Buch lesen: "Conférences adressées aux protestants et aux catholiques"
John Henry Newman
Conférences adressées aux protestants et aux catholiques

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333133
Table des matières
AU REVÉRENDISSIME NICOLAS WISEMAN,
PRÉFACE DU TRADUCTEUR.
SUR LA SECONDE ÉDITION.
PREMIÈRE CONFÉRENCE.
SECONDE CONFÉRENCE.
TROISIÈME CONFÉRENCE.
QUATRIÈME CONFÉRENCE.
CINQUIÈME CONFÉRENCE.
SIXIÈME CONFÉRENCE.
SEPTIÈME CONFÉRENCE.
HUITIÈME CONFÉRENCE.
NEUVIÈME CONFÉRENCE.
DIXIÈME CONFÉRENCE.
ONZIÈME CONFÉRENCE.
DOUZIÈME CONFÉRENCE.
TREIZIÈME CONFÉRENCE.
QUATORZIÈME CONFÉRENCE.
QUINZIÈME CONFÉRENCE.
SEIZIÈME CONFÉRENCE.
DIX-SEPTIÈME CONFÉRENCE.
DIX-HUITIÈME CONFÉRENCE.

AU REVÉRENDISSIME NICOLAS WISEMAN,
Table des matières
Docteur en Théologie,
ÉVÊQUE DE MÉLIPOTAME, ET VICAIRE APOSTOLIQUE DU DISTRICT DE LONDRES.
Mon cher Lord,
Je présente à la bienveillante acceptation et au patronage de Votre Seigneurie le premier ouvrage que je publie comme Père de l’Oratoire de Saint-Philippe de Néri. J’ai une sorte de titre à obtenir la permission de vous présenter ce volume comme gage de ma gratitude et de mon affection, puisqu’après Dieu, c’est surtout à votre Seigneurie que je dois, malgré mon indignité, d’avoir un si grand saint pour patron.
Quand je devins catholique, je me trouvais dans le district dont votre Seigneurie était vicaire apostolique. Sur votre invitation, je me rendis dans votre voisinage, et, plus tard, c’est aussi d’après votre désir que je quittai l’Angleterre pour aller à Rome. Là, j’ai eu le bonheur de pouvoir m’offrir, avec la bienveillante approbation du Saint-Père, au service de saint Philippe, dont je vous avais si souvent entendu parler avant de quitter l’Angleterre, et dont le beau et brillant caractère avait gagné mon amour et ma dévotion lorsque j’étais encore protestant.
Vous voyez donc, mon cher Lord, combien d’obligations je vous dois en ce qui concerne ma position actuelle dans l’Église; mais la part que vous y avez prise est encore plus grande que je ne l’ai dit; car je ne puis oublier qu’en l’année 1839, lorsqu’un doute traversa pour la première fois mon esprit sur la possibilité de soutenir la théorie théologique sur laquelle est basé l’anglicanisme, ce doute fut surtout provoqué par la lecture d’un écrit sur le schisme des Donatistes, attribué à votre Seigneurie.
Que la glorieuse intercession de saint Philippe puisse être la récompense de votre dévotion pour lui et de votre bonté pour moi!
Telle est, mon cher Lord, l’ardente prière de celui qui, en vous demandant votre bénédiction pour lui et les siens, est votre ami et serviteur affectionné.
JOHN-HENRY NEWMAN,
de la Congrégation de l’Oratoire.
Fête de Saint-Charles, 1849.
PRÉFACE DU TRADUCTEUR.
Table des matières
En apprenant l’intention où j’étais de traduire son ouvrage, le Rév. Père Newman m’a fait l’honneur de m’écrire la lettre suivante:
Oratoire, Birmingham, 5 janvier 1850.
«Mon cher Monsieur Gondon,
«J’ai vu, dans le journal l’Univers, les termes flatteurs dans lesquels vous parlez des Conférences que je viens de publier, et je ne puis m’empêcher de vous écrire pour vous en exprimer mes remercîments bien sincères.
«Je vous ferai en même temps, sur le volume lui-même, une observation que vous serez bien aise d’entendre de moi. Ces Conférences étant destinées à un public anglais, et surtout protestant, je me demande si elles conviendront également à la France, dont la population se compose ou de bons catholiques ou d’incrédules; c’est là une question sur laquelle il serait présomptueux, de ma part, de vouloir émettre un jugement, quand je m’adresse à vous, car je ne connais la France que d’une manière très-imparfaite. Mais voici ce que je veux vous dire.
«Dans le cours de ces Conférences, j’insiste beaucoup sur cet argument: que les objections qui empêchent de croire au catholicisme ne sont pas plus fortes que celles qu’on peut élever contre la croyance en Dieu. L’idée d’une providence et d’un gouverneur moral est si profondément enracinée dans l’esprit anglais, que la doctrine-de l’existence de Dieu est une sorte de point d’appui à l’aide duquel on peut arriver, en Angleterre, à remuer et à conduire un penseur au catholicisme, parce qu’il voit, dans cette manière de procéder, une reductio ad absurdum des arguments contre l’Église, dès qu’ils conduisent à la négation de Dieu. Mais pensez-vous que la question puisse être posée de la même manière en France? On reproche aux Français de pousser sans aucune appréhension une idée jusqu’à ses dernières limites; or, en insistant devant eux sur les difficultés que l’on rencontre à prouver l’existence de Dieu, au lieu d’arriver — s’ils ont des dispositions au scepticisme — à leur faire accepter le catholicisme, n’est-il pas à craindre qu’on ne les pousse à nier la Divinité ; de telle sorte que l’argument, fécond en bons résultats à Londres, en produirait de mauvais à Paris?
«Excusez-moi si, en vous parlant ainsi, je témoigne une anxiété peu convenable, et si je me mêle de ce qui ne me regarde guère. Mais, connaissant vos bons sentiments pour moi et la grande imperfection de tout ce que je fais, je n’ai pu m’empêcher de vous soumettre cette crainte. D’ailleurs, tout en vous exprimant mes appréhensions, j’abandonne la chose à votre jugement, plus apte que le mien à apprécier ce qui peut convenir ou non pour faire le bien en France.
«Acceptez mes vœux les plus tendres et mes humbles prières, et croyez-moi, mon cher Monsieur Gondon, avec un profond respect, etc., etc., etc.
«JOHN H. NEWMAN,
«a de la Congrégation de l’Oratoire.»
L’anxiété du R. P. Newman devait-elle me détourner de mon dessein? Peut-on d’ailleurs admettre le danger que l’auteur signale? Serait-il vrai que, dans notre patrie, l’idée de Dieu et de sa Providence est moins profondément enracinée dans les esprits qu’en Angleterre? Je crois qu’il serait difficile à quiconque connaît les deux pays de partager cette opinion. Et, en effet, si notre patrie compte, Dieu merci, un grand nombre de bons catholiques, on ne saurait classer comme incrédule le reste de sa population. En France comme en Angleterre, la masse des habitants se compose d’hommes qui ont foi en Dieu et en sa Providence, mais qui ne tirent pas de cette vérité première les conséquences qui en découlent; qui, par tiédeur, par négligence, vivent dans les illusions du monde, sans se préoccuper des grandes vérités déposées en germe dans leur cœur par leur première éducation. La France n’a jamais été incrédule, à moins qu’on ne veuille la personnifier dans quelques-uns de ses philosophes ou dans certaines illustrations de son Université.
Pour apprécier les sentiments religieux de la France, qu’on les juge lorsque la pression des circonstances leur permet de se manifester au dehors, et que l’on dise ensuite si l’idée du gouvernement moral de l’univers y est moins profondément enracinée dans les esprits que chez le peuple d’Angleterre! Pense-t-on, par exemple, que le respect pour les choses de la religion dont Paris a donné l’exemple sous le coup de la révolution de Février, en 1848, soit un symptôme d’incrédulité ? On ne sera cependant pas tenté de dire que la révolution a été faite par de bons catholiques. Pourrait-on espérer que Londres, frappé par de semblables événements, offrît jamais au monde un pareil spectacle? Quels sentiments a fait naître dans notre armée le grand événement de la rentrée du Vicaire de Jésus-Christ dans la capitale du monde chrétien? Les officiers et les soldats qui remplissaient les rangs de nos troupes d’Italie n’étaient pas des hommes d’élite, désignés en vue de la mission auguste qu’ils avaient à remplir; non, mais ils représentaient avec fidélité, les officiers, la bourgeoisie; les soldats, la classe industrielle des villes et surtout des campagnes. Eh bien! ne peut-on pas dire de ce corps qui, après avoir eu la gloire de ramener à Rome le Vicaire de Jésus-Christ, a fait l’édification du Pontife, des Princes de l’Église et de la ville sainte; ne peut-on pas dire de lui que ses sentiments sont ceux de l’armée, et que les sentiments de l’armée sont ceux de la population de la France? Il y a sous le drapeau national des hommes d’une religion plus ou moins pratique; mais combien en trouverait-on faisant profession d’incrédulité, n’admettant d’autres lois morales que celles de la raison humaine? Les sentiments religieux de la France se sont manifestés encore de manière à repousser le reproche d’incrédulité, quand elle a été frappée par le terrible fléau qui, depuis quelques années, décime les peuples de l’Europe. D’ailleurs, le R. P. Newman dit quelque part, dans ses Conférences, que les protestants, même en Angleterre, sont arrivés à n’avoir plus qu’une idée très-imparfaite de Jésus-Christ, et il en fait remonter la cause à l’oubli du culte de Marie. Or, si le culte de Marie tourne à la gloire de son Fils, comment placer au-dessous de l’Angleterre le pays du monde qui, du nord au midi, rend à Marie le culte le plus populaire dont on ait jamais été témoin? Comment pourrait se perdre ou du moins s’affaiblir la notion de Dieu chez un peuple qui glorifie ainsi Jésus-Christ par sa Mère?
Mon but, dans ces observations, n’est pas de nier les sentiments religieux de l’Angleterre, sentiments qui lui donnent une supériorité si marquée sur les autres pays protestants, et qui, tout en l’honorant, la tiennent sur la voie qui la conduira tôt ou tard à la vérité qu’elle a perdue. Non, tel ne saurait être mon dessein; je cherche seulement à écarter un reproche que la France ne me paraît pas mériter.
Les craintes du R. P. Newman ne pouvaient donc pas m’arrêter; j’y ai vu beaucoup moins une objection contre la traduction de ses savantes Conférences, qu’un prétexte derrière lequel sa trop grande modestie cherchait à se cacher. Je lui écrivis qu’il n’avait pas une idée très-exacte de l’état des esprits en France, et je lui donnai les raisons qui me faisaient espérer que ses Conférences étaient destinées à produire non moins de bien en France qu’en Angleterre, parce que, chez nous, comme chez nos voisins, la foi a surtout besoin d’être réveillée, secouée, tirée de l’état latent où elle se trouve dans la plupart des âmes. Sa réponse ne tarda pas à m’apprendre que j’avais triomphé de ses hésitations. Les grandes vérités du salut, prêchées avec la force de logique, l’attrait du style, la variété et la solidité d’érudition théologique, qui distinguent les Conférences du P. Newman, ne peuvent manquer, quel que soit le pays où elles seront lues et méditées, d’émouvoir et de convertir un grand nombre d’âmes. Des instructions si nourries de doctrine conviennent surtout à la France, où elles auront, entre autres avantages, celui d’offrir à quarante mille prêtres un riche arsenal d’armes puissantes pour livrer les saints combats de l’apostolat contre la tiédeur des croyants et les sophismes de l’erreur.
Ce volume me paraît avoir de nombreux attraits pour nous; il doit intéresser particulièrement le pays qui, après avoir lu et admiré le savant travail de M. Newman sur le Développement de la Doctrine Chrétienne, suit avec émotion les progrès de l’apostolat des nouveaux fils de saint Philippe. Cet ouvrage, le premier que le P. Newman ait publié depuis qu’il est prêtre catholique, offre un caractère remarquable qui le distingue des écrits que nous avions de lui avant son entrée dans l’Église. Ce ne sont plus ces formes de langage qui trahissaient, par leur ambiguïté, les perplexités de son esprit; son style n’est plus le même; il a subi le changement qui s’est opéré dans l’esprit du savant théologien. La science humaine, quelque variée, quelque solide qu’elle soit, ne peut dissiper les ombres que la lumière de la vérité a seule la puissance de faire évanouir. La parole du célèbre oratorien a gagné en force tout autant qu’en netteté ; on s’aperçoit que celui qui n’avait eu jusqu’à ce jour que le soutien de sa propre science en prêchant les vérités du salut, parle aujourd’hui en s’appuyant sur l’autorité infaillible de l’Église. Quiconque a lu les anciens écrits du brillant professeur de l’Université d’Oxford, pourra bien apprécier la puissance que donne à son langage le sentiment de l’autorité au nom de laquelle il évangélise sa patrie. Son talent, comme son âme, a subi une merveilleuse transformation; sa parole radieuse et poétique nous révèle, dans ce volume, un nouveau monde d’idées.
Ces Conférences ont un cachet d’originalité qui permettrait difficilement de les classer sous une désignation particulière. Le philosophe, le moraliste, le controversiste, le théologien, les liront avec un égal profit, car elles s’adressent aux uns et aux autres. Le P. Newman, philosophe non moins remarquable que théologien profond, se distingue surtout par une rare compréhension des doctrines, une faculté de s’élever à leur point culminant, d’en sonder les profondeurs, d’en saisir tous les rapports dans l’ordre surnaturel et dans l’ordre moral. Cette faculté brille avec non moins d’éclat dans le cours de ces Conférences que dans l’Histoire du Développement, où il avait montré cette faculté avec une puissance que l’on chercherait vainement chez les apologistes contemporains.
Ce volume offre au clergé français un modèle dont il manque, et il lui montre que l’on pourrait, même en France, mieux faire que de suivre les rationalistes sur le terrain où ils ont attiré les défenseurs de l’Eglise. Nos plus éloquents prédicateurs se sont laissé entraîner trop loin, en cessant d’être théologiens pour devenir philosophes catholiques. C’est parce que le langage de la théologie a trop souvent été banni de la chaire, que les peuples voisins, étonnés d’apprendre que nos premiers orateurs s’efforcent à démontrer l’existence de Dieu, la spiritualité de l’âme, la différence entre le bien et le mal, entre la vérité et l’erreur, etc., etc., que les peuples voisins, dis-je, se sont imaginé que la France est devenue la patrie de l’incrédulité. J’ai toujours pensé que nos apologistes font au rationalisme beaucoup plus d’honneur qu’il n’en mérite, et qu’ils lui donnent en apparence une importance qu’il n’a jamais eue. Il serait difficile de lire les Conférences du P. Newman sans arriver à conclure qu’il y a mieux à faire en France qu’à philosopher avec nos philosophes. Ce mieux consisterait tout simplement à prêcher l’Evangile.
Quant à l’Angleterre, ce volume, dont Mgr Wiseman a accepté la dédicace, y a obtenu un succès des plus populaires. Indépendamment de l’intérêt qui s’attachait au premier ouvrage publié par l’ancien membre de l’Université d’Oxford, devenu catholique, les circonstances ont concouru à ce succès. L’Église officielle d’Angleterre traversait, au moment de sa publication, une des crises les plus terribles qu’elle ait eu à subir depuis son origine. L’Etat, dont elle est la créature, tient beaucoup à ce qu’elle n’oublie pas le prix dont se paie son puissant patronage. Après lui avoir imposé des évêques d’une orthodoxie suspecte, foulant aux pieds les dernières traces de l’autorité épiscopale, même en matière de doctrine, il faisait décider par des arbitres laïques, que la doctrine de la régénération baptismale peut être acceptée ou rejetée, suivant le bon plaisir de chacun. La foi alarmée des anglicans instruits et sincères cherche en vain un appui contre les prétentions de jour en jour plus arrogantes de l’Etat, qui semble s’étudier à détruire leurs dernières espérances, à dissiper leurs dernières illusions. De là un ébranlement général des esprits, une agitation dont le flot, en se retirant, a laissé sur les rives tranquilles de l’Eglise des intelligences d’élite. Ce volume a été pour plusieurs la planche de salut qui, avec la grâce de Dieu, leur a permis d’atteindre le rivage. Magnifique et consolant spectacle! tandis que l’affranchissement de l’Église est sorti des terribles commotions qui ont ébranlé la France, l’Autriche et les diverses parties de l’Allemagne, le calme politique dont jouit l’Angleterre féconde, dans l’île de saint Édouard, la renaissance du catholicisme, et à l’ombre des libertés dont jouit ce puissant empire, les intelligences d’élite s’inclinent et rendent hommage à l’Eglise de Jésus-Christ.
Note
Table des matières
SUR LA SECONDE ÉDITION.
Table des matières
Le rapide écoulement d’une première édition constate un succès qui, en justifiant notre sentiment sur l’opportunité et l’utilité d’une traduction de cet ouvrage, nous a imposé des obligations dont une édition nouvelle nous permet de nous acquitter.
La précipitation qui accompagne souvent un premier travail de ce genre avait laissé subsister d’assez nombreuses incorrections. Dans quelques passages, la pensée de l’auteur, rendue dans notre langue, ne se dégageait pas avec assez de netteté ; dans d’autres, elle n’était pas exprimée avec toute l’exactitude désirable. Ces défauts ont disparu de cette nouvelle édition. Sans prétendre avoir atteint le degré de perfection auquel pourrait arriver ce travail, nous pensons l’avoir retouché de manière à le rendre digne de la réputation de l’auteur et de la faveur avec laquelle il a été accueilli du public.
PREMIÈRE CONFÉRENCE.
Table des matières
LE SALUT DE CEUX QUI L’ÉCOUTENT EST LE MOTIF DU PRÉDICATEUR.
Lorsqu’un groupe d’hommes viennent dans une contrée voisine qui leur est cependant inconnue, comme nous le faisons aujourd’hui, mes frères, étrangers parmi des étrangers, et qu’ils s’établissent chez eux, élèvent un autel, ouvrent une école, invitent et même exhortent tous les habitants à venir les entendre, il est naturel que ceux qui les voient et qui sont portés à s’occuper d’eux, demandent: Quel motif les amène ici? qui leur a dit de venir? que veulent-ils? que prêchent-ils? quelles garanties offrent-ils? que promettent-ils? — Vous avez le droit, mes frères, de nous poser ces questions.
Mais bien des gens, croyant pouvoir les résoudre facilement eux-mêmes, ne s’arrêteront pas à nous les adresser. Il en est un grand nombre qui y répondraient sans hésitation et avec assurance, selon leur manière habituelle d’envisager les choses et d’après leurs propres principes, c’est-à-dire d’après les idées du monde. Les manières de voir, les principes du monde, les fins vers lesquelles il tend, sont choses parfaitement définies, reconnues en tous lieux, et qui servent généralement de mobile aux actions des hommes. Ces données offrent toujours un moyen tout prêt pour expliquer la conduite des autres, quels qu’ils soient, et ces explications sont assez infailliblement vraies dans la plupart des cas, pour qu’elles se trouvent probables et plausibles dans quelques-uns particuliers. Quand on veut se rendre compte des effets dont on est témoin, on les rapporte à des causes connues. Ce ne serait pas en rendre compte, que de les attribuer à des causes imaginaires, ignorées de tous. Le monde juge donc naturellement et nécessairement les autres d’après lui-même. Les hommes qui vivent de la vie du monde, qui se conduisent d’après ses mobiles, qui vivent et agissent avec ceux qui font comme eux, attribuent inévitablement les actions des autres, quelque différentes qu’elles soient des leurs, à l’un ou à l’autre des motifs qui déterminent leurs propres actions; car il faut qu’ils leur assignent un motif, et ils n’en sauraient imaginer d’autres que ceux dont ils subissent l’influence.
Nous savons comment le monde procède, surtout dans ce pays: il est actif, laborieux, infatigable. Il se met à l’œuvre avec enthousiasme, et marche à son but avec ardeur. Voulez-vous connaître le monde? il est fidèlement dépeint dans les publications qui sont destinées à lui plaire; la vous verrez quels sont les mobiles qui le mènent, quelles sont les idées qui le gouvernent; vous y verrez les grands et persévérants efforts qu’il fait dans un but temporel, quelquefois bon, quelquefois mauvais, mais toujours temporel. Il poursuit sans cesse un but mondain, bien que parfois désintéresse; il s’agit généralement de position, de considération, de pouvoir, d’intérêts matériels, de luxe; mais quelquefois aussi du soulagement des misères de l’humanité ou de la société, telles que l’ignorance ou les maladies, la pauvreté ou le vice. — Quoi qu’il en soit, le principe moteur et animateur de tous ces efforts est un but temporel. Ce but produit souvent une émotion si agréable, si séduisante, qu’il est à lui-même sa récompense; d’autant plus que les hommes, oubliant la fin pour laquelle ils prennent tant de peine, trouvent leur plaisir dans cette peine même, et sont suffisamment payés de leurs travaux par leurs travaux, dans les efforts qu’ils font pour surmonter les obstacles et vaincre leurs rivaux, dans les difficultés qui mettent leur habileté à l’épreuve, dans le déploiement de toutes les ressources de leur esprit, dans les vicissitudes et les hasards, dans les incidents imprévus et les péripéties de l’entreprise qu’ils ont commencée, bien qu’elle n’arrive jamais à fin.
Telle est la conduite du monde. C’est pourquoi, dis-je, il ne faut pas s’étonner qu’en voyant quelques hommes se mettre au travail avec ardeur, s’efforcer d’en rassembler d’autres autour d’eux, agir en apparence comme il agit lui-même, quoiqu’avec une tendance différente, et bien qu’ils soient engagés dans une profession religieuse, on leur impute sans hésiter des intentions semblables à celles qui dirigent ou dirigeraient des enfants du monde. Assez souvent, par manière de blâme, mais souvent aussi sans y attacher cette idée, le monde reconnaît, comme un simple fait qu’il ne croit pas pouvoir nier, que ses enfants sont ambitieux, inquiets, avides de distinctions, désireux du pouvoir. Il n’en sait pas davantage, et il se fâche et s’irrite si, par la suite, quelque circonstance de la vie de ceux qu’il critique vient donner un démenti à l’hypothèse d’après laquelle il avait d’abord jugé si lestement leur position et leurs tendances. Il les a examinés superficiellement, et a cru les voir à fond; sur un ou deux de leurs actes venus à sa connaissance, il a jugé toute leur conduite et a déterminé le principe qu’il croit être leur mobile; mais maintenant, le voilà obligé d’abandonner l’hypothèse qu’il avait imaginée, et d’en adopter une autre, et il s’ingénie à expliquer d’une autre façon leur caractère et leur conduite. O mes chers frères, le monde ne peut s’empêcher d’agir ainsi, parce qu’il ne nous connaît pas; il sera toujours irrité contre nous de ce que nous ne sommes pas du monde, parce qu’il est le monde. Il ne comprend nécessairement pas les raisons qui exercent une action toute-puissante sur nos cœurs, et las enfin de chercher dans ses physiognomonies et dans ses tablettes une esquisse de nos personnes, plein de dégoût, après tant de conjectures vaines, il déclare que nous sommes des êtres inexplicables, ou il se met à nous haïr comme des êtres mystérieux et trompeurs.
Mes frères, nous avons des vues secrètes, — secrètes pour les enfants du siècle, s’entend, — secrètes pour les politiques, secrètes pour les esclaves de Mammon, pour tous les hommes ambitieux, avides, égoïstes et voluptueux. Car la religion elle-même, comme son divin auteur et propagateur, est, ainsi que je l’ai déjà dit, une chose ignorée du monde, et, ne la connaissant pas, il ne peut s’en servir comme d’une clef pour expliquer la conduite de ceux qui subissent sa divine influence. Les hommes du monde ne connaissent pas les idées et les motifs que la religion inspire aux esprits qu’elle éclaire de sa lumière. Ils ne les conçoivent pas, ils ne les admettent pas, même quand on les leur a expliqués; ils ne peuvent croire que d’autres se laissent influencer par ces idées, même lorsqu’ils les professent ouvertement. Il leur est impossible de se mettre à la place d’un homme qui s’efforce de plaire à Dieu dans toutes ses actions; ils ont une intelligence si bornée, un esprit si commun, que lorsqu’un catholique professe telle ou telle doctrine de l’Église sur le péché, le jugement dernier, le paradis, l’enfer, le sang de Jésus-Christ, les mérites des Saints, la puissance de Marie, ou la présence réelle, et qu’il dit que ces vérités inspirent son cœur, dirigent ses actions de la journée, ils ne peuvent croire qu’il parle sérieusement; car ils sont convaincus que ces points de croyance doivent être et sont précisément ce qui embarrasse son esprit, qu’il ne les accepte comme vrais qu’en faisant violence à sa raison, qu’il y pense le moins possible, et qu’enfin ils n’exercent aucune influence sur sa vie. Ne soyons donc point surpris de ce que les sensuels, les mondains, les incrédules, regardent avec défiance les hommes qu’ils ne peuvent comprendre, ni de ce qu’ils assignent à leur conduite des motifs si étranges, si détournés, quand ils ne peuvent admettre l’explication naturelle qu’on leur en donne. Il en a toujours été ainsi depuis le commencement. Les Juifs eurent la mauvaise foi d’attribuer les actes de Notre-Seigneur et de son précurseur à d’autres motifs que le désir d’accomplir la volonté de Dieu. Ils étaient, ainsi qu’il l’a dit lui-même, ils étaient semblables à des enfants assis sur la place du marché, et criant à leurs camarades: «Nous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé ; nous avons chanté des airs lugubres, et vous ne vous êtes pas affligés.» Ensuite, il en dit la raison: «Je vous rends grâces, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et de ce que vous les avez révélées aux simples et aux petits. Oui, mon Père, car ainsi il vous a plu de faire.»
Laissez le monde agir à sa façon; laissez-le parler de nous comme bon lui semble, mes frères, cela ne nous empêchera pas de dire ce que nous pensons et ce que le Dieu éternel pense et dit du monde. Nous avons le droit de nous former un jugement sur le monde, autant que le monde a le droit d’en former un sur nous, et nous entendons user de ce droit. Car si, d’une part, nous savons qu’il nous juge mal, de l’autre nous savons, par le témoignage de Dieu, que nous le jugeons bien. Tandis qu’il s’efforce de rapporter notre zèle à un motif, à un principe qui lui appartient, je vais vous prouver sans beaucoup de peine, si vous voulez me prêter votre attention, que c’est notre horreur pour ces motifs et ces principes, notre compassion pour les âmes soumises à leur influence, qui nous rendent si industrieux, si actifs, qui nous décident à nous établir dans une ville qui ne nous offre aucun avantage temporel, mais où les erreurs religieuses abondent, et dont la nombreuse population nous est chère par ses âmes que nous voudrions sauver.
O mes frères, le monde, si préoccupé de ses intérêts matériels et des plaisirs des sens, ne comprend guère quel est le véritable état de l’âme humaine, quelle est sa position vis-à-vis de Dieu, quelle est son histoire dans le passé, quelles sont ses espérances dans l’avenir. Le monde se crée une manière particulière d’envisager les choses et n’en sort pas. Il ne se donne jamais la peine de rechercher si cette manière de voir est juste, il ne s’enquiert pas s’il existe quelque règle extérieure, quelque source d’information pour arriver à savoir la vérité sur les choses qui forment le sujet de ses jugements. Il admet comme exact tout jugement formé à la première vue, bien qu’il ne soit porté que sur des apparences. Il ne se donne pas la peine de penser à Dieu; il vit au jour le jour, et (dans la mauvaise acception du mot) «il n’a pas de souci du lendemain.» Ce qu’il voit, ce qu’il goûte, ce qu’il touche, suffit à ses désirs; là est la limite de ses connaissances et de ses inspirations; ce qui exerce quelque influence sur la société, ce qui est utile est seul respectable à ses yeux. L’efficacité est pour lui la règle du devoir; le succès est la preuve de la vérité. Il croit à ce qu’il voit; il nie ce qu’on ne peut lui faire voir. Il enseigne, par conséquent, qu’il ne faut pas de grands efforts pour être sauvé ; qu’il n’a pas commis de grands péchés, ou que ces péchés lui ont été pardonnés; qu’il peut avoir pour l’éternité une entière confiance en la miséricorde de Dieu, et qu’il doit éviter tout ce qui ressemble à l’abstinence, à l’abnégation, à l’empire sur soi-même, à la mortification, comme étant des pratiques outrageantes et de nature à discréditer cette miséricorde. Voilà, sur notre condition dans cette vie terrestre, la doctrine que le monde enseigne, par ses nombreuses sectes et ses philosophies. Mais, d’un autre côté, quelles sont les doctrines de l’Église sur cette même question?
L’Église enseigne que l’homme fut fait dans l’origine à l’image de Dieu, qu’il était le fils adoptif de Dieu, l’ami de Dieu, l’héritier de Dieu, l’héritier de la gloire éternelle, et qu’en attendant les béatitudes de l’éternité, il jouissait dans cette vie de grâces nombreuses et de priviléges étendus. Elle enseigne en outre que, maintenant, l’homme est un être déchu, placé sous la malédiction du péché originel, privé de la grâce divine; il est l’enfant de colère, et, ne pouvant par lui-même arriver au ciel, il est dans un danger imminent de tomber en enfer. Je ne veux pas dire qu’il est condamné à la perdition par quelque loi nécessaire, car il ne peut périr que par sa volonté et ses péchés, et Dieu lui accorde, même dans son état de nature, une foule d’inspirations et de secours pour le conduire à la foi et à l’obéissance. Il n’y a pas un seul fils d’Adam qui ne puisse être sauvé, en tant que son salut dépend de l’assistance divine; mais lorsqu’on considère la puissance des tentations, la force des passions, l’ascendant de l’amour-propre et de la volonté, l’empire de l’orgueil et de la paresse dans chacun de ses enfants, qui oserait affirmer, de telle âme en particulier, qu’elle sera capable de se maintenir dans l’obéissance sans une abondance, une profusion de grâce sur laquelle on ne peut raisonnablement compter? car une pareille faveur ne serait point en rapport, je ne dis pas avec les droits (car il n’y en a pas), mais avec les besoins stricts de la nature humaine. On peut prévoir presque en toute assurance que l’homme né dans le monde, s’il arrive à l’âge de raison, tombera en péché mortel et perdra son âme, malgré les secours généraux de la grâce de Dieu. Ce n’est pas une faible assistance, un secours de peu de valeur que celui par lequel l’homme est arraché en quelque sorte de ses propres mains et délivré de ses passions. Il a besoin pour cela d’un remède plus qu’ordinaire. Quelle pensée sérieuse! quelle lumière cette pensée jette sur l’état actuel de l’homme! Qu’elle nous le présente sous un aspect différent de celui sous lequel le monde le considère! Qu’elle est poignante, qu’elle est puissante sur le cœur de ceux qui l’acceptent!