Buch lesen: "Madame Tout le monde"
Maurice Montégut
Madame Tout le monde

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066301989
Table des matières
LA FOLLE DE VAUGIRARD
II
III
LA LANCE D’ACHILLE
II
ABATTAGE
II
III
IV
VERTUEUSE PROVINCE
II
LE VIN D’HONNEUR
II
III
TRIBULATIONS
LES REGRETS DE FERNANDE
PASSIONS PRATIQUES
II
III
DE LA MAIN DROITE A LA MAIN GAUCHE
II
LA QUEUE DE CHEMISE OU LE DOIGT DE DIEU
LES TROIS PROPHÉTIES
II
III
LA PART DE L’EAU
II
PASSÉ OBLIGE
II
LA RESSEMBLANCE
II
III
29FÉVRIER
II
III
LE VIOLON DES MARTYRS
II
III
IV
ÉGOÏSME
II
III
LES DIAMANTS DE MARIETTE
LA DERNIÈRE DU «BEL ADO»
II
III
LES DEUX SERVANTES
II
APPARTEMENT A LOUER
II
III
LE MARI, LA FEMME ET LE COLLÉGIEN
II
III
LA FOLLE DE VAUGIRARD
Table des matières
I

’EST au mois de janvier1871, à Paris, vers la fin du siège. Les riches mangent peu, mais mal; les pauvres crèvent de faim; on ne se plaint pas; faim, froid, lugubres attentes, espérances déçues,– angoisses de corps et d’âme,–toute douleur est une habitude. Il semble d’ailleurs qu’on a toujours vécu de la sorte: captifs mitraillés dans un cirque,–ou bien encore affamés du grand radeau: Paris.
A-t-il jamais et réellement existé des bœufs?–Non, répond le cheval.
Qu’est-ce que la farine?–C’est moi, dit le son.–Non pas, c’est moi! réclame le sable.
Et la Ville-Lumière, sitôt que la nuit vient, se noie dans l’ombre, malgré des vacillements furtifs de pétrole; mais sa respiration n’en monte pas moins forte, en vapeur lourde, dans le ciel gelé. Veillante ou endormie, elle vit encore, la Ville, et ne veut pas mourir. Bête monstrueuse, couchée dans ses ténèbres, l’œil quêteur, elle attend quoi? Ce qui ne doit pas venir...
0Paris!
II
Table des matières
En ces temps tragiques vivait, à Vaugirard, une vieille fille de quarante-cinq ans environ, très laide, d’allure étrange, et qu’on prétendait folle. Elle s’appelait Céleste Bacquoy et fréquentait les églises. Avant la guerre, elle était malheureuse; pendant le siège, elle devint misérable;–ni feu, ni pain, mais de la solitude et de la peur. Autrefois elle donnait dans son quartier des leçons de français aux enfants, filles ou garçons, des commerçants aisés. Mais devant l’invasion, ses élèves avaient fui vers des provinces lointaines; et ceux-là qui restaient avaient cessé d’apprendre, n’étant pas certains de vivre. Céleste subsistait uniquement de la ration des pauvres, délivrée aux mairies. Or, de ce régime, les faibles mouraient dans leur trou, après quelques semaines de vague résistance. Dans les guerres, il n’y a pas que le fer ou le plomb qui tue...
La vieille fille fut stupéfiée par cette suite montante de désastres épiques. Elle errait par les rues, dans le gel comme sous la pluie, lamentable, avec des regards de chien perdu. Son Dieu lui paraissait devenu sourd; peut-être ne croyait-elle plus en son Dieu. On ne lui connaissait ni parents, ni amis. Ses voisins ne s’intéressaient guère à elle, ayant bien assez de leur propre souffrance,–puis le grand désespoir patriotique englobait tout, noyait tout. Qu’est-ce qu’un cri dans une mêlée?
Sa tête n’avait jamais été bien solide; son intelligence naturellement exaltée, peu à peu, s’égara jusqu’au délire; seule, elle parlait tout haut, avec des gestes véhéments; et sur sa route, les gamins affamés, mais quand même moqueurs, la suivaient avec des huées. Elle n’y prenait point garde; et, dans son rêve, continuait sa marche.
Un matin, tout près d’elle, avec un bruit de tonnerre, un obus tomba du ciel et l’enveloppa dans une trombe de débris, de fer et de fumée. Elle ne fut point atteinte, mais elle restait sur la place, hébétée, prise d’un petit tremblement de tout l’être; il fallut l’entraîner.
Depuis cet instant, sa démence s’indiqua comme définitive. La peur et la misère avaient détraqué ce malheureux corps que tourmentait aussi la crise inévitable de l’âge critique, rendue plus âpre par la virginité. Son antique piété disparut d’un coup; elle déserta les chapelles: de sa religion, elle ne conservait que l’extase, qui se dénaturait. Dans sa pauvre chambre, à un sixième étage, elle eut des visions et des Esprits la visitèrent.
L’histoire sacrée et l’histoire profane se mêlaient dans ses divagations. Jeanne d’Arc, nécessairement, dans une armure d’or, vint s’asseoir au pied de son lit misérable, l’entretint familièrement, la traita de sœur, et lui souffla l’idée des grandes entreprises et des sublimes dévouements. Mais Judith se présenta, précisa son aventure avant la mort d’Holopherne, et grâce, aux troubles physiques de la vieille fille, obtint sa préférence; aussitôt Jeanne d’Arc s’éloigna avec un air courroucé.
Une nuit, Céleste s’éveilla en sursaut; elle percevait distinctement des coups sourds, puissants, frappés aux quatre murs de sa mansarde; puis sous elle, très bas,–sous terre probablement,–le bruit incessant, ininterrompu d’un mystérieux travail auquel une foule entière se serait acharnée. Elle conclut que les Allemands, arrivés par des souterrains, creusaient une mine et que Paris allait sauter. Elle hurla d’épouvante; des voisins accoururent, qui, n’entendant rien, la secouèrent rudement, en la priant de les laisser dormir–«Tous des traîtres», pensa-t-elle. Elle se résigna, ferma les yeux, attendit la catastrophe, en grelottant jusqu’à l’aube, qui la rassura.

D’un grand coup de botte en plein ventre, il culbuta la vieille fille dans la neige.
Puis, un peu plus tard, les nuits suivantes, elle rêva d’assaut, de villes prises, incendiées, mises à sac, d’hommes massacrés, de femmes violées. Au viol, elle s’arrêta, complaisante, et cette image ne la quitta plus, même le jour. Dans la rue, elle arrêtait les jeunes femmes, les jeunes filles, et leur racontait avec des mots obscènes, des gestes, des regards lubriques, les horreurs qui surviendraient bien certainement. Ou elle effrayait, ou on lui riait au nez; mais les mères de famille rappelaient leurs enfants à son approche.–Oui, oui, les hommes morts, les femmes violées!...
–Pas vous, toujours! ripostait une fois un passant sincère, ricanant devant sa laideur, sa vieillesse précoce, sa misère et sa crasse.
–Si, toutes, toutes, moi aussi!
–Pas dégoûtés, les Prussiens, alors! conclut l’autre, en s’éloignant.
Elle serait violée, violée! ce mot la ravissait. Mais l’armistice survint qui la déconcerta, ou plutôt l’irrita. Tout le monde affirmait que la guerre était finie. Elle ne voulait pas, elle. Elle tenait à son idée. On ne se battait plus cependant. Les canons s’étaient tus. Les Allemands ne venaient pas; alors elle résolut d’aller à eux.
III
Table des matières
Plus loin que les forts de Vanves et d’Issy, du côté de Clamart, au coin d’un bois blanc de neige bordant une plaine glacée, un soldat allemand marche de long en large, tapant ses bottes au sol durci, soufflant dans ses doigts, ennuyé d’une faction inutile, puisque aucun ennemi n’est plus à craindre,
Brusquement, le soldat s’arrête. Noir sur la neige, un point bouge au bout de la plaine... un maraudeur sans doute... Le point grandit, grossit, se précise,–un moment, il s’efface derrière un pli de terrain; puis soudain reparaît très proche...
–«Verda?» crie l’Allemand, rappelé à sa consigne; puis aussitôt, reposant son fusil: –«Une femme», murmure-t-il. Et il sourit d’un ignoble sourire. Les avant-postes prussiens étaient habitués à ces navrantes visites de femelles inconscientes, que la faim poussait là comme ailleurs, prêtes à toutes les besognes, brutes, voulant manger à n’importe quel prix.
Une femme. Au qui vive! elle avait tressailli. A présent elle courait au soldat, les bras levés, criant: Ami! Ami!–pour un peu elle eût crié: Amour! Quand il la vit de près, l’Allemand recula, épouvanté: «Sale gouine!»
Depuis le matin, sortie de Paris au hasard, Céleste Bacquoy avait marché droit devant elle, à travers les campagnes gelées, désertes. Elle était certaine de rencontrer ces ennemis dont elle rêvait, puisque ils entouraient la ville. Affamée, loqueteuse, elle allait ainsi, poussée par sa fièvre hystérique; elle grelottait, les yeux brillants; ses jupes trempées lui collaient aux jambes, aux cuisses, dessinant son pauvre corps ridicule; elle avait perdu une savate en chemin; un coup de vent lui rabattait ses cheveux gris sur la face; les deux bouts d’un châle noué à sa taille flottaient derrière elle, comme de petites ailes. Naturellement laide, elle était hideuse, livide, vieille, répugnante, et sa crasse était ancienne.
Elle courait au soldat, les mains tendues, les lèvres quêteuses. Elle allait être violée, enfin! Elle lui sauta au cou.
–«Arrière, guenon!» Il la repoussait d’un bras, gêné par son fusil, embarrassé dans son manteau. Elle s’obstina, s’attachant à lui, l’étreignant de ses bras frénétiques. Il s’en défendait avec peine, furieux, écœuré. –«A bas les pattes, vieille chienne!»
Ah! bien, oui! Elle s’acharnait, lui grimpait aux jambes, y mêlant les siennes; et ses doigts maigres, avides, fouillaient sous les vêtements. Et, toujours, elle tendait son museau pour un baiser.
L’Allemand lâcha son fusil, jura par tous les saints; il y eut une courte lutte; d’un grand coup de botte en plein ventre, il culbuta la vieille fille dans la neige.
Elle y restait les jambes en l’air, obscène encore, mais les yeux clos. Il se pencha sur elle. Elle était morte.

LA LANCE D’ACHILLE
Table des matières
I

UVREZ vos éventails et cachez-vous derrière, Mesdames,–car l’histoire est un peu singulière...
Malgré ce prologue rimé, qui n’est qu’une plaisanterie, ou,–pour plus de franchise, –qu’un ingénieux prétexte à placer un distique, par moi commis, vers ma quatorzième année,–je commencerai hardiment, sans crainte d’effaroucher personne, car je suis un chaste, ainsi que chacun sait.
Par l’Europe entière, à Paris comme à Londres, de Berlin jusqu’à Rome,–tout «le corps savant» connaît, admire et vénère le professeur Agrikan-Eupator. Un seul homme ici-bas comprend et parle encore le grec ancien; et, cet homme, c’est lui. Sa nationalité? Qu’importe! Le génie n’a pas de patrie...
Ne vous attendez pss à ce que je fasse ici un étalage d’érudition commode à coups de dictionnaire,–à ce que moi aussi je vous interloque en hellène; je n’en ai nulle envie. Le français est déjà bien assez difficile comme cela, pour qu’on s’y tienne; puis, jadis, dans mes études, j’ai toujours été dernier en thème grec, ce dont je me congratule chaque matin, à voir ce que sont devenus ceux de mes camarades qui m’humiliaient alors.
Tutoyer Eschyle et Aristophane n’empêche point, paraît-il, d’avoir connu l’amour et même l’hyménée; à telle preuve qu’Agrikan-Eupator était père de deux filles légitimes tout simplement admirables; c’est vous dire qu’elles ne lui ressemblaient guère, n’est-ce pas? car tous les professeurs de n’importe quoi sont laids comme l’envers d’un singe. Pour faire plaisir à Homère, il les avait baptisées Chryseïs et Briseïs. Il est à croire que l’âme, ou l’esprit,–comme l’on voudra,– entre pour quelque chose dans la procréation des corps matériels; car c’était indéniable, Chryseïs et Briseïs eussent semblé de pures déesses à côté des plus belles filles de l’Iliade, et la suavité de leur profil était grecque, tout ce qu’il y a de plus grecque! Sans doute, autrefois, par une infidélité morale mutuelle, et doublement coupable, au milieu de leurs ébats conjugaux, monsieur et madame Eupator, assortis en laideur, mais s’oubliant l’un l’autre, suivaient chacun leur songe. Agrikan, dans son rêve, flirtait avec les Olympiennes; et son épouse,–adultère en pensée,–évoquait tout bas quelque souvenir enchanteur de beau jeune homme rencontré. Telle est la seule explication plausible aux charmes merveilleux de ces deux sœurs si blondes.
Dans la maison Eupator, tout était et se faisait à la grecque; les meubles, la vaisselle, les plats étaient grecs; le chien s’appelait Alcibiade et on lui avait coupé la queue. Dans l’esprit de cette toquade, les soirs de réception, Chryseïs et Briseïs apparaissaient en peplos, les cheveux relevés, découvrant des nuques ambrées, les bras nus jusqu’aux épaules, les seins pointant sous l’étoffe unique, les pieds nus dans les sandales juqu’aux chevilles, les jambes libres et devinées sous la jupe flottante; et la jeunesse moderne, côté des mâles, la gorge sèche, ne songeait nullement à blâmer ce genre de mascarade. Chryseïs avait seize ans et Briseïs quinze, et chacune avait reçu autant de demandes en mariage qu’elle comptait d’années; c’était la conséquence fatale, directe, de leurs costumes, et de ce qu’il y avait dessous. Le seul et bien léger défaut qu’un critique grincheux eût pu reprocher aux deux sœurs, c’était de savoir le grec presque aussi bien que leur père; mais le mariage, qui n’est après tout que la confusion des langues, devait bien certainement les guérir plus tard de ce petit ridicule, né de leur éducation même.
Chryseïs, étant l’aînée, se décida la première. Fridolin Ramodenc, beau garçon de vingt ans, bâti comme un jeune dieu, fut élu par elle, et les noces furent célébrées avec une pompe toute athénienne, à narrer impossible. Agrikan-Eupator fit un discours en grec.
Dans ses métaphores hardies, il compara le jeune époux à un guerrier qui s’avance, doux et terrible, et mystérieux, tout armé pour le beau combat d’amour. Chryseïs souriait divinement, et Briseïs, rêveuse, contemplait sa sœur avec un peu d’envie. Fridolin, sûr de lui, prenait des airs triomphants, par avance.
Et la nuit vint qui termina la fête des invités et commença celle des épousés...

–Sœur, qu’est-ce que l’amour, et qu’est-ce qu’un époux?
II
Table des matières
Fridolin avait emmené loin, bien loin, vers l’azur et l’amour, sa jeune femme ravie.
Briseïs, restée seule, se consolait à relire, dans le texte, ses auteurs favoris; elle se passionnait pour les inlassables héros des épiques légendes; mais, prédestinée par son nom même, toujours elle en revenait à Achille aux pieds légers; Achille, le fort des forts, fils d’une déesse, vainqueur d’Hector, vainqueur de Troie; Achille, beau comme un Immortel, dont le glaive avait une garde d’argent, dont le bouclier écrasait deux hommes sous son poids, dont la lance magique guérissait, ô merveille! les blessures qu’elle avait faites. Et, la nuit, elle rêvait que le fils de Pélée baisait ses belles joues, sous sa tente écarlate.
Enfin, après des semaines, Chryseïs, un peu pâlie, l’air heureux et grave, et les yeux plus profonds, Chryseïs s’en revint, et les deux sœurs s’embrassèrent.
Un soir, curieuse, la plus jeune interrogea l’aînée; mais la jeune femme hésitait aux questions de la jeune fille, répondait mal ou ne répondait pas.
C’était par une nuit douce, laiteuse, éclaboussée d’étoiles, et de grands souffles tièdes frissonnaient sur les cimes; Chryseïs écoutait dans son cœur l’ineffable chanson des folles joies découvertes; Briseïs, le cœur lourd, désirait quelque chose et ne savait pas quoi.
Et Briseïs disait: «Sœur, qu’est-ce que l’amour, et qu’est-ce qu’un époux? Toi qui sais à présent, pourquoi restes-tu muette et ne m’instruis-tu pas? Tu as l’air ravi; pour quoi donc, égoïste, gardes-tu pour toi seule tes secrets charmants? Parle, réponds, ô sœur! les belles choses sont faites pour être racontées...»
Chryseïs souriait, et se taisait toujours.
Et la vierge reprit avec candeur, dans son ingénuité:
–J’entends encore sonner dans mes oreilles les paroles mystérieuses de notre père, le jour de tes noces. Il disait qu’un mari est un guerrier doux et terrible, qui s’en vient tout armé pour le beau combat d’amour... Est-ce vrai?
–Oui, murmura l’aînée...
–Et quel est ce combat? coûte-t-il beaucoup de larmes, beaucoup de sang... Je ne le crois pas à te voir... Mais tu ne réponds pas... Et quelles sont les armes de l’époux?...
–Je ne puis te dire...
–Méchante, je vais t’aider... Quand j’aurai trouvé, tu m’arrêteras...
–Tu ne trouveras pas!
–Qui sait?–Est-ce la massue d’Hercule? non; les foudres de Jupiter?... non encore; alors ce sont les flèches d’Apollon?... non?... Quoi donc? L’arc d’Ulysse peut-être, que, comme le raconte Homère, lui seul pouvait bander?
–Oh! lui seul!... interrompit Chryseïs distraite... Non, non, tu ne trouveras pas.
–Serait-ce, reprit la jeune fille entêtée, serait-ce la lance enchantée d’Achille, qui guérit les blessures qu’elle a faites?...
Chryseïs, surprise, releva la tête, éclata d’un beau rire.
–Cette fois, petite sœur, tu as deviné!... Et elle riait toujours.
Oh! fit Briseïs extasiée... la lance d’Achille!
Un mois après, elle se mariait à son tour.

ABATTAGE
Table des matières
I

N soir, après dîner au cercle, –au tripot, devrais-je dire,–avant que la partie ne fût commencée, nous vîmes paraître, en se glissant entre les portes, un 11nouveau venu que personne ne connaissait, pas même pour l’avoir– une fois rencontré. Non seulement il n’avait point conservé son chapeau sur la tête, comme il est de bon ton entre gens qui se mésestiment réciproquement, mais encore il nous saluait un chacun à la ronde, avec de petites inclinaisons, de petites courbettes, de petites grimaces timides et comiques. C’était un petit homme, sans âge, jeune ou vieux, mais chauve, les yeux rouges, aux paupières dégarnies, fatiguées; vêtu de noir, sans élégance, très propre cependant, irréprochable même dans son linge et dans sa personne; il avait l’air d’un greffier de province égaré dans un mauvais lieu. Après avoir tourné trois ou quatre fois autour de la salle comme un chien qui cherche où se coucher, il finit par s’asseoir sur une chaise et se cacha derrière un journal déplié qu’il ne devait pas lire; ses mains tremblotaient sénilement; et l’impression qui se dégagea pour nous, curieuse, de ce pauvre petit bon homme hors de son cadre, de ce magot en rupture d’étagère, fut qu’il avait peur,– peur du cercle, peur du tapis vert, peur de nous, peur des paquets de cartes surtout, qu’un croupier décachetait, l’air ennuyé, comme une machine, On inscrivait les noms au tableau, et c’est ainsi que nous apprimes le sien: «M. Franchart.»
Il fut appelé au numéro9; le banquier s’assit et la partie s’engagea. Doucement, sans bruit, M. Franchart aligna devant lui quelques pièces d’or, par tas réguliers, ainsi qu’un bon comptable; il laissa passer les premiers coups sans risquer aucun enjeu; il attendait sa main. Quand les cartes lui vinrent, il poussa trois louis, et abattit huit; mais en consultant son point, ses mains tremblaient de plus en plus, et de la sueur lui coulait des cheveux sur les tempes. Il fit ce qu’on appelle paroli, et, toujours plus convulsif, abattit neuf. Quatre coups, masse en avant, il gagna, et fit sauter la banque qui, d’ailleurs, n’était pas considérable. Sans plus attendre, il se leva, empocha son gain et prit la porte; mais sur son passage, il eut le temps d’entendre Philippe Marmier, le banquier décavé, qui murmurait rageusement: «Il est cocu, cet oiseau-là!»
Et le petit bonhomme avait tressailli, douloureusement.
Trois fois par semaine, régulièrement, le lundi, le mercredi, le vendredi, il revint par la suite: et pendant des mois il gagna toujours. Mais, désormais, riche de ses gains antérieurs, il ne pontait plus, il taillait. Peu à peu, il s’était acclimaté, avait appris le sang-froid, l’indifférence apparente; il distribuait les cartes, soigneusement, correctement, avec de petits gestes précis, s’appliquant comme à une besogne. Dans un seul cas, il se troublait encore,–lorsque Marmier, qui perdait contre lui tout ce qu’il voulait, lui criait obstinément, à travers la table, en faisant voler au panier les cartes perfides, quelquefois déchirées: «Cocu! vous êtes cocu, Franchart!»
Certainement la plaisanterie, d’un goût douteux, d’ailleurs, déplaisait au petit homme; il rougissait, pâlissait; et c’est pourquoi Marmier se faisait une joie de la renouveler chaque soir; c’était sa vengeance, sa revanche contre la veine fabuleuse de M. Franchart; et cette veine ne se démentait pas. Elle devint à ce point insolente, extraordinaire, qu’on la soupçonna. M. Franchart fut surveillé; après ses banques, on compta et recompta secrètement les cartes... rien, pas une ombre de fraude. Décidément, c’était un joueur heureux, et voilà tout.
Cocu! Cocu! sans nul doute.