Buch lesen: "Réflexions sur le meilleur gouvernement"

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L. de Zeller

Réflexions sur le meilleur gouvernement


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328542

Table des matières

PRÉFACE.

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

§ 1.

§ 2.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

§ 1.

§ 2.

§ 3

CHAPITRE VII.

§ 1.

§ 2.

§ 3.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

§ 1.

§ 2.

§ 3.

§ 4

CHAPITRE XI.

§ 1.

§ 2.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIII.



PRÉFACE.

Table des matières

L’étude de la politique dessèche l’âme, resserre, paralyse le cœur. La politique est pourtant l’art de rendre les hommes heureux; mais pour une si belle œuvre, pour en préparer le mécanisme, il faut considérer les hommes sous l’aspect le plus affligeant. Il faut les voir tous emportés par leurs passions, tous acharnés après le pouvoir, tous en abusant en raison des moyens qu’ils en ont. Il faut traiter les dépositaires du pouvoir en ennemis, se défendre contre eux par toutes sortes de remparts.

Ce ne sont pas là les seuls principes sévères qu’enseigne la politique; les riches dans une nation sont déjà assez favorisés, l’on souhaiterait que les citoyens moins heureux fussent dédommagés par les avantages du pouvoir, ou du moins que le pouvoir fût également partagé entre tous les citoyens. «Gardez-vous bien

» de telles mesures, s’écrie la politique; le pouvoir

» doit être donné aux moins nombreux, aux riches,

» pour défendre leurs personnes et leurs fortunes

» contre les pauvres, contre le plus grand nombre.»

En refusant au peuple l’exercice du pouvoir, il serait juste du moins de lui laisser le choix de ceux qui l’exercent, afin qu’il pût par son choix se prémunir contre les abus du pouvoir, et d’ailleurs se ménager une législation qui garantît sa liberté, son plus beau domaine. Mais la politique se présente encore armée de son veto: «Si le peuple dit-elle, parvient,

» de quelque manière que ce soit, à avoir le pas dans

» le gouvernement, il bouleversera l’état, le précipitera

» sous le régime révolutionnaire. Il est de rigueur

» de contenir le peuple, de dresser des digues contre

» sa puissance.»

Ainsi, il n’est pas possible en politique de s’abandonner à des sentiments généreux; c’est une nécessité de les comprimer sans cesse pour se livrer à une guerre défensive, s’enfermer au milieu de digues, de remparts, faire toujours sentinelle; observer les mouvements que la soif des richesses, du pouvoir, même de la liberté, peut faire naître dans l’un ou l’autre camp, s’armer de sévérité pour les punir, et se faire quelquefois violence pour réprimer des sentiments qu’au fond du cœur l’on admire.

Telles sont les impressions que j’ai ressenties dans mes courtes réflexions sur la politique.

N’ayant point d’opinion fixe, j’ai cherché à m’en former une. J’ai lu quelques auteurs, j’ai mis pour l’histoire ma mémoire à contribution et en méditant sur ce modeste fond, j’ai reconnu les nécessités dont je viens de parler; je suis arrivé à un résultat qui est bien l’expression de mon jugement, ou plutôt l’expression du jugement qu’a prononcé ma faible raison sur les documents que j’ai pu lui fournir, mais qui n’est pas la véritable expression des sentiments qu’un peu de philosophie inspire. Eh! qui pourrait, d’abandon de cœur professer les principes que je viens de rapporter? Mais, en politique comme dans toutes les circonstances de la vie, la raison impose continuellement des sacrifices, et c’est souvent avec peine qu’on suit la route qu’elle a tracée().

Bien que je ne sois lié pour l’opinion par aucun antécédent, que mes réflexions soient libres dans leur cours, et que j’aie apporté tous mes soins pour les soustraire à toute influence étrangère aux principes, je n’ose me flatter d’être impartial. La première pensée d’écrire m’est venue en relisant le Contrat social. L’auteur fait sortir, comme l’on sait, tout le système politique de la volonté des peuples. Au lieu de reconnaître dans cette volonté la cause créatrice de l’autorité et de la législation, il m’a semblé que la volonté des peuples était naturellement soumise à l’autorité et enchaînée à la législation qui satisfaisaient aux intérêts nationaux, et que, loin d’être principe, elle subissait la loi d’une sage politique qui prenait ailleurs ses titres et ses garanties. Mais du moment où l’on combat un système (autant cependant que l’incapacité peut combattre le génie) pour le remplacer par un autre il est bien difficile de se maintenir sur la ligne de l’impartialité. Toutes les idées se coordonnent avec la pensée principale qui a suggéré la discussion, sont pour ainsi dire l’œuvre de cette première pensée; et le jugement se laisse prévenir, parceque la mémoire et l’esprit lui fournissent plus d’arguments dans le sens du système que l’on soutient que dans le sens du système opposé. J’ai pu encore me laisser préoccuper par d’autres idées. Au reste, je développe ma pensée telle que je la trouve en moi, sans prétendre en expliquer l’origine. Ce sera au lecteur à juger si j’ai réussi dans mes efforts pour échapper à l’influence de la fausse position.

Sans talents et d’une instruction des plus ordinaires, mon travail présente nécessairement beaucoup d’incorrections, de lacunes et d’erreurs. Malgré son extrême imperfection qui tient aussi au peu de temps que j’ai pu y consacrer, je le publie dans l’espérance qu’il se rencontrera quelques écrivains qui prendront la peine de le lire, de mieux développer mes principes s’ils sont bons, ou de les réfuter dans le cas contraire, de manière que la publication me sera toujours utile.

Cherchant à me former une opinion, et par conséquent à savoir quel est le meilleur gouvernement, j’aurais dû donner à mon ouvrage le titre de Recherches au lieu de celui de Réflexions sur le meilleur gouvernement; mais j’ai préféré le titre Réflexions, parcequ’il ne m’engage à rien.


CHAPITRE I.

Table des matières

DE LA RELIGION.

«L’on ne voit aucun état fondé, dit J.-J. Rousseau,

» qu’il n’ait la religion pour base.»

Avant de développer quelques réflexions sur le meilleur gouvernement, il est donc nécessaire de parler de la religion, qui doit lui servir d’appui.

Rien ici-bas ne peut nous satisfaire; quelque fortune que nous ayons, de quelque dignité que nous soyons revêtus, nous ne sommes jamais pleinement heureux, et les faveurs de la fortune, même les dons de l’intelligence et du génie, laissent toujours un grand vide à remplir.

C’est à cause de ce vide, c’est par le besoin qu’elle éprouve pour d’autres biens,

Que l’âme se détache de cette terre et se porte vers les cieux;

Qu’en contemplant l’univers elle s’élève jusqu’à son principe moteur, source de toute puissance comme de toute espérance;

Et qu’elle lui demande la possession d’un bonheur dont elle a le pressentiment, et qu’elle ne saurait rencontrer dans ce monde.

Cette puissance de la pensée qui nous élève jusqu’à Dieu, ce besoin d’une autre vie, pourquoi les avons-nous?

La philosophie répond:

«Dieu, en dotant l’homme de la pensée, et en donnant

» surtout à cette pensée la faculté de s’élever jusqu’à lui,

» a voulu que l’homme restât en relation avec son Créateur.

» D’un autre côté, de même que la société est nécessaire

» (nous développerons cette vérité au 7e chapitre), est » la conséquence du besoin social que Dieu a mis dans le » cœur de tous les hommes; de même une autre vie doit » être la conséquence du besoin que Dieu leur en a donné.»

Si Dieu ne réservait aux hommes, après leur mort, que le sont des brutes, il était inutile de leur donner une pensée qui les élevât si haut; un simple instinct, mesuré sur leurs besoins terrestres, aurait suffi pour conserver leur existence; et la pensée de l’homme, renfermée dans ce cercle étroit, n’aurait pas présenté l’inconséquence d’une relation sans but entre l’homme et la Divinité.

Enfin si le besoin que Dieu a placé dans le cœur de l’homme pour une autre demeure que celle-ci ne devait jamais être satisfait la Divinité se serait plu à tenter et tromper ses créatures: ce que l’on ne peut dire sans blasphème.

La philosophie, par ces discours et mille autres, enseigne bien une nouvelle vie, l’immortalité de l’âme; mais, par ses éternelles controverses, par ses argumentations sans fin, elle détruit elle-même notre créance dans ces vérités consolantes, dans ces vérités nécessaires, pour ne plus laisser dans l’esprit qu’un doute affreux, le supplice de l’anxiété.

C’est de ce doute, de cette anxiété que la religion vient nous tirer.

Elle présente les titres de sa mission, puis proclame positivement:

Qu’une autre vie succédera à celle-ci;

Que le bonheur vers lequel tous les hommes aspirent sera le prix de la vertu, la réalisation de ce bien-être dont ils sentent les prémices dans la pratique d’une bonne action, dans le témoignage d’une conscience pure;

Et que de longues peines seront aussi le prix du crime, le prix des transgressions à la vertu, aux inspirations de la conscience.

Ainsi, dans les élans de l’homme vers le ciel, la religion s’empare de lui et fait son bonheur en le conduisant au terme de ses vœux.

Elle prépare aussi le bonheur social en donnant à la morale, à toutes les vertus sociales leur véritable sanction, en consacrant tous les principes sur lesquels l’édifice social doit se reposer, et sans lesquels il ne saurait subsister.

Sans la religion sans la morale qu’elle sanctionne, combien les lois humaines seraient insuffisantes pour garantir la société !

La justice des hommes est seulement répressive des attentats contre la société ; pour qu’elle punisse, il faut des preuves, des témoins; et dans la solitude, ou par des trames ourdies avec adresse, l’homme dépravé peut impunément commettre tous les forfaits.

La religion est au contraire toute préventive; elle suit l’homme partout, jusque dans sa pensée, lui montre Dieu l’observant sans cesse; et, par ses exhortations ses conseils, ses menaces par cette justice divine qu’elle fait toujours planer sur lui et à laquelle il est impossible d’échapper, non seulement elle prévient les crimes, mais elle en extirpe même jusqu’aux pensées les plus secrètes.

Si nous envisageons les inégalités de rangs, de fortunes, qui existent et sont inévitables dans la société, nous les voyons exciter la jalousie l’avidité, la haine des dernières classes, provoquer des troubles, recéler des orages révolutionnaires. Pour les prévenir, la politique professe que le respect à l’autorité, aux propriétés, est dans l’intérêt de tous; que la conservation de l’ordre social conserve, protège tous les intérêts.

Combien la religion est plus puissante quand elle enseigne que cette vie n’est qu’un passage; que si les honneurs, les richesses procurent quelques avantages, ils rendent souvent les devoirs de la vie plus difficiles à remplir; et que les vrais biens sont dans la vertu, dans la voie qui conduit à l’éternité ! Quelle source de résignation!

Mais la religion ne se borne point à consoler les malheureux par la perspective d’un meilleur avenir; elle crée la charité, elle inspire aux riches des sentiments de bienfaisance, les porte à secourir les pauvres, à partager avec eux une partie de leur fortune. Tout en faisant respecter le droit de propriété, l’un des premiers fondements de l’ordre social, elle procure des secours effectifs aux indigents; elle présente aux pauvres comme aux riches le ciel pour prix de leur résignation ou de leurs sacrifices, c’est-à-dire qu’après les avoir rendus heureux par la pratique de la vertu, elle augmente ce bonheur du plaisir de l’espérance.

Je ne m’arrêterai pas davantage sur la religion, sur sa nécessité pour la politique; il me suffit d’avoir reconnu cette nécessité. Je sens trop d’ailleurs mon insuffisance pour parler dignement sur un tel sujet.


CHAPITRE II.

Table des matières

IMPORTANCE DE L’HISTOIRE OU DE L’EXPÉRIENCE POUR LA SCIENCE POLITIQUE.

Parceque depuis deux siècles la plupart des sciences ont fait d’immenses progrès, l’on a pensé que la science de la politique pouvait prendre le même essor.

L’on n’a point remarqué que ces sciences récemment agrandies étaient dans leur enfance, qu’elles reposaient sur des faits mal observés, mal connus, et que de nouveaux faits, des observations plus attentives, mûries par le génie devaient nécessairement leur faire faire de grands progrès, et les fixer.

Par exemple, pour la physique, Aristote fut détrôné par Descartes, et Descartes lui-même par Newton.

Les systèmes d’Aristote et de Descartes se sont écroulés parceque leurs bases étaient chimériques, n’étaient pas prises dans la nature.

La théorie de Newton éclairera tous les siècles tout l’univers; elle sera un monument éternel de l’esprit humain, parceque les fondements de cette théorie sont aussi indestructibles que le monde.

Si les systèmes d’Aristote et de Descartes ont fait place à une science nouvelle, parceque leurs bases imaginaires ont été remplacées par des faits réels bien observés, il ne peut en être ainsi de la politique; car les faits, les bases sur lesquels reposent cette science n’ont pu et ne peuvent changer. Il s’agit toujours de contenir les hommes, leurs passions, dans les bornes de la justice; de conserver parmi eux l’ordre et la paix; de les aider à pourvoir à leurs besoins, à assurer leur bien-être; de les protéger dans l’exercice de leurs talents, de leur industrie; de leur enseigner, de leur faire pratiquer les préceptes de la morale; enfin, de les rendre et meilleurs et plus heureux.

Or la justice, la morale, les passions, les besoins natifs des hommes sont toujours les mêmes; et les règles, les principes qui ont pu jadis leur assurer tous les avantages dont on vient de parler peuvent encore les leur garantir.

Seulement, la marche des siècles ayant fait avancer la civilisation et créé de nouveaux besoins, ces besoins exigent de nouvelles combinaisons politiques. Mais ces combinaisons nouvelles ne sont que des accroissements, des corollaires de la science, dont le fond reste le même. Ce qui était bien au temps de Lycurgue, la monarchie, la division du pouvoir, etc., l’est encore aujourd’hui, et les écueils des temps passés sont encore à éviter.

En Crète, à Rome, en Angleterre, en France, Minos, Servius Tullius, Henri VII et Louis XVI agrandirent trop le pouvoir du peuple. Qu’est-il arrivé ? En Crète, à Rome, en Angleterre, et en France le trône fut renversé.

En lisant l’histoire, l’on est étonné de voir les peuples se tourmenter sans cesse pour créer de nouveaux modes de gouvernement, et pourtant, malgré la fécondité de leur génie, rester dans le même cercle, revenir même à leur point de départ.

Les plus anciens gouvernements furent monarchiques. Mais comme le pouvoir tend toujours au despotisme, les grands de la nation, qui furent les premières victimes de la tyrannie du prince, réunirent leurs efforts pour le renverser et s’emparer de l’autorité.

Parmi ces usurpateurs, les plus puissants cherchèrent à dominer seuls; car le pouvoir, pour changer demain, ne perd point sa tendance à vaincre les obstacles qu’il rencontre, à se rendre libre de toutes entraves, à régner sans partage.

Les plus puissants de la noblesse firent donc la guerre aux autres nobles, pour agrandir leur autorité leur tyrannie.

Ces guerres, leurs désastres la victoire des uns la défaite des autres, et tout le poids de cette aristocratie, tyrannisante ou tyrannisée, porta sur le peuple, qui crut ne pouvoir mieux faire, pour secouer l’oppression et prévenir de pareils malheurs, que de changer le gouvernement et de s’emparer du pouvoir.

Mais l’on s’aperçut bientôt que l’exercice du pouvoir par le peuple avait aussi ses inconvénients ses dangers, et que le despotisme populaire était encore plus insupportable que le despotisme aristocratique et monarchique. Dès lors l’on reconnut qu’il ne fallait point s’en tenir à aucune des formes simples de ces gouvernements, mais constituer un gouvernement mixte dans lequel l’on réunirait les avantages attachés à la forme de chacun des trois gouvernements monarchique, aristocratique et démocratique, en évitant, autant que possible, les inconvénients qu’ils présentent.

Les. peuples créèrent donc des magistrats, mais seulement pour des temps limités qui héritèrent d’une partie de la puissance des rois; des sénats qui conservèrent une partie du pouvoir qu’avait exercé l’aristocratie; et le peuple se maintint dans l’exercice d’une portion de la puissance souveraine. Le pouvoir fut ainsi divisé pour que ses fractions pussent se contenir l’une par l’autre, et détruire toute propension despotique.

Tel était le fond du gouvernement de Crète, de Sparte, d’Athènes, de Thèbes de Carthage, de Rome, des républiques d’Italie, etc. Mais Sparte, qui, en adoptant la division du pouvoir, avait conservé la royauté héréditaire, fut considérée par toute l’antiquité comme ayant le plus parfait gouvernement.

Sommes-nous beaucoup plus avancés aujourd’hui, et n’est-ce pas sur le même fond que les gouvernements se reposent ou tendent à se reposer toutefois sous les auspices du pouvoir royal héréditaire, pouvoir dont l’absence dans les gouvernements que je viens de citer (sauf Sparte) fut la principale cause de leur peu de durée?

L’idée du gouvernement représentatif n’a même rien de neuf; nous voyons que toutes les villes de la Grèce envoyaient au conseil des amphictyons, à ce tribunal suprême de tout le pays des députés pour les représenter, pour soutenir, défendre leurs intérêts.

Si, pour le gouvernement intérieur de chaque république, à Sparte, à Thèbes, à Athènes, l’on n’a point introduit le gouvernement représentatif, c’est parceque tout le peuple, pouvant facilement se transporter au forum, et traiter lui-même ses affaires, n’avait pas besoin de représentants.

Dans nos états modernes, en adoptant le même principe de gouvernement, l’on ne pouvait faire voyager des villes, des provinces entières, pour les réunir sur une même place et y débattre leurs intérêts. Il fallut donc imiter les Grecs quant à leurs députations au conseil des amphictyons.

Puisque la politique a toujours à se baser sur les passions, les besoins des hommes, qui sont les mêmes dans tous les temps; puisque les principes jadis d’une heureuse application peuvent l’être encore aujourd’hui, et les dangers des temps passés être encore des dangers pour les temps actuels, l’on peut dire que ce qui constitue principalement la science de la politique est la science des temps; la science de tous les événements heureux et malheureux qui ont régi le monde, des causes qui ont le plus influé sur la puissance, la gloire, le bonheur des peuples, et la durée de leur empire, des faux systèmes qui ont fait peser sur les nations toutes sortes de calamités et les ont détruites; en un mot, que la science de la politique est la science de l’histoire, de l’expérience.

Ce n’est pas qu’il faille s’attacher servilement, se borner à ce qui a été fait; l’esprit humain s’agrandissant, se perfectionnant chaque jour, nous devons mieux faire que nos pères, parcequ’aux lumières des temps qui nous ont précédés nous pouvons joindre nos propres lumières, augmenter le foyer, faire faire des progrès à nos connaissances, à nos institutions; et c’est en ce sens qu’il faut marcher avec le siècle. Mais dédaigner le passé et les leçons qu’il nous donne, comme l’ont lait messieurs de la révolution, tout changer, tout détruire, pour tout refaire sur des bases non consacrées par l’expérience, ce n’est plus marcher avec le siècle, mais remonter au premier âge, au berceau du monde, à ces temps d’ignorance où tous les hommes sans expérience devaient tout apprendre au prix du malheur; c’est compromettre tous les bienfaits de la civilisation renoncer à l’héritage des siècles.

Il est beau sans doute, guidé par des vues philanthropiques, de chercher, dans des spéculations nouvelles, à perfectionner l’ordre social, à écarter des peuples les malheurs, la misère qui les assiègent si souvent, à leur créer de nouvelles sources de bien-être.

Mais il faut toujours que ces spéculations politiques soient peu hasardées, parcequ’on ne peut mettre au hasard le sort des peuples, et qu’elles ne cessent jamais d’être justiciables de l’expérience, parceque, sur les différents essais qu’on peut tenter, c’est encore l’expérience qu’il faut consulter.

L’expérience est la raison suprême, l’autorité en dernier ressort. Ce qu’elle approuve est bien, ce qu’elle condamne est mal, indépendamment de toutes subtilités sophistiques; et il faut que l’on soit toujours prêt à abandonner tout système toute prétendue théorie que l’expérience signale comme fausse, dangereuse ou impraticable, et qu’elle proscrit.

L’on a répété souvent que telle doctrine était juste, admirable en théorie, mais qu’elle n’était point praticable.

Il y a là une erreur, un contre-sens.

L’on ne conçoit pas comment une théorie peut être juste, et n’être point praticable.

Une théorie n’est point une collection de préceptes dictés arbitrairement par un législateur, sauf à l’expérience à s’en arranger à s’y soumettre: toute théorie ainsi composée ne serait qu’un roman. Une véritable théorie est le produit de l’expérience, ses leçons mises en préceptes.

Une théorie n’est point mère, mais fille de l’expérience. C’est par l’expérience qu’elle est fondée, c’est de l’expérience qu’elle tient tous ses titres; et pour tous ses préceptes c’est l’expérience qui ordonne statue, et jamais l’imagination fantasque ou la volonté arbitraire d’un législateur.

Si, pour établir des préceptes des lois, composer des théories, il suffisait de recueillir les inspirations d’un législateur, l’on ne verrait point chaque législation se greffer, pour ainsi dire, sur une législation plus ancienne, et aller prendre sa source et son autorité dans les premiers âges du monde.

Notre législation civile, par exemple, est la reproduction des lois de Justinien, avec les modifications et perfectionnements indiqués par l’expérience.

Les lois de Justinien étaient aussi la reproduction de celles des douze Tables, qui avaient été elles-mêmes calquées sur les lois des Grecs, et ces dernières sur celles de Crète et d’Égypte, etc.

Pourquoi donc remonter si haut? pourquoi tant de recherches, tant de soins? c’est parceque les passions, les besoins des hommes étant les mêmes dans tous les temps, le législateur ayant toujours à agir sur le même fond, les lois produites, éprouvées par le temps, sont toujours préférables aux plus belles spéculations législatives.

Notre charte elle-même n’émane sûrement point d’une volonté arbitraire. Quelles sont les lois politiques qui conviennent aux Français? quelles sont les lois politiques qui peuvent mieux assurer leur bonheur? voilà toute la question, et il est bien clair que la réponse à cette question ne dépend point de la volonté du prince. C’est son intelligence, sa haute intelligence, qui jette ses regards sur l’histoire de la France et de tous les autres peuples; interroge tous les siècles, tous les âges; distingue ce qui peut s’adapter au temps actuel, au génie, aux besoins des Français, ce qui peut leur convenir, les rendre heureux, et l’insère dans la charte. Aussi ces lois tirent moins leur force de la volonté du prince que de leur convenance. Si ces lois étaient draconiennes, si elles compromettaient nos droits, nos intérêts, notre bonheur, non seulement l’autorité du législateur, mais l’autorité de tous les princes de la terre, ne pourrait leur faire prendre racine.

La constitution anglaise, cet admirable monument de législation si bien adapté aux inclinations, au caractère, au génie des peuples, est l’œuvre du temps plutôt que du législateur. C’est vers le treizième siècle qu’elle commença à s’établir, par la concession de la grande charte et ce n’est que dans le dix-huitième siècle, sous la maison de Brunswick, que, mûrie par le temps et l’expérience, et perfectionnée par des réformes continuelles, elle parvint à ce degré de stabilité qui fixe invariablement le pouvoir dans ses véritables limites, et assure à jamais la prospérité, la gloire, le bonheur de la nation.

Il est donc évident qu’en politique ( et cette vérité s’applique d’ailleurs à toutes les autres sciences, même aux arts) toute théorie n’est autre chose que les leçons de l’expérience mises en préceptes. Pour peu que nous réfléchissions sur nous-mêmes, nous nous convaincrons que nous ne pouvons rien connaître que par l’expérience; que c’est l’expérience qui forme les hommes, qui forme les peuples, qui consacre toutes les institutions; que c’est par l’expérience que la civilisation marche; que nous valons mieux que nos ancêtres; que nos neveux vaudront mieux que nous; que l’expérience est la reine du monde; qu’expérience et sagesse sont une même chose; qu’on est d’autant plus sage qu’on tient plus compte de l’expérience, et d’autant plus insensé qu’on la néglige davantage.

«L’on m’accuse, disait M. Burke, de porter sur la constitution

» française un jugement avant l’expérience; et

» c’est précisément l’expérience que j’invoque contre elle,

» mais l’expérience de tous les siècles, de tous les peuples,

» et celle surtout de mon pays. Quel guide plus sûr

» pouvais-je me proposer pour confondre la doctrine

» de ces législateurs nés d’hier et qui, désavouant avec

» mépris tout rapport, toute conformité avec les législations

» anciennes et même avec la nôtre, déclarent qu’il

» faut tout changer puisque tout est à renouveler, puisque

» rien n’est à sa place dans l’ordre social. Tant de

» monstrueuses innovations, on nous les présente comme

» des vérités absolues. Dans l’ordre politique, les vérités

» absolues sont les trésors que Dieu s’est réservés, et

» qu’il ne nous communique pas. Que nous a-t-il laissé

» pour nous conduire dans l’ordre social? l’expérience.

» Quoi! je l’entendrai perpétuellement invoquer cette

» expérience, dans les sciences naturelles et physiques;

» on reconnaîtra de toutes parts qu’elle seule nous a donné

» les plus belles découvertes, et nous la laisserons bannir

» des sciences morales, son premier, son éternel domaine!»

De grands publicistes ne sont point exempts du reproche de ne pas tenir assez compte de l’expérience, de ne point assez envisager dans les principes qu’ils professent les suites de leur application, et de sacrifier souvent à la rigueur de leur doctrine le véritable intérêt, le bonheur des peuples.

Locke, Sidney et beaucoup d’autres publicistes enseignent très bien que le pouvoir est destiné à protéger les peuples, à faire leur bonheur, et que les princes qui font servir leur puissance à d’autres fins, ou qui lui donnent plus d’extension que ces fins n’exigent, exercent un pouvoir usurpé, illégitime.

Ce sont là des principes de la plus simple logique: suivons maintenant les conséquences qu’ils en tirent. Lorsque de simples citoyens exercent, au préjudice de la société, des droits qu’ils n’ont point, ou qui excèdent ceux qui leur appartiennent, ils sont justiciables des tribunaux, qui les font rentrer dans l’ordre et les punissent. Mais dans la société il n’existe point de tribunaux qui aient la puissance de rappeler les rois à leurs devoirs, de les punir de leurs usurpations. Alors, disent ces messieurs, il faut que les peuples, comme Jephté, en appellent au ciel: les peuples doivent prendre les armes pour soumettre leurs princes à la justice.

Eh! messieurs, vous oubliez que le gouvernement est institué pour prévenir les troubles, les guerres civiles et que, si pour l’honneur de vos principes vous excitez les peuples à la révolte, si vous leur mettez les armes à la main, vous arrivez à une fin diamétralement opposée à l’institution du gouvernement, vous tombez dans une politique contradictoire et fausse.

Sûrement il est fâcheux qu’un prince abuse de son pouvoir; mais dans cette occurrence, plutôt que de vous concentrer dans vos principes, il faut voir quels plus grands maux résulteront pour les peuples, ou de résister au prince, de lui faire la guerre, ou de faire quelque concession sur des maximes dont une rigoureuse application serait trop sévère, et de se résigner à des abus passagers qui certes sont un grand mal, mais dont le remède paraît si funeste.

Dans la guerre que vous voulez entreprendre contre le prince, si vous succombez, le prince tiendra la nation sous un joug plus dur qu’auparavant, pour l’empêcher de remuer désormais; si vous triomphez, si vous renversez le trône, vous rompez en même temps tous les liens du corps social, vous tombez dans l’anarchie, dans un état de guerre où chacun est esclave de tous ceux qui sont plus forts que lui, où chaque particulier devient tyran, où la tyrannie se multiplie à l’infini, jusqu’au moment où quelque soldat habile écrasera, sous la force de ses coups, tous les tyrans comme tous les peuples

Puisque cette guerre ne présente que des calamités pour la nation l’intérêt des peuples proscrit évidemment votre doctrine, qui ne pourra jamais être un principe de conduite en politique.

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Veröffentlichungsdatum auf Litres:
16 Januar 2025
Umfang:
241 S. 2 Illustrationen
ISBN:
4064066328542
Verleger:
Rechteinhaber:
Bookwire
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