Buch lesen: "Catalogue des dessins, aquarelles et estampes de Gustave Doré"

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Georges Duplessis

Catalogue des dessins, aquarelles et estampes de Gustave Doré : exposés dans les salons du Cercle de la librairie, mars 1885


Publié par Good Press, 2021

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066333324

Table des matières

GUSTAVE DORÉ

CATALOGUE DES DESSINS, AQUARELLES, ESTAMPES ET ŒUVRES DIVERSES DU MAITRE

I

II

III

IV

SUPPLÉMENT

BIBLIOGRAPHIE

I

II

GUSTAVE DORÉ AUX EXPOSITIONS

I

II

APPENDICE

DISCOURS DE M. ALEXANDRE DUMAS

DISCOURS DE M. PAUL DALLOZ

NOMS DES PROPRIÉTAIRES

DES OUVRAGES EXPOSÉS

GUSTAVE DORÉ


GUSTAVE DORÉ

Table des matières

Lorsqu’un artiste de la valeur de Gustave Doré vient à disparaître, il appartient à ses amis, à ses admirateurs, à ceux qui ont vécu à ses côtés, de s’occuper de sa renommée et de faire tout ce qui dépend d’eux pour que le talent de celui qui n’est plus soit honoré comme il mérite de l’être. Lorsque la famille du maître veut bien se prêter, avec la meilleur grâce du monde, comme c’est ici le cas, à cet hommage public, le premier devoir de tous est de remercier chaleureusement les membres de cette famille qui mettent à la disposition d’un groupe d’amis les trésors qu’ils possèdent, et qui se dessaisissent pour un temps d’œuvres qui doivent leur être doublement chères, puisqu’elles émanent d’un parent et d’un homme de haute valeur. Le Conseil d’administration du Cercle de la librairie, en décidant qu’une exposition des dessins, aquarelles et estampes de Gustave Doré aurait lieu dans l’hôtel qui lui appartient, a entendu rendre un hommage mérité à l’artiste extraordinaire qui n’a cessé de donner, pendant sa trop courte existence, le meilleur de son talent à la librairie; il a voulu à l’aide de cette exposition posthume, non seulement remettre sous les yeux du public les productions sans nombre dé cet homme célèbre à qui sa prodigieuse fécondité a été quelquefois injustement reprochée; il a voulu plus encore: il a décidé qu’un catalogue serait publié où l’on trouverait, à côté de la vie de l’artiste sommairement retracée, la liste aussi complète que possible de toutes les publications auxquelles Gustave Doré a collaboré. Après que l’exposition forcément éphémère sera close, ce catalogue conservera le souvenir de toutes les productions de l’artiste et permettra à la postérité, qui certainement s’occupera de Gustave Doré, de se renseigner sûrement sur les compositions répandues à profusion par lui dans la plupart des grands ouvrages publiés pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle.

Gustave Doré naquit à Strasbourg le 6 janvier 1832 ; sa première enfance se passa dans cette ville, et ce qui frappa tout d’abord sa vue, ce furent ces châteaux perchés sur les collines abruptes qui couvrent les bords du Rhin. Son père, ingénieur des ponts et chaussées, appelé par ses fonctions à Bourg en Bresse, emmena avec lui son fils, à peine âgé d’une dizaine d’années.

Doré commença ses études dans cette ville; en même temps qu’il suivait les cours du collège de Bourg, il mettait une assiduité au moins égale à courir la campagne, et ses jours de congé étaient utilisés d’une façon aussi profitable pour lui que les jours de classe; il accompagnait son père dans ses excursions et rapportait de ses promenades plus ou moins lointaines des notes, sinon des croquis, qui devaient lui servir singulièrement dans le cours de sa carrière d’artiste. Il faisait provision de documents, et lorsque le moment fut venu pour lui d’utiliser ce qu’il avait vu, il était merveilleusement préparé, parce que sa mémoire était meublée de ses souvenirs d’enfance, de ses premières impressions; ses compositions, tantôt fantastiques, tantôt réelles, étaient toujours encadrées dans des fonds dont l’idée était fournie par les paysages grandioses qu’il avait eus tout jeune devant les yeux et qu’il savait, selon la circonstance, approprier aux scènes qu’il imaginait ou qu’il se contentait de retracer.

Gustave Doré séjourna à Bourg plusieurs années; il fit même dans cette ville ses premiers essais comme lithographe, et dès 1845, confiait à l’imprimeur Ceyzeriat certains croquis à la plume; il ne vint à Paris qu’au commencement de l’année 1848. A ce moment son père, ayant pris un congé de quelques semaines, emmena avec lui son jeune fils rêvant de connaître la capitale et brûlant de vivre dans cette ville qu’il ne devait désormais quitter que fort accidentellement. Le collégien de Bourg ne s’était pas embarqué sans provisions; il avait glissé dans sa malle de nombreux croquis et avait résolu dans sa jeune tête de seize ans de soumettre ses essais à quelque juge compétent. Le Journal pour rire dirigé avec succès par Philipon était répandu à Bourg, et c’était de ce côté que Doré rêvait de tourner ses pas. Pendant une des rares journées où son père l’avait laissé seul, Gustave Doré, prenant sous son bras le portefeuille qu’il avait apporté avec lui, alla frapper à la porte de Philipon; il fut très bien accueilli. Philipon examina avec attention les croquis qui lui étaient soumis, causa avec cet écolier spirituel, enthousiaste et convaincu, et se laissa séduire par la nature sympathique du jeune homme qui venait s’offrir à lui. Devinant, avec son flair habituel, qu’il avait affaire à un garçon d’avenir, il lui assura du travail, lui promit de l’occuper continuellement et lui demanda de revenir le voir lorsqu’il serait décidé à aborder franchement la carrière des arts. Gustave Doré sortit tout joyeux du bureau de Philipon; il voyait déjà ses désirs réalisés, son ambition satisfaite; il ne lui restait plus qu’à faire partager à ses parents les espérances que l’entrevue avec Philipon avait fait naître dans sa jeune cervelle. Le premier soin de Gustave Doré, en retrouvant son père, fut de lui raconter son expédition, de lui dire le bon accueil qu’il avait reçu et les promesses qui lui avaient été faites. M. Doré, surpris de cette révélation, ne partagea pas sur-le-champ l’enthousiasme de son fils; il vit tout d’abord les graves inconvénients qu’il y avait pour Doré à interrompre ses études classiques qui étaient loin d’être terminées, pour aborder une carrière où il pouvait sans doute réussir, mais dans laquelle il pouvait également échouer; en père prudent, il craignait qu’à un moment donné, si le succès ne répondait pas à l’attente de l’éditeur du Journal pour rire, son fils pût lui reprocher d’avoir cédé à un entraînement qui ressemblait encore à un caprice d’enfant; il redoutait que l’avenir de Gustave Doré ne se trouvât entravé par une détermination prise à la légère. Il demanda donc du temps pour réfléchir et laissa passer quelques jours avant de se rendre au désir de son fils. Chaque matin le jeune artiste entretenait son père de ses projets, de ses aspirations; le père ne voulait pas se prononcer; un jour enfin Doré obtint que son père l’accompagnât chez Philipon; il exposerait ses inquiétudes paternelles au directeur du Journal pour rire, discuterait avec lui les chances de succès et déciderait ensuite du sort de son fils. Dans cette visite, M. Doré père se laissa facilement convaincre par les espérances qui lui furent données, et d’un commun accord fut rédigé un traité qui fait également honneur à la clairvoyance et à la sollicitude des deux signataires. L’éditeur s’assurait la collaboration d’un jeune inconnu dont il avait deviné l’intelligence et les aptitudes particulières, le père exigeait que les études classiques ne fussent pas négligées et que le travail auquel Doré serait astreint ne le privât ni de l’instruction nécessaire, ni de la vie de famille pendant le temps des vacances régulières. Nous reproduisons in extenso ce traité qui, vu l’avenir de Doré, nous semble être un document véritablement intéressant:

Entre Pierre-Louis-Christophe Doré, ancien élève de l’école polytechnique, chevalier de la légion d’honneur, ingénieur en chef des ponts et chaussées, et Charles Philipon, négociant à Paris, place de la Bourse, 29, agissant au nom et comme représentant de la maison Aubert et Cie, éditeurs, place de la Bourse, 29.

M. Doré père voulant développer le talent de son fils Gustave Doré, âgé de seize ans, l’exercer aux travaux lithographiques et populariser son nom, s’est adressé à M. Philipon, et dans ces circonstances sont intervenues les conditions suivantes:

M. Philipon s’engage à trouver à M. Doré fils des travaux lithographiques soit à la plume, soit au crayon, aux prix ci-après:

1° Dessins à la plume format d’une page du Journal pour rire, quarante francs;

2° Dessins au crayon, format dit: quart jésus, des Souvenirs de garnisons, des Mœurs algériennes et A la guerre comme à la guerre, albums de Cham, quinze francs.

Les prix sont ainsi fixés pour la première année; ils seront portés, savoir, pour la seconde: dessins à la plume, cinquante francs; dessins au crayon, vingt francs; pour la troisième année: dessins à la plume, soixante francs; dessins au crayon, vingt-cinq francs.

M. Philipon ne devra demander des travaux à M. Doré fils, que dans la mesure des besoins de la maison Aubert, néanmoins il garantit à M. Doré fils une planche par semaine.

A la fin de chaque mois, le compte des dessins faits par M. Doré fils et acceptés par M. Philipon sera établi; tous les dessins publiés seront payés aux mains de la personne que M. Doré père aura désignée à cet effet.

. Pendant les trois années qui forment la durée du présent traité, M. Doré fils ne devra exécuter aucun dessin pour un autre éditeur que pour la maison Aubert et Cie.

Attendu l’état de minorité de M. Doré fils, M. Doré père garantit l’exécution du présent traité, dans toutes ses parties, sous la réserve toutefois que M. Doré fils ne sera tenu de fournir qu’une planche par semaine, s’il n’a pas le temps d’en faire davantage, soit à cause de ses devoirs tant que dureront ses études, soit à l’époque des vacances dont il sera libre de jouir, soit enfin pour cause de maladie; sous peine de tous dommages et intérêts qui seraient dus à M. Philipon en cas d’inexécution et d’infraction et qui seraient payés personnellement par M. Doré père.

Fait double, à Paris, le 17 avril 1848.

Signé : DORÉ,

CH. PHILIPON.

Ce traité, qui n’était pas absolument conforme au projet primitif, est écrit entièrement de la main de M. Doré père qui, en l’envoyant de Bourg à Philipon, le faisait accompagner de la lettre suivante:

MONSIEUR,

J’ai l’honneur de vous renvoyer, en double expédition, le traité que je vous avais déjà envoyé par l’intermédiaire de ma femme et dans lequel vous avez trouvé des suppressions à faire.

J’ai préféré le recopier que d’approuver des ratures. Vous voyez que je ne fais aucune difficulté de supprimer les articles qui ne vous ont pas convenu. Je me repose entièrement sur vos lumières, votre honneur et vos bons soins pour guider mon fils dans sa carrière; je n’aurais pas eu besoin d’un traité par écrit, votre parole m’eût parfaitement suffi, et j’aime à croire que, de votre côté, vous n’eussiez pas douté de la mienne, comme répondant de Gustave; c’est un jeune homme plein d’honneur et de bons sentiments, et vous pouvez compter qu’il ne manquera pas à ses engagements.....

DORÉ.

Avant même que le traité que nous venons de reproduire fût signé, Doré avait donné à la maison Aubert une série de planches fort drôles qui furent publiées en album sous le titre des Travaux d’Hercule; le côté comique de l’esprit de Doré se révélait déjà complètement dans ces croquis d’enfant qui rappelaient, sans doute, quelques travaux analogues publiés antérieurement, qui accusaient toutefois une originalité réelle. A partir du moment où Gustave Doré se fut engagé avec Philipon à fournir périodiquement des dessins au Journal pour rire, il prenait rang parmi les artistes, et désormais sa biographie se résume dans ses œuvres; il suivit pendant une année ou deux les cours du lycée Charlemagne, mais ses études classiques avaient été en réalité terminées le jour où il avait inscrit son nom au bas d’une planche destinée à un journal. Comment apporter aux classes une attention et une assiduité suffisantes, lorsque l’on avait, à la fin de chaque semaine, le devoir de fournir à un journal périodique un dessin qui devait égayer un public nombreux? Comment s’astreindre à faire, une version grecque ou un discours latin lorsque l’on sent en soi une vocation sérieuse qui vous porte à traduire à l’aide du crayon, du pinceau et de l’ébauchoir ce que vous êtes peu capable de rendre autrement? Doré avait d’ailleurs besoin d’une indépendance absolue à cette époque de son existence; il n’aurait pu, sans danger pour son talent, subir un enseignement quelconque; c’était, au moment où il semblait travailler le moins, qu’il travaillait le plus; qu’il fût au bal, dans le monde, sur le boulevard, au spectacle ou en voyage, il étudiait sans cesse ce qu’il voyait et gardait dans sa mémoire ses moindres impressions pour les utiliser quand le moment se présenterait. Lors même qu’il paraissait le plus enclin au plaisir, le plus distrait, il ne s’écoulait pas une journée qu’il ne dessinât quelques croquis, qu’il ne retraçât dans un album ce qui l’avait particulièrement frappé, et il passait quelquefois des nuits entières à fixer sur le papier les scènes auxquelles il avait assisté, les choses qu’il avait vues, les types singuliers qui. avaient attiré son attention; plus souvent encore il donnait un libre cours à son imagination et il inventait ces sujets profondément comiques qui, chaque semaine, faisaient rire tout Paris.

Avant d’avoir trouvé sa voie, Gustave Doré regarda un peu autour de lui et ne fut pas indifférent aux ouvrages en vogue lorsqu’il entra dans la carrière. Sans aucun doute les Animaux peints par eux-mêmes, de Grandville, les Albums de Toppfer et de Cham, eurent une certaine influence sur ses débuts. Dans les premiers croquis de Gustave Doré, on retrouve ces animaux vêtus dé nos habits que Grandville savait si bien faire parler et agir; Doré fit de véritables contrefaçons de ces colloques spirituels dans lesquels le bœuf, le cerf, le cheval et tant d’autres bêtes tiennent, sous des apparences frivoles, des propos souvent fort sensés; avec son esprit observateur, il trouvait là un moyen facile de rendre, à l’aide de sous-entendus, certaines conversations, certaines scènes, auxquelles il avait assisté ; en même temps qu’il s’inspirait de Grandville, il usait également des procédés si ingénieusement mis à la mode par Toppfer et par Cham. L’influence que le peintre suisse avait exercée sur l’auteur des Travaux d’Hercule est certaine, et cette influence se retrouve dans la plupart des premiers dessins donnés par Doré au Journal pour rire. Non seulement il fait, à l’exemple de Toppfer, des séries de sujets relatifs à une même catégorie de gens ou à un seul et unique couple, mais il dessine au simple trait les personnages qu’il met en scène, et par ce côté encore se rapproche de Toppfer qui, au moyen d’une silhouette obtenue très sommairement, rendait les scènes les plus mouvementées et les groupes les plus nombreux. Un autre album, Des-Agréments d’un voyage d’agrément (1851), semble imité des publications analogues de Cham, et chez le jeune artiste comme chez son devancier l’esprit ne fait pas défaut, mais la main dénote encore une inexpérience bien naturelle. Dans ces deux ou trois ouvrages seulement qui sont, à vrai dire, l’œuvre d’un enfant, Gustave Doré se montre hésitant; cette timidité ne sera pas de longue durée; l’artiste se délivrera bientôt de toutes les entraves qui gênent sa verve, et dès qu’il aura conquis son public, il se dégagera promptement de toute influence étrangère et se décidera à ne puiser qu’en lui-même ses inspirations.

Au même moment où Doré imitait, à certaines heures, quelques œuvres de ses contemporains ou de ses devanciers, il ne demandait qu’à lui seul certaines compositions dramatiques inventées pour son plaisir particulier et qu’il ne songeait à montrer à personne. Au retour d’une soirée passée au théâtre, après une lecture, il crayonnait, tout enfant, sur de grandes feuilles de papier, les épisodes les plus émouvants du drame auquel il avait assisté, ou les récits les plus intéressants qu’il venait de lire. Le jeune artiste se préparait ainsi, inconsciemment peut-être, très sûrement en tout cas, à devenir quelque jour un des interprètes les plus intelligents des grands auteurs européens. Son esprit ouvert à tout, curieux de tout, le portait dès l’enfance à se rendre un compte exact de ce qu’il voyait, de ce qu’il lisait, de ce qu’il entendait. Non content de bien comprendre, de saisir avec promptitude tout ce qui se présentait à lui sous une forme quelconque, il voulait en conserver un souvenir précis, et le crayon lui paraissait l’agent le plus sûr pour meubler sa mémoire d’une manière certaine. Des mains pieuses ont recueilli ces essais enfantins, trop imparfaits pour être mis sous les yeux du public, assez clairement exprimés toutefois pour donner une excellente idée des dispositions précoces de Gustave Doré. En feuilletant ces compositions datées de 1844, de 1845 et 1846, dans lesquelles apparaît en germes cette étonnante aptitude de l’artiste à s’assimiler la pensée d’autrui, nous nous sommes expliqué l’accueil favorable fait à Gustave Doré par Philipon, car, avec son flair et son œil exercés, il put se rendre facilement compte que le jeune homme avait en lui l’étoffe d’un artiste de race et ne ressemblait en aucune façon au grand nombre de jeunes prodiges en herbe qui venaient chaque jour lui offrir leurs services. Quelque faciles à constater que soient les défauts de ces compositions, quelque inexpérimentée qu’ait été la main de celui qui les signait tout au long en y mettant souvent la date et le jour même où ils avaient été faits, on trouve à l’état embryonnaire, dans ces compositions d’un gamin de quinze ans, le germe certain d’une intelligence ouverte, laquelle n’avait qu’à s’exercer, qu’à vouloir, pour se développer. Ces compositions jetées sur le papier au sortir d’une représentation de l’Auberge des Adrets, de la Dame de Saint-Tropez, de Trente ans ou la vie d’un joueur, ou après la lecture d’un roman de Walter Scott, avaient, malgré leurs imperfections, une saveur particulière, et témoignaient en tout cas de cette haine de la banalité que dénotent toutes les œuvres signées du nom de Gustave Doré. Le futur illustrateur de Dante, de Shakespeare ou de l’Arioste faisait ses premières armes, loin du bruit, dans la ville de Bourg, et se préparait, sans maître, sans guide et pour ainsi dire sans modèles, à honorer la carrière dans laquelle il rêvait de se faire un nom.

Pendant les premières années de son séjour à Paris, Gustave Doré, lié par un traité avec Philipon, suivit à la lettre le contrat que son père avait signé pour lui; il travailla exclusivement au Journal pour rire, et s’il inventait quelques compositions dans le genre de celles qu’il avait faites à Bourg, il les gardait pour lui et ne les livrait pas à la publicité. Chaque semaine, il apportait à Philipon son dessin, ou ses dessins, car son extrême facilité lui permettait de ne pas se renfermer dans les limites strictes imposées par le contrat passé, et des caricatures ou des scènes de mœurs semblaient, pour le public, occuper seules son crayon.

Lorsque le traité expira, au bout des trois années, le nom de Doré n’était pas encore célèbre, mais il était connu; on appréciait ses spirituelles boutades, ses croquis pleins d’entrain et de verve, et plusieurs éditeurs avaient jeté leur dévolu sur le jeune artiste; quelques auteurs avaient aussi apprécié ses ouvrages et se montraient désireux d’utiliser son talent; le bibliophile Jacob, Paul Lacroix, fut un des premiers à applaudir le débutant, et nous ne serions pas surpris d’apprendre que ce fut lui qui mit Doré en rapport avec J. Bry. Dans les OEuvres illustrées du Bibliophile, publiées en 1852 chez cet éditeur, on trouve en effet un certain nombre de bois signés du nom de Doré, et c’est dans les éditions à bon marché que publiait chaque semaine l’éditeur J. Bry que Doré fit ses premiers essais dans un genre auquel il ne devait désormais faire que de rares infidélités; un roman d’Alphonse Brot, Seule au monde, parut également dans cette collection, accompagné de bois dessinés par Gustave Doré, et, en 1854, la première édition des OEuvres de Rabelais, ornée de dessins de Doré, donnait au nom du débutant une notoriété qu’il n’avait pas encore. Au même moment paraissait également chez Bry, l’Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la Sainte Russie, album d’un comique achevé qui fut remarqué et que l’on recherche encore aujourd’hui. Grâce à ces publications isolées qui n’empêchaient pas Doré de donner chaque semaine au Journal pour rire un ou plusieurs dessins, l’attention fut attirée sur les œuvres du jeune artiste; la critique s’en occupa, et ne laissa passer aucune occasion de parler de lui. Lorsqu’on apporte des éléments nouveaux dans un genre, lorsqu’on inaugure une manière, le public se montre tout d’abord défiant et peu favorablement disposé ; il hésite à accorder sa confiance à ce nouveau venu qui bouleverse un peu les idées reçues, qui paraît se moquer de la routine et travailler selon son sentiment propre; on traite volontiers de révolutionnaire cet indépendant, et, s’il n’est pas réellement sûr de lui, s’il ne sait pas imposer sa manière à force de talent et de volonté, il court de grands risques de sombrer, ou bien, en se pliant aux exigences du convenu, de perdre toute son originalité et sa raison d’être. Doré ne se laissa pas plus abattre par les critiques amères que ses œuvres suscitaient, qu’il ne se grisa des éloges qui lui étaient donnés; il suivit son chemin sans faiblir, ayant foi en lui, ayant confiance dans l’avenir, et ne fit aucune concession à la mode. Quand parurent les Contes drôlatiques de Balzac (1855), le public accueillit froidement cet ouvrage dans lequel Doré avait répandu le meilleur de son talent. Il nous souvient encore d’avoir vu toute l’édition tomber au rabais chez l’éditeur Delahaye et d’avoir acquis, pour quelques francs, un exemplaire de ce livre que l’on recherche aujourd’hui avec passion et que l’on a raison de classer parmi les meilleurs ouvrages illustrés de notre temps. Le public, et nous entendons par là le public qui lit et regarde avec soin ce qu’il achète, se montrait dérouté devant ces illustrations d’un nouveau genre et demandait à réfléchir avant de former son œil à ces dessins extraordinaires; il ne se rendait pas à discrétion; il avait besoin d’une éducation nouvelle pour bien comprendre les croquis du jeune maître et pour les apprécier comme ils méritaient de l’être. Aujourd’hui cette éducation est faite et bien complètement faite, et les Contes drôlatiques passent aux yeux du plus grand nombre comme le chef-d’œuvre de Gustave Doré. Il y a en effet plus d’un point commun entre cet ouvrage de Balzac et l’esprit de Doré. Celui-ci, à cette époque de son existence, plein de jeunesse, de vie et d’entrain, était fort bien préparé à traduire les conceptions exceptionnellement comiques, les épisodes singulièrement folâtres du romancier rabelaisien; son esprit s’accommodait fort bien des gauloiseries du Tourangeau, et son imagination, pouvant prendre un libre cours, se trouvait fort à l’aise devant le texte de Balzac. Du jour où parurent les Contes drôlatiques, certains esprits clairvoyants accordèrent à Doré une place exceptionnelle dans la carrière qu’il semblait à cette époque devoir suivre exclusivement. Ils déclarèrent qu’un artiste était né qui pouvait traduire pittoresquement tous les ouvrages de valeur publiés de son temps, et qui mettrait sa verve, son imagination et son intelligence au service des grands écrivains de tous les pays et de tous les siècles. L’avenir a donné raison à cette prédiction, et dans la suite nous verrons que Gustave Doré n’a pas failli aux promesses qu’il avait données le jour où il avait mis son nom à côté de celui de Balzac.

Dans le Voyage aux Pyrénées, de Taine, dans la Chasse aux lions, de J. Gérard, et dans les Aventures du Chevalier Jaufre, Doré se montre toujours original, bien inspiré et jamais banal, mais sa manière ne se révèle pas d’une façon particulièrement intéressante; nous le retrouvons au contraire aussi maître que jamais, aussi original que possible, dans cette légende du Juif errant (1856), qui est digne de prendre place à côté des Contes drôlatiques de Balzac. Il est vrai que là encore Doré est absolument dans son domaine. La légende du Juif errant laisse à son imagination une liberté entière; les pays que parcourt l’éternel vieillard, les mers au milieu desquelles il passe, les régions qu’il fréquente, permettent au merveilleux rêveur de donner cours à toute sa fantaisie. Rien de réel absolument dans cette légende, ni les maisons de la ville que traverse le Juif errant, ni les montagnes qu’il gravit péniblement, ni les vallées peuplées de crocodiles et de serpents où il cherche en vain la délivrance, c’est-à-dire la mort. Partout apparaît l’immortel remords, le Christ portant sa croix, tantôt soutenu sur des nuages, tantôt marchant devant le fugitif, et toujours cette vision est rendue avec un art infini. Le Jugement dernier termine la série des scènes consacrées par Gustave Doré à la légende du Juif errant. Ici encore l’artiste a rendu avec une originalité terrible la fin des misères de ce déshérité ; il n’a songé à aucun de ses prédécesseurs qui avaient traité le même sujet, et Jean Cousin n’a pas plus de droit que Michel-Ange à revendiquer quoi que ce soit dans cette composition. Doré a toujours, entre beaucoup d’autres, le mérite d’être lui-même et de ne jamais piller autrui. Lui qui savait si bien voir et qui regardait sans cesse semblait tout oublier lorsqu’il était assis devant sa table; et, lorsqu’il tenait le crayon, il trouvait dans son imagination assez de richesses pour pouvoir se passer des trésors que lui avaient légués ses devanciers.

En 1861, Gustave Doré mit au jour une œuvre de longue haleine à laquelle il travaillait depuis plusieurs années. Pour la première fois il s’attaquait à un poème qui ne présentait aucun côté comique, et il réussissait pleinement dans ce travail nouveau pour lui. Non seulement il encadrait dans des paysages d’un caractère profondément lugubre les scènes qu’il empruntait au poète, mais ces scènes elles-mêmes étaient tracées avec une intelligence qui se révélait du premier coup supérieure. Commenter d’une façon pittoresque l’Enfer de Dante était une entreprise hardie, digne d’un artiste jeune et audacieux; les plus forts y ont échoué ; peu de maîtres ont osé s’attaquer à toutes les phases de ce poème sublime et se sont contentés de traiter quelques sujets appropriés à leur tempérament et choisis avec soin; Doré aborda de front l’œuvre du poète florentin et traduisit à sa manière le poème de l’Enfer. Cet artiste qui, jusque-là, n’avait traité que des sujets où la fantaisie était permise devait ici, sous peine de faire complètement fausse route, suivre scrupuleusement le texte qu’il avait sous les yeux et se laisser absolument guider par le maître penseur dont il se faisait l’interprète; il se pénétra donc de l’œuvre de Dante, subit le charme saisissant et profondément poignant du poème et nous fit assister, dans une série considérable de tableaux, aux tortures morales et physiques que souffrent les damnés, aux punitions éternelles promises aux vicieux de tous les temps et de tous les genres. Jamais, avant cette édition illustrée qui vit le jour pour la première fois en 1861, l’Enfer de Dante n’avait été commenté d’une façon aussi pittoresque, n’avait été traduit en un langage aussi clair, même pour ceux qui ne savent pas lire; Doré, en s’adressant pour ses débuts à l’un des ouvrages qui font le plus honneur à l’esprit humain, semblait vouloir témoigner de sa vaillance et de son audace; plus la tâche était difficile, plus l’entreprise était hardie, plus il aurait à s’efforcer pour se satisfaire lui-même avant de penser à satisfaire autrui, plus il était heureux; les besognes vulgaires ne convenaient pas à son intelligence supérieure, l’extraordinaire seul l’attirait et le captivait. L’Enfer obtint un succès mérité ; les planches de Gustave Doré furent publiées dans tous les pays, accompagnées du texte original traduit dans toutes les langues: les compatriotes de Dante eux-mêmes empruntèrent à Gustave Doré ses compositions pour les intercaler dans une édition moderne, et cet hommage rendu par les Italiens à l’artiste français dut particulièrement toucher son cœur et flatter son amour-propre.

Après avoir terminé une œuvre aussi considérable, Gustave Doré ne trouve, pour se reposer, d’autre moyen que de reprendre ses anciennes allures; il donne une édition illustrée des Aventures du Baron de Munchhausen et l’Histoire de l’intrépide capitaine Castagnette. Dans ces deux ouvrages on retrouve cette imagination intarissable, cette franche gaieté qui avaient valu à Doré, dès ses débuts, le succès. L’œuvre allemande de G. A. Burger est traitée avec une verve toute gauloise; ces aventures fantastiquement baroques de ce baron d’outre-Rhin ont été retracées avec un entrain sans pareil; Doré se substitua continuellement au récit et dut, à certains moments, se figurer qu’il était l’auteur en même temps que le traducteur de ces bouffonneries ultra-fantaisistes; l’Histoire du capitaine Castagnette appartenait au même ordre d’idées et pouvait aussi bien appartenir à G. Doré qu’au véritable auteur, Manuel. Ce héros mutilé dans lequel parvient à se fixer un obus qui, à un moment donné, éclate et réduit en mille morceaux l’indomptable officier, est une création digne de Doré lui-même; notre génération a présentes à la mémoire toutes les étapes de cette odyssée, et il n’y a pas jusqu’à cette dernière image où apparaît seule la croix d’honneur épargnée dans l’explosion finale de ce brave indompté, qui n’accuse l’origine française de cette historiette faite pour égayer longtemps encore nos successeurs. Ce livre peut prendre place à côté des lithographies dans lesquelles Charlet, Raffet et Bellangé ont, en célébrant la gloire de l’armée française, créé une légende qui a charmé nos pères.

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Altersbeschränkung:
0+
Veröffentlichungsdatum auf Litres:
15 Januar 2025
Umfang:
131 S. 2 Illustrationen
ISBN:
4064066333324
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Bookwire
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