. Et les aqueducs serpentent à travers les vallées.
Fortune inespérée par la Gaule! Au sortir même de sa barbarie la voici en possession d’un art complet et parfait qu’elle n’aurait pu constituer d’elle-même sans de longs siècles de labeur. Elle n’a plus, semble-t-il, qu’à le pratiquer à l’instar de ses vainqueurs et, de concert avec eux, à hâter son évolution logique.
Eh bien, non! Pour admirable que soit cette architecture, elle reste néanmoins une importation étrangère, et les arts, comme les plantes, ne croissent jamais hors de leur milieu natal sans s’étioler. A peine établie sur notre sol mille obstacles contrarient sa fortune et mille influences viennent la dénaturer.
D’abord, ce ne sont sans doute pas ses meilleurs architectes que Rome a répandus les premiers sur cette terre à peine défrichée. Les maîtres habiles étaient restés en Italie à diriger les grands travaux des Césars et des patriciens. A leur place accouraient leurs élèves, les inoccupés contraints d’aller chercher fortune au loin, les déclassés enclins aux plus médiocres besognes, bientôt des indigènes instruits à la hâte . «Ils couvrent la Gaule romanisée de monuments tous revêtus de la même ornementation banale, des mêmes bas-reliefs mous et grossiers d’exécution, comme ces joueurs d’orgue de nos jours qui vont porter des airs, d’opéra jusque dans nos plus petits villages .» Un art d’exportation, un art pour colonies, a fait ainsi la première éducation des Gaulois.
Puis, les Romains ne se sont point établis en assez grand nombre dans la Gaule pour y assurer la prospérité de leur architecture par la persistance de leur initiative et le contrôle incessant de leur goût. Ils s’en remettent la plupart du temps au zèle des vaincus. «Tous ces monuments furent élevés non par des hommes de race romaine, mais par les Gaulois eux-mêmes, à leurs frais, d’après les décrets de leurs cités, par un effort de leur propre volonté .» Or, ces Gaulois, si grande que soit leur bonne volonté, ne sauraient en quelques générations contracter absolument toutes les habitudes intellectuelles de leurs maîtres. Dans cet art raffiné bien des choses sans doute leur restent incompréhensibles qu’ils devront peu à peu modifier ou délaisser et bien des choses les ravissent qu’ils ne pourront manquer d’exagérer plus tard. Pratiquer sans faillir l’algèbre compliquée par laquelle le module détermine les dimensions des moindres éléments du temple, maintenir dans leur forme pure les palmes et les acanthes dont la flore locale n’offre aucun modèle, profiler des corniches dont nulle tradition séculaire n’impose l’invariabilité, il est certain d’avance que ces fils des barbares n’y réussiront point.
Enfin, cette architecture est essentiellement une architecture de pays chauds. A ciel ouvert ces cirques et ces théâtres se trouvent infréquentables pendant la majeure partie de l’année dans nos régions froides et pluvieuses. Ces temples construits pour servir de centre aux cérémonies qui s’accomplissaient sur leur parvis ou sous leur péristyle seront contraints de s’élargir un jour pour abriter les prêtres et les fidèles. Ces thermes eux-mêmes, au milieu de ces populations plus dispersées et plus astreintes au travail, perdront bientôt leur vogue et par conséquent leur splendeur. Puis, avec leurs pentes presque insensibles les toits à l’italienne ne laissent pas suffisamment glisser la pluie et la neige. Il n’est monument auquel une série de modifications ne s’impose.
Ainsi, dès ses débuts parmi nous, l’architecture romaine trouve les hommes et la nature conjurés contre elle. Survient alors un facteur nouveau, le christianisme, qui mieux encore précipite sa décadence.
CHAPITRE III
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LE CHRISTIANISME.
En 313, Constantin déclare le christianisme religion licite. Aussitôt les moines et les prêtres rivalisent d’efforts pour achever la conversion de la Gaule. Pendant les deux derniers siècles de la domination romaine, ils la parcourent en tous sens, prêchant, baptisant, et, pour extirper l’idolâtrie jusqu’en ses derniers repaires, renversant tous les édifices souillés du moindre souvenir païen.
Partout les temples jonchent de leurs débris le sol. Dans les villes, les fidèles, ameutés par leurs évêques, se ruent à coups de pioches sur ces demeures des faux dieux, brisent les statues, renver sent les autels, effondrent les toits et abattent les murs . Dans les campagnes, les moines attroupent leurs nouveaux convertis et les mènent à l’assaut des sanctuaires rustiques .
Les cirques, anathématisés pour leurs jeux sanguinaires, et les théâtres, détestés pour leurs spectacles immoraux . résistent mieux avec leur amoncellement de murailles. On se contente de les saccager, puis, abandonnés des foules, ils s’affaissent peu à peu sous l’herbe .
Les thermes, asiles de débauche mille fois condamnés, où les femmes se baignaient nues sous les regards des hommes, où les danses et les jeux corrompaient l’âme, où se dressaient comme en des temples les images des dieux sont, eux aussi, maudits et désertés. Inutiles, les aqueducs qui leur amenaient l’eau à travers les plaines se désagrègent et choient pierre à pierre.
Ainsi disparaissent à tout jamais de la Gaule les principaux genres d’édifices qu’y avaient naturalisés les Romains. Deux seulement, réservés et adoptés par l’Église, vont subsister: la villa et la basilique.
La villa devient le monastère. — Les moines, une fois établis dans les campagnes se livrent au défrichement et à l’agriculture, et bientôt leurs demeures arrivent naturellement à contracter l’aspect de toutes les grandes habitations rurales des patriciens et des riches colons. Or ces habitations ont généralement été construites par les vainqueurs sur le plan des villas d’Italie . Elles présentent aux regards une suite ininterrompue de petits bâtiments se massant autour d’une cour carrée qu’encadre une galerie couverte supportée par des colonnes. Aucun souvenir irrémédiablement païen n’oblige les moines à abandonner cette forme architecturale si commode. Le petit oratoire des dieux s’y transforme en chapelle; la bibliothèque, la salle de bains, le réfectoire, les chambres y restent à leur place, la cour y prend le nom de cloître tout en gardant sa petite fontaine et sa galerie à colonnes. Ainsi se trouve constitué pour des siècles le type invariable du couvent .
La basilique est sauvée de même par sa transformation en église . Le christianisme, obligé de se pourvoir à la hâte de sanctuaires, ne peut trouver mieux, pour y installer son culte, que ce temple révéré de la justice où toutes les réunions populaires se tenaient et où probablement ses premiers prédicateurs avaient harangué leurs premières foules. Trois nefs parallèles; celle du centre plus vaste et s’élevant jusqu’au faîte sous un plafond plat; les deux autres séparées d’elle par deux rangées de colonnes, et tantôt moins hautes, tantôt se haussant ainsi jusqu’au plafond au moyen d’un second étage de colonnes; enfin ces trois nefs cessant brusquement vers le fond pour laisser libre un espace transversal devant la rotonde où siégeait le préteur: telle était la basilique et telles seront désormais toutes les églises avec leurs trois nefs, leur triforium, leur transept et leur abside. Les chrétiens s’approprient-ils d’abord les basiliques existantes? nous ne savons. Mais ce qui est bien certain, c’est que, dès les premiers temps, les églises affectent toutes les dispositions architecturales de ces édifices , continuent jusqu’au xie siècle à porter le nom de basilica , et restent comme eux, pendant tout le moyen âge, le bruyant lieu de rendez-vous des foules, le forum couvert.
Mais, même dans la décoration de ces monastères et de ces églises, il est à prévoir que bien des créations artistiques du génie romain ne parviendront pas à se maintenir. Dans la première ardeur de la lutte le christianisme a voulu un instant rompre toute relation avec l’ancien monde: défense d’orner de peintures les murailles des lieux saints, a prescrit, en 305 le concile d’Elvire; défense aux prélats de lire les écrits des païens, a décrété, en 398, le concile de Carthage . C’était assez pour suspendre bien des traditions précieuses. Puis, la religion nouvelle apporte tout un système ornemental qu’elle a conçu à Rome dans les caveaux des catacombes ou dans les grottes des solitudes. Ses croix de toutes formes, ses arbres mythiques, ses allégories baptismales, ses ancres, ses agneaux, ses béliers, ses œufs, ses chevaux, ses colombes, ses coqs, ses dauphins, ses lions, ses étoiles, ses monogrammes, ses navires, ses phénix, ses paons, ses poissons, ses serpents, ses vignes , vont prendre sur les corniches et les chapiteaux la place des acanthes, des oves, des palmettes et des godrons.
CHAPITRE IV
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LES INVASIONS DES BARBARES.
Voici les barbares. Par toutes les frontières de l’Empire ils se répandent à travers la Gaule. Les Suèves, les Alains, les Vandales la traversent pendant deux ans et, pillant tout sur leur passage, s’écoulent par l’Espagne. En 413, les Burgondes se font concéder les deux versants du Jura. En 419, les Wisigoths s’établissent dans la seconde Aquitaine. Les Franks arrivent à leur tour, et, pendant tout le ve siècle, inondent le nord-ouest de la Gaule. Enfin, filtrant derrière eux par petites bandes à travers le Rhin, des Alamans, des Saxons et maintes autres tribus errantes se campent çà et là sur notre sol.
Tous ces envahisseurs sont de même famille. Ils appartiennent à la race blonde, l’immense race germanique épandue dans toute l’Europe centrale et s’étendant ainsi peu à peu jusqu’à couvrir l’Ouest et le Nord.
Pour de longs siècles, cette fois, c’en est fait de la civilisation romaine: les ravages de ces barbares ont consommé son irrémédiable ruine. Partout sur leur passage ses derniers monuments encore debout, les théâtres et les cirques épargnés, les villas, les cités aux belles fortifications, les églises toutes neuves elles-mêmes, se sont effondrés sous le fer ou sous la flamme. Puis une morne stupeur a succédé au saccage et le vieux monde qui se sent vaincu, se laisse mourir. «Aucun pieux souci à présent dans les diocèses et les paroisses désolées, écrit un contemporain. On voit dans les églises ou des toits pourris qui s‘ouvrent ou des portes renversées de leurs gonds, et l’entrée des basiliques obstruée de buissons épineux. Même, ô douleur, on voit les troupeaux non seulement couchés dans les vestibules entr’ouverts, mais broutant l’herbe sur les flancs verdoyants des autels .»
Si ces barbares apportaient avec eux quelques premiers éléments d’une architecture nouvelle on pourrait encore espérer une renaissance plus ou moins prochaine. Mais non: dans les sauvages solitudes d’outre-Rhin qu’ils viennent de quitter pas d’édifices, pas de temples , rien que de grossières cabanes analogues à celles de tous les peuples primitifs, les unes faites de planches étroitement juxtaposées , les autres, toutes «en matériaux bruts» , construites de gros troncs d’arbres reliés entre eux par des empilements de pierres et crépies, intérieurement, de terres colorées.
N’importe, puisque le génie gaulois a disparu étouffé, puisque le génie romain succombe à son tour vaincu, c’est nécessairement au génie de ces peuples nouveaux que l’avenir appartient. Pour rudimentaire qu’il soit encore il ne peut manquer d’évoluer bientôt si nulle conquête ou nulle invasion n’intervient pour l’anéantir. Or, nous le savons, l’ère des conquêtes et des invasions est désormais close. Attendons-nous donc à voir l’architecture des races blondes s’élaborer lentement. Déjà avec leurs constructions de planches et de charpentes s’introduit parmi nous une nouvelle façon de bâtir. Mais leurs instincts particuliers susciteront plus tard une bien autre révolution, celle dont résultera l’architecture gothique. Comment et pourquoi? c’est ce que nous nous devons ici même rechercher.
CHAPITRE V
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ETHNOGRAPHIE DU MONDE NOUVEAU.
«La Gaule, disait César, est divisée en trois parties, l’une habitée par les Belges (lisez aujourd’hui Gaëls ), l’autre par les Aquitains, la troisième par les peuples qui se donnent en leur langue le nom de Celtes... Les Celtes sont séparés des Aquitains par la Garonne; et la Marne et la Seine les séparent des Belges » . Les cinq siècles de la domination romaine n’ont certainement point suffi à transformer ou à mêler ces trois populations initiales . Aussi les retrouvons-nous encore très distinctes au lendemain des invasions, quoique notablement modifiées déjà en bien des régions par les nouveaux apports d’hommes survenus.
Au sud, entre les Pyrénées1 la Méditerranée, et une ligne déterminée approximativement par Bordeaux, la Garonne inférieure, le cours du Lot, Lyon et les Alpes, se trouve toujours la population essentiellement méridionale qui participe de l’Espagne par son ancienne race aquitaine et de l’Italie par la continuelle émigration romaine qui s’y est répandue. Pénétrée, conquise, colonisée, administrée par les Romains avant le reste de la Gaule, cette région se déroule au pied des Alpes comme une sorte de vaste faubourg de l’Italie. Pendant les cinq siècles de la domination romaine elle était la portion la plus profondément romanisée du monde gaulois: à Bordeaux, à Toulouse, à Lyon, à Marseille, à Nîmes, à Arles, on avait vu florir des écoles fameuses pleines de rhéteurs et de poètes, et les édifices latins avaient surgi à profusion jusqu’au milieu des campagnes. Les barbares ont pénétré en trop petit nombre sur cette terre si éloignée du Danube ou du Rhin pour pervertir brusquement ses coutumes. Les Goths, campés en ce moment dans la seconde Aquitaine, seront bientôt rejetés sur l’Espagne par Clovis. Aussi, pendant tout le moyen âge, ces populations du midi, confondues alors sous le nom de Provençales, subsisteront-elles comme une sorte de débris mourant de l’Empire romain. Ici la langue (langue d’oc), restera toujours plus proche du latin que les divers dialectes qui naîtront dans le nord; les villes garderont pour la plupart l’organisation administrative des municipalités impériales; les temples et les cirques, mieux respectés des chrétiens, maintiendront debout leurs ruines à peine entamées jusqu’à nos jours; les arts ou les littératures qui se formeront depuis dans les provinces du nord ne réussiront jamais à s’acclimater sérieusement; et partout, comme en Italie, s’offriront toujours aux regards des villes aux rues étroites, des bâtisses régulières, des façades sans saillies . Une telle région appartient trop visiblement à l’ancien monde méridional pour prendre dans l’avenir l’initiative d’un rôle créateur. Ce n’est point là qu’une architecture nouvelle pourra naître.
Au centre, entre le territoire occupé par ces Provençaux et une seconde ligne, allant du golfe de Saint-Malô à Lyon, par Rennes, Angers, Tours, Bourges, Moulins et Mâcon , l’ancienne celtique se déroule comme une zone neutre attendant l’influence de tout ce qui s’accomplira au midi et de tout ce qui s’accomplira au nord. Les Romains ne s’y sont jamais établis en grand nombre et les bandes germaniques l’ont peu parcourue. Aussi semble-t-elle rester dans la passiveté d’un monde antérieur qu’une ancienne défaite à endormi et qui laisse avec insouciance les événements se succéder autour d’elle. Ici encore les forces vives manqueront pour l’élaboration d’un art nouveau, mais, s’il s’y présente, il sera volontiers accueilli.
Au nord enfin, de la Manche à la région des Celtes, s’étend l’agglomération des races blondes. Les Gaëls qui peuplaient ce territoire au temps de César étaient déjà de leur famille. Depuis lors nous avons vu s’y établir les Burgondes à l’est et les Franks au nord. Viendront ensuite les Alamans, disséminés dans l’extrême nord-est, les Saxons qui se camperont dans l’ouest du golfe de la Seine , et, plus tard encore, les Northmans qui s’approprieront la majeure partie du littoral de la Manche. Est-ce bien chez ce peuplé neuf que va naître le nouvel art destiné à être l’art national du monde en formation? Aujourd’hui que le fait est accompli nous ne pouvons hésiter à l’affirmer. Deux raisons péremptoires nous y obligent. D’abord cet art nouveau, l’art gothique , ne se répandra jamais hors des régions où les races blondes se sont fixées: il réussira encore à se développer dans la zône neutre de l’ancienne celtique, mais il ne parviendra point à prospérer dans la Provence, en Italie ou en Espagne . Ensuite nous le verrons précisément régner dans toutes les contrées ou les races blondes, se sont établies, le nord de la France, l’Allemagne, la Flandre, l’Angleterre et la Scandinavie.
Mais, au lendemain des invasions, la distance est immense encore entre les grossières cabanes dont les campements barbares parsèment nos provinces et les merveilleuses cathédrales qui surgiront plus tard au milieu de nos villes. Pour l’accomplissement d’une telle évolution, il faudra le sauvetage des épaves de toutes les civilisations antérieures, le concours de maintes influences nouvelles et surtout le labeur de sept longs siècles. C’est à cette grande œuvre que nous allons assister.