Buch lesen: "Un amour heureux"

Schriftart:

R. L.

Un amour heureux


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318932

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

Texte


PARIS

P. ROUQUETTE, LIBRAIRE-ÉDITEUR

57, PASSASE CHOIEUL, 57

1881


UN AMOUR HEUREUX

Table des matières

CHAPITRE PREMIER

Le mois de septembre est, en Normandie, l’un des plus beaux de l’année; et, au moment où commence cette histoire, il venait de succéder au mois d’août.

Il était à peine quatre heures du matin; la nuit avait été exceptionnellement chaude et orageuse; c’est sans doute pour cela que la fenêtre de Geneviève, baronne de Lanselay, était déjà ouverte et que la jolie châtelaine, le visage tout encadré de dentelles, était appuyée contre la balustrade, contemplant le paysage qui se déroulait devant ses yeux.

Le château de Lanselay était une des plus belles habitations de ce riche pays. Situé à mi-côte, il dominait une délicieuse et fertile vallée qu’arrosait un ruisseau limpide; de grands bois s’étendaient à droite et à gauche; de belles pelouses descendaient jusqu’au fond du vallon et de larges plates-bandes de fleurs encadraient cette noble et antique demeure.

A cette heure matinale, les roses et les héliotropes, baignés de rosée, entrouvraient leurs calices aux premiers rayons du soleil et remplissaient l’air de parfums suaves et pénétrants.

Le calme avait succédé à la tempête, le ciel était sans nuages; le soleil se levait radieux et étincelant; les vapeurs qui montaient de la terre et adoucissaient les contours des collines environnantes, reflétaient ses rayons obliques et répandaient sur toutes choses des teintes irisées de l’effet le plus saisissant. Il est impossible de rendre la poésie de ce tableau charmant, tout inondé de lumière.

Mais, si le calme était partout sur la terre, il était loin de régner au fond du cœur de Mme de Lanselay: cette jeune femme était profondément agitée et nous n’oserions dire qu’elle avait tort de se laisser aller aux sentiments violents qui troublaient la paix de son âme.

Mme de Lanselay avait environ vingt-huit ans; elle était charmante, et, malgré tous les dons que la fortune lui avait donnés en partage, elle était malheureuse!

C’est que ces dons avaient été payés bien cher.

Orpheline dès sa naissance, elle avait été élevée par une tante fort mondaine, très futile, qui appréciait surtout les avantages extérieurs. Mais heureusement, ou malheureusement pour elle, Geneviève tenait de sa mère une nature élevée, et l’éducation superficielle qu’elle avait reçue n’était pas parvenue à gâter les nobles instincts de son cœur et de son esprit. Elle avait, d’elle-même, cherché les jouissances que donne une intelligence cultivée, et quand elle atteignit ses dix-sept ans, elle avait déjà beaucoup lu et beaucoup réfléchi. Comme elle n’avait pas eu de guide dans ses lectures et qu’elle était douée d’une imagination ardente, il aurait pu en résulter pour elle de graves inconvénients et il fallait vraiment lui savoir gré de n’être ni romanesque ni insupportable. Seulement, elle ne savait rien de la vie réelle, et quand sa tante songea à la marier, elle se laissa conduire sans résistance vers un but dont elle ne pouvait encore comprendre toute la grandeur.

Sa tante avait naturellement recherché pour sa nièce ce qui lui avait toujours paru constituer le bonheur:–la fortune avant tout,–et Geneviève se trouva, sans s’être rendu compte de l’importance du serment qu’elle prononçait, liée au baron de Lanselay de ces liens indissolubles que la mort seule peut rompre. Il arriva ce qui, hélas! ne se produit que trop souvent: M. de Lansclay n’avait aucune des qualités nécessaires au bonheur d’une nature fine et délicate.

Quoiqu’il fût fort bien né, son éducation avait été des plus sommaires! Habile à tous les exercices du corps, il les avait toujours pratiqués aux dépens de la culture de son esprit, et c’est à peine s’il avait entendu dire qu’il existe une science nommée l’Orthographe, assez utile à pratiquer. Grand buveur, grand mangeur, chasseur intrépide, il n’avait jamais pu lire, même un roman d’Alexandre Dumas; il est vrai qu’il montait à cheval comme un centaure et qu’il était de première force à l’épée. Ses chevaux de courses, ses chiens de chasse tenaient la première place dans sa vie, et, s’il s’était marié, c’est qu’il trouvait convenable d’avoir une femme pour présider à ses dîners, quand il ramenait ses amis d’une chasse fructueuse et surtout parce que, les Lanselay étant de race illustre, il convenait de ne pas laisser s’éteindre leur nom. Avec cela, il était d’une violence inouïe, et, de tous les hommes, le plus difficile à contenter. La jeune femme paraissait-elle vêtue de noir, il était absolument certain que le blanc était pour ce jour-là la couleur préférée du mari. Si, le lendemain, Geneviève, voulant éviter une scène pénible, avait revêtu un costume de couleur plus gaie, elle était bien sûre d’avoir mal choisi son moment et elle recevait le compliment désobligeant qu’elle avait voulu s’épargner. Il en était de même pour toutes choses grandes et petites.

Ce que fut la vie de cette femme si fine, si délicate, il est impossible de le raconter.

Son cœur si bon, si aimant, ne rencontra que l’indifférence; toutes ses délicatesses furent raillées et méconnues, sa tendresse dédaignée; et le désespoir allait sûrement s’emparer d’elle quand la Providence lui envoya un fils.

Pendant quelques mois, elle répandit sur cet être fragile des trésors d’affection; il lui sembla que sa vie, remplie désormais des plus saints devoirs, allait devenir, sinon heureuse, au moins supportable; mais ce bonheur relatif allait encore lui échapper.

En grandissant, l’enfant prit avec son père une ressemblance désespérante; il devint grognon, turbulent, égoïste, et se montra incapable de tout sentiment affectueux. Quand sa mère l’embrassait, il ne cachait pas son ennui; jamais il ne venait auprès d’elle chercher une de ces caresses dont elle eût été si prodigue, jamais il n’avait pour elle un de ces mots balbutiés, un de ces gestes charmants qui font l’enfance si gracieuse et si attachante.

Comme son père le gâtait outre mesure, et que sa mère, au contraire, cherchait à réprimer ce que sa nature pouvait avoir de mauvais, l’enfant tout naturellement se sentait plus attiré du côté où l’impunité lui était assurée.

Cette belle éducation ne tarda pas à porter ses déplorables fruits: cet enfant n’avait pas encore huit ans et déjà son caractère était indomptable; M. de Lanselay ne fut pas long à trouver chez son fils une force de résistance que rien ne pouvait briser; s’irritant d’un état de choses que sa faiblesse avait elle-même créé, il passa subitement d’une extrême indulgence à une sévérité exagérée.

Mme de Lanselay fit doucement observer que l’enfant n’était pas responsable de ses actes, qu’il fallait en accuser l’éducation qu’il avait reçue, et demanda qu’on le confiât dorénavant exclusivement à ses soins.–Mais M. de Lanselay n’admettait pas plus un conseil qu’une résistance et il décida sur l’heure que, malgré sa grande jeunesse, l’enfant serait dès le jour même conduit en pension. La mère pria, pleura, mais en vain. Son fils lui fut enlevé, et, avec lui, disparut la seule occupation qui la rattachât à la vie.

M. de Lanselay, plus que jamais attiré au dehors, la laissa pleurer dans la solitude et ne s’occupa pas plus d’elle que parle passé. La veille du jour où nous la trouvons accoudée à sa fenêtre, elle avait eu à subir une de ces scènes dont M. de Lanselay était prodigue. Elle s’était réveillée plus triste encore que de coutume; il lui semblait que son cœur ne pouvait plus supporter le poids de la solitude et elle avait demandé à aller voir son lils. M. de Lanselay avait d’autres projets pour ce jour-là et il refusa à sa femme de la faire conduire au chemin de fer; elle insista, mais ne réussit qu’à s’attirer comme à l’ordinaire les railleries de son mari.

Quand ce dernier rentra le soir d’une partie de chasse où il s’était fort amusé, il devint furieux à la vue des yeux rougis de Geneviève:

«Hé quoi! s’écria-t-il, ne vous déferez-vous jamais de ces façons de pensionnaire? Vous n’êtes pas allée voir votre fils aujourd’hui? Le grand malheur! Vous irez demain, après-demain, dans huit jours! qu’importe! Est-ce que les hommes ont besoin de ces explosions de tendresse dont vous ne sentez pas assez le ridicule? Votre fils se porte bien, que voulez-vous donc de plus?»

La pauvre femme laissa passer le torrent, puis, sans répondre, rentra chez elle. Mais le sommeil, qu’elle chercha en vain, ne vint point fermer ses paupières alourdies. Aux premiers rayons du jour, elle quitta son lit et essaya de calmer la fièvre qui la dévorait en respirant l’air embaumé que ses fleurs préférées faisaient monter jusqu’à elle. Elle contempla longtemps l’admirable paysage qu’elle avait sous les yeux, puis elle éprouva un irrésistible besoin de mouvement; elle espérait qu’elle pourrait fuir sa pensée; et, s’habillant à la hâte, elle descendit dans le parc. Mais la pensée est un ennemi dont on ne se défait pas si aisément, et ses douloureuses réflexions la suivirent dans cette promenade solitaire. Elle marcha jusqu’au ruisseau et s’assit sur ses rives ombragées; elle resta longtemps immobile, regardant couler cette eau claire et rapide qui entraînait dans son cours les coquettes fleurs des champs assez imprudentes pour s’approcher trop près de ses ondes transparentes. Elle se demandait pourquoi Dieu avait créé toutes les merveilles qui l’entouraient puisque les hommes étaient si peu dignes de les comprendre; puis elle soupirait en se disant timidement combien ces choses seraient plus belles si l’on était deux à les admirer!

Dans la société de chasseurs où son mari l’avait introduite, ses grâces délicates avaient trouvé peu d’admirateurs; mais à Paris, où elle passait quelques mois d’hiver, seule la moitié du temps, elle avait été fort recherchée–l’indifférence du mari n’est-elle pas toujours une cause de succès pour la femme?

–Cependant, elle n’avait encore aimé personne et son cœur était demeuré sourd aux doux propos qui avaient été murmurés à son oreille. C’est qu’elle n’était pas de celles qui se donnent facilement, sachant qu’elles se reprendront de même. Elle sentait que si elle aimait jamais, ce serait d’un amour ardent, absolu, et comme elle était pieuse, elle demandait à Dieu d’écarter de sa faiblesse une tentation qui la trouverait peut-être désarmée. Quoi qu’il en soit, elle n’avait encore rencontré personne qui lui parût digne de prendre la première place dans sa vie et elle commençait à croire que les combats qu’elle redoutait lui seraient épargnés. Mais elle ne pouvait s’empêcher de penser que toute une existence sans amour est bien longue à s’achever et qu’il est aussi dur de n’avoir personne à chérir qu’il est cruel de n’entendre jamais un mot affectueux.

Ses tristes réflexions l’avaient si bien absorbée qu’elle avait perdu le sentiment de ce qui se passait autour d’elle, et elle fût restée longtemps encore plongée dans sa rêverie si un bruit de feuilles froissées et violemment écartées ne fût venu frapper son oreille. Au même instant, un animal, lièvre ou lapin, poursuivi et affolé parla peur, se jeta hors du bois et se précipita vers elle; d’un bond elle fut sur pied, mais elle retomba bientôt en poussant un cri déchirant. Un coup de feu, tiré par un braconnier, l’avait atteinte à la jambe, et, bien que la blessure fût légère, elle saignait abondamment.

Quoique Geneviève souffrit cruellement, elle essaya de se lever et fit quelques pas; mais la surprise, la terreur, avaient ébranlé tout son être, et bientôt elle sentit le cœur lui manquer; elle fut obligée de s’étendre sur le gazon et aussitôt elle tomba dans un profond évanouissement.

CHAPITRE II

A l’heure où se passait ce tragique événement, le train qui part le soir de Paris entrait dans la gare de Beaumont-le-Roger. Entre autres voyageurs, il amenait le comte Pierre de Boislancy qui venait, pour quelques jours, demander l’hospitalité aux châtelains de Courancelles. Comme il n’était pas attendu et que les voitures sont rares à Beaumont-le-Roger, il dut faire mettre ses bagages de côté et se décider à franchir à pied les quelques kilomètres qui le séparaient du but de son voyage.

Une promenade matinale n’avait rien qui lui déplût, au contraire; mais il n’était jamais venu dans ce pays et il ne pouvait s’aventurer sans guide à travers les sentiers qui rendaient la route plus courte en même temps que plus agréable; il avisa donc un jeune garçon qui paraissait n’avoir d’autre occupation que de soulever la poussière des chemins et lui demanda de l’accompagner.

Il lui remit son sac de voyage, et, précédé de ce guide improvisé, suivi par son valet de chambre, il s’avança d’un pas allègre vers le bois que traversait la route de Courancelles.

Pierre avait trente-trois ans; sa tournure était élégante, son visage régulier, ses traits fins et expressifs. Il tenait sans doute de sa mère, qui était créole, de beaux yeux noirs dont le regard, pénétrant et doux, semblait lire au fond de votre cœur et en sonder les replis les plus cachés. Sa barbe soyeuse encadrait bien ce mâle visage, mais ne cachait pourtant pas les contours d’une bouche spirituelle et bien dessinée.

Grâce à sa fortune, il lui avait été permis de ne pas prendre de carrière; mais il n’avait pas profité de cette liberté pour livrer sa vie à une oisiveté dissolvante. Grand propriétaire, il s’était occupé des intérêts de ceux qui vivaient autour de lui; il avait cherché à améliorer leur sort; et tous les problèmes politiques et sociaux avaient été l’objet de ses études approfondies. Il avait déjà lutté avec fruit contre l’envahissement des doctrines malsaines qui tendent partout à mettre la jouissance à la place du devoir; et, comme il pratiquait les vertus qu’il conseillait, il avait étendu son influence heureuse sur toutes les populations voisines de sa terre.

Tel était l’homme qui, en ce moment, se dirigeait vers les bords de la petite rivière de Lanselay.

En arrivant auprès du ruisseau tapageur et mutin, il s’arrêta pendant quelques instants pour contempler la charmante vallée dont son regard embrassait les contours gracieux.

Son âme d’artiste ne pouvait être insensible au spectacle qui se déroulait devant lui et il venait de s’asseoir au pied d’un grand chêne, quand tout à coup il lui sembla entendre un sourd gémissement; il écouta, et, le bruit s’étant renouvelé, il se dirigea vers le point d’où ces plaintes semblaient partir.

Quelle ne fut pas son horreur quand il aperçut, étendue parmi les hautes herbes, une femme jeune et belle, baignée dans son sang! Il poussa une exclamation qui amena près de lui son valet de chambre et le jeune paysan qui les accompagnait. Celui-ci, ayant regardé le visage de la blessée, tomba à genoux près d’elle et s’écria:

«Seigneur, mon Dieu! Mais c’est notre bonne dame de Lanselay! Est-ce qu’elle est morte? Ah! monsieur, qu’allons-nous devenir, ma mère, mes petites sœurs et moi? Mais elle n’est pas morte, n’est-ce pas?»

Et le pauvre enfant, pleurant à chaudes larmes, s’arrachait les cheveux en se roulant sur le gazon.

Mais, déjà, Pierre avait soulevé la tête charmante qui gisait sur le sol; il avait baigné ses tempes décolorées avec l’eau fraîche du ruisseau, et un léger mouvement de la paupière annonçait que la vie ne tarderait pas à revenir.

Bientôt Geneviève ouvrit les yeux: son regard étonné rencontra d’abord celui de Pierre, puis se porta sur l’enfant qui, toujours agenouillé près d’elle, attendait avec anxiété qu’elle reprît ses sens. Geneviève était la Providence des malheureux, et, dans le village, elle était adorée et vénérée à l’égal d’une sainte.

«Ah! c’est toi, dit-elle, c’est toi, Louis! Que fais-tu donc ici? Que se passe-t-il? Il me semble que je suis lasse! Pourquoi?»

Mais un mouvement qu’elle fit pour se lever lui causa une vive douleur et la ramena au sentiment de la réalité. «Ah! oui, je sais maintenant., un coup de feu., une blessure., et puis, j’ai perdu connaissance!»

«Mais qui donc, madame, reprit Pierre de sa voix harmonieuse et bien timbrée, qui donc a pu se rendre coupable d’un aussi lâche attentat?

–Je ne sais, un braconnier, sans doute, mais je ne l’ai pas aperçu.

–Dans ce moment, permettez-moi, madame, de vous dire que le plus pressé serait de vous procurer les secours dont vous avez besoin. Le château que vous habitez n’est pas éloigné, me dit cet enfant, nous allons essayer de vous y transporter; je crois que ce ne sera pas très difficile.

–Ce ne sera pas aussi facile que vous paraissez vous l’imaginer; la montée est rapide, et je ne voudrais pas vous donner tant de peine. Louis va simplement aller prévenir M. de Lanselay, qui m’enverra ma voiture.»

M. de Boislancy lui fit observer que cela prendrait beaucoup de temps; que ses vêtements étaient humides, et qu’enfin il était nécessaire d’appeler au plus vite un médecin. Mais Louis s’était déjà élancé dans la direction du château, et Geneviève préféra attendre son retour. Elle resta sous la garde de M. de Boislancy, qui lui expliqua comment il était arrivé près d’elle; il ajouta combien il se félicitait d’avoir pu venir à son secours, et lui demanda par suite de quelles circonstances elle avait été victime d’un semblable accident. Elle lui répondit simplement qu’elle était sortie pour faire une promenade matinale; qu’elle s’était laissé entraîner au delà des limites de son parc, et que, sans lui, elle aurait couru le risque de rester longtemps évanouie dans ce sentier désert.

Pierre l’entoura de ses couvertures de voyage, lui fit un coussin de son manteau, et prit d’elle les soins les plus attentifs. Geneviève, faible et tremblante, grelottant encore de froid et d’émotion, se laissait faire comme une enfant. Il semblait qu’elle eût toujours connu cet étranger qui la soignait comme sa mère aurait pu le faire.

Un bruit de roues se fit bientôt entendre et l’on vit paraître une voiture étroite et légère dont Mme de Lanselay se servait pour ses promenades solitaires; un groom la conduisait seul; Louis s’était accroché au siège de derrière.

«Hé quoi! s’écria M. de Boislancy, pas une couverture, pas une oreiller! Comment allons-nous vous étendre dans ce panier? Louis, vous n’avez donc pas dit à M. de Lanselay que Mme la baronne était grièvement blessée?

–Si fait, monsieur, reprit l’enfant, mais..» et il s’arrêta en regardant Geneviève! Il avait souvent entendu blâmer la dureté que M. de Lanselay témoignait à l’égard de sa femme et la délicatesse instinctive de son cœur enfantin l’avertissait que c’était là un sujet pénible pour la noble créature respectée de tous.

«Hé bien!... interrogea Boislancy.

–Hé bien! et il fit appel à tout son courage… hé bien! monsieur le baron n’était pas de très bonne humeur, et il a dit que cétait bien suffisant comme cela!»

Pierre sentit une étrange sensation lui monter au cœur et se demanda ce que signifiait une semblable indifférence; mais il n’avait pas le temps de réfléchir et il se hâta d’arranger, le mieux qu’il put, les coussins de la voiture, sur lesquels il déposa Geneviève à moitié évanouie.

Le groom prit le cheval par la bride, tandis que Pierre et son valet de chambre marchaient de chaque côté du frêle équipage, en surveillant les cahots et soutenant la pauvre Geneviève qui souffrait de plus en plus. Ils approchèrent enfin du château et bientôt la petite troupe s’arrêta au bas du perron.

M. de Lanselay, furieux de ce qu’il appelait les sottises de sa femme, plus furieux encore parce que des braconniers infestaient ses bois, attendait en haut des degrés, le sourcil froncé et l’œil plein d’éclairs. Il était de ceux, trop nombreux, hélas! qui ne veulent jamais croire aux choses qu’ils redoutent, s’épargnant ainsi des inquiétudes qui dérangeraient le cours de leur paisible existence, et il s’était facilement persuadé que la prétendue blessure de sa femme n’était tout au plus qu’une égratignure.

Il se préparait donc à gronder de la bonne façon cette étourdie qui, par son imprudence, révolutionnait toutes les habitudes de la maison.

Cependant, quand il la vit pâle et glacée, il éprouva un certain embarras; et quand M. de Boislancy, que sa haute mine faisait ressembler à quelque preux du moyen âge, s’avança vers lui, il sut au moins réprimer les paroles inconsidérées que sa bouche allait proférer.

«Monsieur, dit Pierre, permettez-moi de me présenter moi-même: je suis le comte de Boislancy; vos voisins de Courancelles vous diront que je suis leur ami; vous plairait-il de faire donner l’ordre de transporter chez elle Mme de Lanselay, que j’ai été assez heureux pour secourir?»

Le cœur de M. de Lanselay, qui n’avait jamais battu, n’était qu’un conseiller bien inhabile; aussi ne sut-il répondre que ces phrases sans suite:

«Avouez, monsieur, que les femmes sont bien sottes. Qu’allait faire Mme de Lanselay dans les bois à cinq heures du matin? n’est-ce pas ridicule?. Geneviève, vous ne souffrez pas beaucoup, n’est-ce pas? Avez-vous au moins reconnu ce braconnier?. Que faisaient mes gardes à cette heure? N’est-ce pas une pitié d’être si mal servi?»

Mais M. de Boislancy, un sourire de dédain sur les lèvres, ne songea pas à répondre; il s’approcha de Geneviève, la souleva doucecement et voulut la transporter lui-même jusqu’au haut de l’escalier. Il la déposa sur une chaise longue dans son boudoir et lui dit d’une voix émue:

«Me permettrez-vous, madame, de venir prendre de vos nouvelles?»

Geneviève leva vers lui ses beaux yeux bleus où se lisait une expression de reconnaissance bien facile à comprendre; jamais la pauvre créature n’avait été l’objet de soins si affectueux.

«A demain! »; dit-elle; et sa tête retomba sans force sur l’oreiller.

En se retournant, Pierre se trouva en face de M. de Lanselay, le salua d’un geste cérémonieux et s’éloigna comme à regret.

€1,99
Altersbeschränkung:
0+
Veröffentlichungsdatum auf Litres:
15 Januar 2025
Umfang:
171 S. 2 Illustrationen
ISBN:
4064066318932
Verleger:
Rechteinhaber:
Bookwire
Download-Format: