Buch lesen: "Leur âme est immortelle"
Pierre Lelièvre
Leur âme est immortelle

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304775
Table des matières
LA GRANDE ANGOISSE
LA CONSOLATION DE JÉSUS
L’HOMME EST IMAGE ET RESSEMBLANCE DE DIEU
L’AME CHRÉTIENNE EST FILLE DE DIEU
LE SACRIFICE EST L’INFAILLIBLE LOI DE L’IMMORTALITÉ
LE SACRIFICE ET LA SENSIBILITÉ
LE SACRIFICE ET L’INTELLIGENCE
LE SACRIFICE ET LA VOLONTÉ
LA MORT, SUPRÊME SACRIFICE
LA COMMUNION DES AMES

A vous, mes camarades, déjà tombés au champ d’honneur; à vous, leurs cadets ou leurs aînés, prêts à les suivre, pour la patrie, dans les chemins de la mort; à vous, les sœurs, les épouses et les mères si dignes d’eux, mais qui les pleurez cependant;
Humblement, je dédie ces pages que je voudrais égales à la grandeur de votre héroïsme, à la beauté de votre sacrifice.
P. LELIÈVRE.
LEUR AME EST IMMORTELLE
Table des matières
LA GRANDE ANGOISSE
Table des matières
Ils sont morts.
J’en ai tant vu mourir. Les premiers, c’était dans le hall immense d’une gare de marchandises, quand l’armée revenait de Belgique. Les brancardiers les avaient amenés là, blessés par les terribles mitrailleuses allemandes, et beaucoup moururent, cette nuit même, auprès des aumôniers qui les visitaient.
Quelques jours plus tard, ce fut à la Marne. Nous les trouvions dans les bois, dans les champs de blé où les avait conduits une charge héroïque, avec l’ennemi, vaincu celle fois, tombé lui aussi à côté d’eux. Je les revois encore, pareils, dans leurs pantalons rouges et sous leurs capotes bleues, à des jonchées de drapeaux français sur le sol reconquis.
L’hiver enfin dans les tranchées de la défense d’Arras. Des mines explosent, et ils sont ensevelis sous la terre. Des obus éclatent, et ils sont déchiquetés. Des balles traversent çà et là le créneau, et ils tombent, frappés en plein front.
Dans les ambulances, leur mort était plus lente, plus douloureuse aussi. Comme ils avaient le temps de souffrir, souvent ils parlaient de leurs foyers, de leurs femmes, de leurs enfants surtout, avec tristesse.
Pas un cependant qui ne mourut en héros. Combien j’en ai entendu me dire, la veille d’un assaut ou bien dans l’agonie de l’ambulance: «Monsieur l’aumônier, je m’offre de tout cœur» ; et parfois, embrassant les chères photographies qui ne les quittaient pas: «C’est pour eux.»
Dans le pays, un long sanglot répondait à leur mort. J’ai parcouru quelques-unes de nos provinces: partout le même deuil, partout la mort. Certains villages ont déjà perdu à cette guerre un vingtième de leur population totale. Oh! nul ne se plaint vilainement. Chacun fait de son mieux son devoir. Mais peut-on, sans pleurer, penser à ceux qu’on ne verra plus, qu’on n’a pas eu même la triste consolation de voir mourir, dont on ne sait rien de la mort, ni s’ils ont souffert, ni quels furent leurs suprêmes adieux. Si encore on avait l’amère joie de retrouver leurs restes! Mais combien dont on ne saura jamais quel coin de France les possède! combien sont demeurés sans sépulture! Presque nul d’entre eux ne dormira dans le cimetière du village à côté des aïeux; et la pauvre compagne fidèle et solitaire n’aura pas une tombe sur laquelle elle viendra prier.
Où donc sont-ils? Car il faut bien qu’ils soient quelque part et qu’on les retrouve. On a besoin de leur présence encore pour continuer la tâche commencée hier si allègrement, et qu’on se croyait sûr de poursuivre ensemble jusqu’au déclin normal des jours. Ah! misère de nos pauvres corps! misère des yeux accoutumés à chercher la lumière dans le regard maintenant à jamais disparu! misère de notre front alourdi de fatigue, s’inclinant si volontiers sur une épaule amie qui lui rend sa fraîcheur et sa sérénité ! Pauvre cœur humain qui ne peut bien battre qu’au mouvement rythmé d’un autre cœur! Traits bien-aimés des visages, si brusquement disparus et pourtant inoubliables!
Où êtes-vous? ou êtes-vous?
Quel devient donc le problème de notre vie, devant la réalité si brutale de votre mort? C’était vous seuls notre force et notre joie, notre espérance et notre raison d’être. Vous étiez l’âme de notre âme. A quoi nous attacher, vous disparus? Pourquoi vivre? Nous ne pouvons plus recommencer. Nous ne le voulons pas. Vous aviez pris notre chair et notre cœur et vous les avez emportés avec vous dans la mort, ô mon époux, ô mon fils.
Mais encore où êtes-vous? où êtes-vous?
Souvent, nous autres, nous avons peur d’y songer: les récits qu’on a faits de votre mort nous laissent entrevoir des fins si lugubres, tellement hideuses, si affreusement douloureuses. Il ne se peut pas que ce soit là votre fin, la fin. Fini! ô mon Dieu, serait-ce possible? quoi! tout serait fini? Mais vous commenciez à peine. Vos rêves n’étaient qu’ébauchés. Rien n’était construit, ni le foyer, ni l’amour, ni la maison de votre pensée même. On ne tue pas des promesses. Ou bien on les empêche d’apparaître.
Si la vie n’est qu’un germe qui ne mûrit jamais, qu’une promesse sans réalisation possible, qui donc aurait assez de haine pour maudire la vie? pour la détruire? Qui pourrait nous guérir de la tromperie d’avoir vécu? par quel mépris surmonter ce dégoût?
Nous ne demandons pas des consolations, puisqu’ils ne sont plus; mais du moins un éclaircissement, une réponse.
Hélas! qu’elles sont banales les paroles qui nous sont dites et dont aucune ne nous apaise! Dans ce deuil universel, chacun se renferme en sa propre douleur; et nous nous sentons à la fois importuns et égoïstes, en réclamant, de ceux qui souffrent autant que nous, un adoucissement à notre peine.
Non, la terre ne peut rien pour nous, puisqu’elle ne peut plus nous les rendre. Aucune de ses consolations ne nous consolera, tellement leur perte dépasse honneurs, richesses et tout ce qu’elle nous offre.
Mais le ciel?
Est-il donc impuissant aussi?
Ah! s’il reste muet devant notre douleur, certes, il nous sera facile à notre tour
«De ne répondre plus que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité !»
Le respect de nos morts et de nous-mêmes nous empêchera de tomber jusqu’à dire: «Buvons, jouissons, oublions, puisqu’il nous faudra nous aussi mourir demain.» Mais nous conviendrons sans regret que la vie est une amère déception et que la fin de toutes choses se résume en ce mot désenchanté de l’Ecclésiaste: «Ce qu’on trouve au fond de la sagesse, c’est le comble de l’indignation; et quiconque ajoute à sa science ajoute à son chagrin.» (Eccl., i, 18.)
Non; écoutons Jésus qui nous parle: sa parole est lumière et consolation.
LA CONSOLATION DE JÉSUS
Table des matières
En ce temps-là, nous dit l’évangéliste saint Jean, il y avait à Béthanie un homme qui était malade et s’appelait Lazare. Il était le frère de Marthe et de Marie, — cette Marie qui oignit le Seigneur d’un parfum et lui essuya les pieds avec ses cheveux.
«Les sœurs envoyèrent donc quelqu’un à Jésus lui dire: Seigneur, celui que vous aimez, voici qu’il est malade.
«Mais Jésus répondit seulement à cette nouvelle: «Cette maladie n’est point pour la mort, mais elle est pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de l’Homme soit glorifié par elle.»
«Car Jésus aimait Marie, et sa sœur et Lazare.
«Lors donc qu’il eut appris que Lazare était malade, il resta deux jours encore dans le lieu où il était... Puis il dit ouvertement à ses disciples: «Lazare est mort. Et, à cause de vous, afin que vous croyiez, je me réjouis de ce que je n’étais pas là. Mais allons vers lui...»
«Or, quand Jésus arriva, Lazare était déjà depuis quatre jours dans le sépulcre. Et, comme Béthanie est près de Jérusalem à quinze stades environ, beaucoup de Juifs étaient venus vers Marthe et Marie pour les consoler de la mort de leur frère.
«Marthe, apprenant l’arrivée de Jésus, alla au devant de lui, tandis que Marie demeurait assise à la maison. Et Marthe dit à Jésus:
— «Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant même, je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, Dieu vous l’accordera.
«Jésus lui dit: Ton frère ressuscitera.
— «Je sais, lui répondit Marthe, qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour.
«Jésus lui dit: Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela?
«Elle lui dit: Oui, Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu qui devait venir dans le monde.
«Ayant ainsi parlé, elle s’en alla. Puis, elle appela secrètement Marie sa sœur et lui dit: Le Maître est ici et il te demande.
«Dès que Marie eut entendu, elle se leva promptement et alla vers Jésus. — Car Jésus n’était pas encore entré dans le village, mais il était dans le lieu où Marthe l’avait rencontré. Les Juifs qui étaient dans la maison et qui la consolaient, l’ayant vue se lever promptement et sortir, la suivirent, disant: Elle va au sépulcre pour pleurer.
«Dès que Marie fut arrivée là où était Jésus et qu’elle le vit, elle tomba à ses pieds et lui dit aussi elle: Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort.
«Jésus, la voyant pleurer, elle et les Juifs qui étaient venus avec elle, frémit en son esprit et fut tout ému. Et il dit:
— «Où l’avez-vous mis?
— «Seigneur, lui répondirent-ils, venez et voyez.
«Jésus pleura.
«Sur quoi les Juifs de dire: Voyez comme il l’aimait. — Et quelques-uns d’entre eux de dire aussi: Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle-né ne pouvait-il pas faire aussi que cet homme ne mourût pas?
«Jésus, frémissant de nouveau en lui-même, se rendit au sépulcre. C’était une grotte, et une pierre était placée dessus. Jésus dit: Otez la pierre.
«Marthe, la sœur du mort, lui dit: Seigneur, il sent déjà, car il est là depuis quatre jours.
«Jésus lui dit: Ne t’ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu?
«Ils ôtèrent donc la pierre.
«Alors Jésus leva les yeux en haut et dit: Père, je te rends grâces de ce que tu m’as exaucé. Pour moi, je savais que tu m’exauces toujours; mais j’ai parlé à cause de la foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé.
«Ayant ainsi parlé, il cria d’une voix forte: Lazare, sors!
«Et le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandes, et le visage enveloppé d’un linge.
«Jésus leur dit: Déliez-le et laissez-le aller.....
«Plusieurs des Juifs, qui étaient venus vers Marie et qui virent ce que fit Jésus, crurent en lui. Mais quelques-uns d’entre eux allèrent trouver les Pharisiens et leur dirent ce que Jésus avait fait... Dès ce jour, ils délibérèrent sur les moyens de le faire mourir.» (S. Jean, XI.)
Jésus fut mis à mort en effet, et la mort sembla devoir triompher de lui, un moment. Mais Jésus, qui avait ressuscité Lazare, et aussi le fils de la veuve de Naïm et la fille de Jaïre, ressuscita lui-même, le troisième jour.
Il ressuscita, et, quarante jours durant, il multiplia les apparitions à ses apôtres et à ses disciples.
Il apparut même à l’un des ennemis les plus acharnés de sa doctrine et de sa personne: Saul de Tarse; lequel, converti sur le chemin de Damas, devint l’apôtre saint Paul et se fit, dans le monde entier, le prédicateur infatigable de la résurrection.
De la résurrection et de la vie éternelle.
Et quand, aux premiers âges chrétiens, les persécutions et la mort venaient décimer cruellement les rangs encore peu pressés des fidèles, les apôtres consolaient ainsi les inquiétudes et les larmes de tous: «Nous ne voulons pas, frères bien-aimés, vous laisser dans l’ignorance au sujet de ceux qui sont morts, afin que vous ne demeuriez pas dans la tristesse, semblablement à ceux qui n’ont pas d’espérance.» (I Thess., IV, 16.)
Et voici l’une de ces prédications, telle que nous la trouvons dans la première lettre de saint Paul aux Corinthiens (chap. xv):
«Frères, je vous rappelle l’Évangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu, dans lequel vous avez persévéré et par lequel vous êtes sauvés, si vous le retenez tel que je l’ai annoncé ; — autrement vous auriez cru en vain.
«Je vous ai enseigné avant tout, — comme je l’avais aussi reçu, — que le Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures; qu’il a été enseveli et qu’il est ressuscité le troisième jour; qu’il est apparu à Pierre, puis aux douze. Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois, dont la plupart sont encore vivants et dont quelques-uns sont morts. Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. Après eux tous, il m’est apparu aussi à moi comme à l’avorton; car je suis le moindre des apôtres, je ne suis pas digne d’être appelé apôtre, ayant persécuté l’Église de Dieu... Ainsi donc, que ce soit moi, que ce soit eux, voilà ce que nous prêchons, et c’est ce que vous avez cru.
«Or, si l’on prêche que le Christ est ressuscité des morts, comment quelques uns parmi vous disent-ils qu’il n’y a point de résurrection? S’il n’y a point de résurrection des morts, le Christ non plus n’est pas ressuscité. Et si le Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, et votre foi aussi. Il se trouve même que nous sommes de faux témoins à l’égard de Dieu, puisque nous avons témoigné contre Dieu qu’il a ressuscité le Christ, tandis qu’il ne l’aurait pas ressuscité, si les morts ne ressuscitent point. Car si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n’est pas ressuscité. Et si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés, et, par conséquent aussi, ceux qui sont morts dans le Christ sont perdus. — Et si c’est dans cette vie seulement que nous espérons dans le Christ, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes.
«Mais le Christ est ressuscité des morts! il est les prémices de ceux qui sont morts. Et puisque la mort est venue par un homme, c’est aussi par un homme qu’est venue la résurrection des morts. Comme tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront dans le Christ, chacun en son rang: le Christ comme prémices, puis ceux qui sont du Christ, lors de son avènement... Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds, et le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort.
«... Nous-mêmes, pourquoi sommes-nous à toute heure en péril? Chaque jour, — je l’atteste, frères, par la gloire dont vous êtes pour moi le sujet en Jésus-Christ Notre-Seigneur, — je suis exposé à la mort. Or, si c’est dans des vues humaines que j’ai combattu contre les bêtes à Éphèse, quel avantage m’en revient-il? Si les morts ne ressuscitent pas, mangeons et buvons, car demain nous mourrons.
«... Mais quelqu’un dira: Gomment les morts ressuscitent-ils, et avec quel corps viennent-ils? — Insensé ! ce que tu sèmes ne reprend point vie, s’il ne meurt. Et ce que tu sèmes, ce n’est point le corps qui naîtra; c’est un simple grain, de blé peut-être, ou de quelque autre semence; puis Dieu lui donne un corps, comme il lui plaît: à chaque semence il donne le corps qui lui est propre...
«Ainsi en est-il de la résurrection des morts. Le corps est semé corruptible; il ressuscite incorruptible; il est semé méprisable, il ressuscite glorieux; il est semé infirme, il ressuscite plein de force; il est semé corps animal, il ressuscite corps spirituel... Car il faut que ce corps corruptible revête l’incorruptibilité et que ce corps mortel revête l’immortalité.
«Et lorsque ce corps corruptible aura revêtu l’incorruptibilité et que ce corps mortel aura revêtu l’immortalité, alors s’accomplira la parole qui est écrite: La mort a été engloutie dans la victoire.
«O mort, où est ta victoire?»
Quelles affirmations! quelles espérances! quelles consolations!
Mais quoi! n’est-ce pas là seulement jeu de l’imagination et du rêve? Notre immortalité bienheureuse est-elle en soi chose possible? N’y a-t-il point en nous des lois qui s’y opposent? En est-il qui la préparent et la régissent? Pouvons-nous les connaître, les discuter, les établir? Reposent-elles sur quelque réalité vivante et incontestable de notre nature?
Y a-t-il enfin, dans notre âme même, des raisons à ce qu’elle soit immortelle?
Sur la tombe de nos morts, méditons notre âme.
Elle répond admirablement à l’appel de Jésus.
L’HOMME EST IMAGE ET RESSEMBLANCE DE DIEU
Table des matières
C’est la Bible qui me l’affirme, ce vieux livre si longtemps consolateur:
«Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre... Puis Dieu vit que cela était bon et il dit: Faisons l’homme à noire image et selon notre ressemblance... Et Dieu créa l’homme à son image; il le créa, homme et femme, à l’image de Dieu.» (Gen., I, 1-27.)
Mais qu’est-ce donc alors que je suis? ou bien qu’est-ce donc que Dieu?
N’y a-t-il pas ridicule prétention à oser me comparer à Lui en quelque chose, sans lui faire injure?
M’est-il possible de le concevoir même, s’il est ce qu’il doit être?
«Il est.» Je ne puis rien ajouter à ce mot, qui ne le diminuerait. Il est. L’Être, la Vie, la Puissance, la Fécondité, l’Esprit, l’Intelligence, la Liberté, l’Amour... Celui qui est éternel et impérissable, un, vivant et permanent... Celui qui est.
Comment, après cela, m’interroger et trouver en moi quelque chose qui lui ressemble?
Ah! je porte trop devant mes yeux et dans mon cœur la ruine et la décomposition de mon être, les preuves de sa faillite et de sa fatalité.
A chaque heure, je change. Si jeune que je sois, combien me voilà donc loin d’être aujourd’hui ce que je fus! Pour beaucoup qui m’ont connu, peut-être aimé, je suis déjà méconnaissable. Quand je veux saisir mon être, je le sens qui m’échappe entre les doigts Il décrit une courbe si rapide et si fuyante, que je ne puis la comparer qu’au néant qui court au néant: mon corps, ma pensée, mes amours.
Encore moi, cependant, je vis. Je me sens vivre. Mais eux qui sont morts? Oh! je n’ai besoin d’aucune description réaliste ni qu’on me farde non plus la triste vérité : je sais bien qu’il est impossible de reconnaître ces chers corps, tombés il y a six mois à peine dans les champs d’Arras et dont je serrais la main chaude et vaillante, la veille où ils moururent. Quelques-uns qu’on n’a pu ensevelir sont devenus, noircis, desséchés par l’air et par le vent, de pauvres petites choses semblables à la terre, — quand même ils auraient gardé, sur le champ de bataille, l’attitude héroïque du soldat frappé dans la lutte. Et tant d’autres!... dont j’ai vu la chair se dissocier et se fondre, dans nos ambulances et nos hôpitaux! Non, non, je ne veux pas me souvenir de leurs souffrances et de leurs cris, de leurs mutilations vivantes et de la corruption qui dévorait leurs os. Nous sommes matière, donc une chose multiple et dispersée qui perpétuellement se dissout et s’en va, comme toutes les choses. Soumis à des lois de mort qui nous dominent, en vain nous leur opposons l’instinct et la volonté de vivre, de toute part nous subissons l’inévitable fatalité. Et dans la honte d’être perpétuellement vaincus, nous ne pouvons que chercher au-dessous de nous des comparaisons et nos origines, et nous prendre en pitié nous-mêmes.
Mais non! Je me révolte à la fin. Je veux me connaître tout entier! et, me jugeant si bas, je fais injure à mes morts: ils étaient davantage.
Ils me gourmandent d’avoir oublié si vite ce qu’ils furent, et, par leurs reproches, ils m’apprennent ce que je suis.
Matière? Allons donc! J’ai vu comme un germe qui croissait en eux, tout à l’opposé d’elle, et qui violentait ses lois. J’ai vu leur âme. J’ai vu leur âme.
Je ne saurais pas, il est vrai, la définir mieux qu’un germe de vie croissant dans un terrain de mort. Mais, de même qu’un grain de blé, jeté en terre, semence de vie, n’a rien de commun avec le sol qui lui donne seulement sa chaleur et sa nourriture; de même qu’il absorbe en sa mystérieuses unité les forces dispersées de la nature; de même qu’il s’échappe de l’humus inerte, tige vivante et féconde pour donner des fruits,... ainsi j’ai vu se dresser dans leur corps périssable un germe vivant et libre, qui ralliait à lui la dispersion de cette matière à laquelle il était mêlé.
Je me rappelle: quand la voix désespérée de la patrie leur cria qu’eux, ses fils, devaient la défendre, une force impérieuse se leva au-dedans d’eux-mêmes qui les précipita joyeux au sacrifice. Ils dirent simplement: Il faut! et ils partirent. En vain les longues joies du foyer, si douces dans la succession monotone de leurs jours, en vain de jeunes tendresses, violentes et farouches, s’accrochaient à eux sur le seuil des portes, et tout leur instinct de vivre leur criait: Reste! ils partaient sans tourner la tête, avec une attitude réfléchie, comme nous ne pensions pas que pouvaient en avoir de jeunes hommes. Ils se possédaient eux-mêmes par une discipline indomptable.
Ils partirent. Combien nous n’avons plus revus! mais dont nous avons gardé cette image, au moment de l’adieu, d’hommes nouveaux.
Les autres nous ont depuis donné leurs lettres, qui sont là, qui ne nous quittent plus, toutes remplies de cette âme qu’auparavant nous ne connaissions pas. Tendresse des fiançailles que la séparation et le danger ont fait revivre. Tout le lointain amour qui réapparaissait, sûr et fidèle, en des mots charmants que nous ne savions plus nous dire. Et leur conscience si délicate qui nous les montrait uniquement soucieux d’accomplir chaque jour plus vaillamment tout l’héroïque devoir; et leur mérite par la volonté continuée de leur sacrifice; et leur foi en Dieu renouvelée; et ces conseils tout empreints d’une sagesse de vivre que seul avait pu leur apprendre le voisinage de l’éternité.
O nos soldats, ô nos morts bien-aimés, combien cette guerre nous a révélé vos âmes!
Alors que toute matière s’effrite et se disperse, vous avez rassemblé, du fond des siècles, ces forces vives de la race que beaucoup croyaient perdues, et vous avez affirmé en vous l’unité permanente et la continuité de la patrie. Vous avez opposé le droit et le devoir, oeuvres de lumière et de raison, à l’indifférente brutalité des choses. Quand tout nous parlait d’une fatalité qu’on doit subir, vous avez été une liberté fougueuse et passionnée qui résiste.
Je sais peu ce que Dieu est; mais je sais que vous ne pouviez tenir que de Lui cette puissance de vie en face de la mort, ce commandement et cette domination ferme de vous-même, cette intelligence claire et disciplinée, l’ordre et l’harmonie de votre être, et l’amour.
Et vous étiez de la sorte, j’en suis sûr, un reflet admirable de Dieu.
S’il est la Vie parfaite éternelle et infinie, vous étiez son image, vous qui avec dompté la vie.
S’Il est Intelligence et Pensée souveraine, vous étiez son image, vous qui avez compris l’ordre absolu des êtres, et qui vous êtes disposé, par l’ascension du sacrifice, dans le devoir.
S’il est l’Amour, vous étiez son image, vous de qui la présence de la mort a fixé et rajeuni l’amour.
Puis-je même supposer maintenant, chères images de Dieu, chères âmes, que ce véritable mystère soit à jamais détruit par la mort? Ce qui est, éternellement subsiste, transformé.
Vous étiez hier en croissance d’infini. Donc la mort n’a pu que vous rapprocher de Dieu.
De Dieu qui vit éternellement.
Je dis: cette mort qui fut la vôtre, le geste volontaire qui vous a fait déchirer la lourde enveloppe sous laquelle Dieu se cachait.
Puissé-je ainsi comprendre, comme vous, ce que je porte en moi; ne plus travailler qu’à révéler pour l’éternité la divine image, à votre exemple.
Que je sache ainsi dompter et unifier ma vie;
L’ordonner dans le devoir;
La fixer dans l’amour.
Die kostenlose Leseprobe ist beendet.