Buch lesen: "Récits de terroir"

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Gaspard de Cherville

Récits de terroir


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066315719

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI



I

Table des matières

VAUGOIS LE TUEUR DE LOUPS

Les primes affectées par la loi à la destruction des loups sont loin d’être exagérées. Certainement, elles représenteront une aubaine pour celui qui, accidentellement, aura tué un de ces dangereux animaux; mais elles ne seront que la juste rémunération des peines, des veilles, de l’énergie de l’homme qui se sera imposé la mission de les pourchasser. Sans la passion, un ferment autrement puissant que la récompense, on se résignerait difficilement dans le monde forestier à. l’effort qu’exige la poursuite et la destruction d’un loup par un homme isolé. Ceux-là seuls dont le cœur a été blindé par ce démon de la chasse qui rend insensible aux fatigues, aux dangers comme aux déceptions, oseront affronter cette tâche. Quand ils y réussissent, la satisfaction de cette passion l’emporte de beaucoup sur l’attraction que de belles pièces monnayées exercent toujours sur le paysan, mais, nous devons le reconnaître, ne leur fait jamais oublier de les empocher.

Nous avons connu un vieux sabotier que possédait l’amour de cette chasse, entre toutes hasardeuse. Je ne sais trop quel grief il pouvait avoir eu contre l’espèce, soit dans la vie présente, soit dans une incarnation antérieure; mais le massacre des loups était sa préoccupation quotidienne. Quand il quittait la loge, pour rentrer au village, au lieu de suivre la route en fumant sa pipe, avec l’indifférence de ses collègues, il choisissait toujours, pour revenir, quelque ligne, quelque sentier peu fréquentés; tout en marchant, ses yeux se promenaient à droite, à gauche, cherchant quelque indice du passage de ses ennemis, pieds, laissées, déchaussures, puis les observant minutieusement pour s’assurer de la qualité du personnage dont il avait trouvé la carte de visite.

Il connaissait à un louvard près tout le personnel de sa forêt, mais en malin qu’il était, il se gardait bien de le signaler à personne, et à M. le lieutenant de louveterie moins qu’à tout autre, effaçant au besoin les voies trop apparentes et trop visibles. L’hiver venu, le lendemain de la première neige, sans chien, armé d’un mauvais fusil, il battait les bordures, quêtait un pied, puis, quand il le rencontrait, ce qui ne tardait guère, commençait cette œuvre laborieuse qui, en vénerie, s’appelle «défaire une nuit de loup».

Quelquefois, quand il n’avait pas de bonne rentrée, il lui fallait marcher la moitié du jour, le regard braqué sur cette empreinte conductrice. Quand l’état de la voie lui indiquait que le liteau était proche, il n’avançait plus qu’avec des précautions infinies, toujours à bon vent, quelquefois en se traînant à plat ventre. Il lui arrivait souvent de tirer le carnassier au déboulé, comme un lièvre; il en tua cinq de la sorte dans le même hiver.

Malheureusement, les années sans neige ne sont pas très rares dans notre région, et le père Vaugois, c’était le nom du sabotier, pratiquait également l’affût; le sien était classique, avec traînée et carnage embaumant à deux kilomètres à la ronde. Il grossissait de la sorte la liste de ses victimes; mais ce qu’il récoltait surtout dans ces veillées peu hygiéniques, c’était une remarquable collection de rhumatismes. Il en était à peu près perclus lorsqu’un loup monstrueux abattit dans la nuit une jument dans l’herbage; à cette nouvelle, Vaugois sentit se réveiller toutes ses ardeurs; il acheta la carcasse de la bête à son propriétaire, — chez nous rien ne se donne; — il installa son carnage, creusa son trou, et, au bout d’une semaine, il commença ses factions.



Elles se répétèrent pendant vingt-trois nuits consécutives, et on était au mois de février, et l’affûteur était alors âgé de cinquante-sept ans! Deux apparitions de son ennemi entretenaient son héroïque persévérance. Dans la vingt-troisième nuit, un faible clair de lune lui permit de l’ajuster et de le tirer; mais son coup d’œil avait perdu de sa justesse; ses nerfs, ébranlés par les douleurs, n’avaient plus la rigidité d’autrefois; sa balle atteignit l’objectif;, le loup frappé fléchit, mais il se releva pour disparaître.

Vaugois attendit le jour, et il essaya de suivre l’animal aux rougeurs; le loup laissant des traces de sang en dehors et d’un seul côté de l’empreinte de son pied, il en concluait que l’os d’un des membres postérieurs était brisé et que l’animal ne pouvait aller loin; il battit la forêt pendant plusieurs heures, mais sans succès, et rentra chez lui harassé, mais encore plus désespéré d’avoir perdu la bête, que, pour se consoler, il appelait: Mon loup!

Lelendemain, Vaugois apprenait par la rumeur publique qu’un berger d’un village voisin colportait dans les fermes un loup qu’il prétendait avoir pris au piège, recevant, comme c’est l’usage, des œufs, des fromages lestés de quelques gros sols, témoignage de la reconnaissance des populations délivrées.

Convaincu que c’était avec son loup que cet imposteur battait monnaie, Vaugois y courut; l’examen de la blessure justifiait ses suppositions, il réclama sa bête; le berger, alléché par les prémices de la recette, s’entêta; le sabotier s’anima, —les rhumatismes rendent rageur; — hors de lui, en reconnaissant l’insuffisance de son éloquence, il recourut à la pantomime, et, malgré ses cinquante-sept ans et ses douleurs, il lui administra une maîtresse raclée, dont le garde champêtre, qui voulait s’interposer, recueillit pas mal d’éclaboussures. Conduit devant le maire de la commune, un ancien officier de la Grande-Armée, l’irascible tueur de loups subit une verte remontrance. Il l’écouta sans sourciller, puis, redressant la tête:

— Monsieur le Maire, dit-il, avec un accent convaincu, une supposition qu’un imbécile fût venu soutenir à l’empereur et roi que c’était lui qui avait gagné la bataille d’Austerlitz; est-ce que vous croyez que Napoléon le Grand aurait pu s’empêcher de lui flanquer son poing sur la figure?... Eh bien, ce loup-là, c’est ma bataille d’Austerlitz, à moi!

La prime fait une maigre figure à côté de l’image évoquée par le vieux sabotier, convenez-en. Il est juste d’ajouter que le vainqueur des Austro-Russes ne dédaigna pas plus les bénéfices matériels de sa victoire que le brave Vaugois ne dédaignerait les écus du gouvernement, s’il était encore de ce monde.


II

Table des matières

L’ÉTOURNEAU

Si peu que vous ayez pratiqué les flâneries à travers champs, il vous sera probablement arrivé d’apercevoir, mêlé à quelque troupeau de vaches, plus souvent de moutons, un vol d’oiseaux dont la familiarité avec ces quadrupèdes vous aura semblé assez singulière pour que vous perdiez votre temps — puissiez-vous ne l’avoir jamais plus mal employé — à les contempler.

De taille moyenne, un peu moins gros qu’une grive et plus effilés, remarquables par les reflets verts, violets, dorés du satin de leur plumage et par les mouchetures tantôt rousses, tantôt d’un gris d’argent qui le ponctuent, ces oiseaux allaient et venaient affairés par leur glane dans le pré, ou dans l’herbe roussie du guéret, plus souvent à terre qu’à l’essor, passant et repassant entre les groupes et jusque sous le ventre du peuple ruminant ou bêlant, et poussant à chaque instant l’audace jusqu’à prendre pour perchoir le dos de l’un de ces êtres, qui doivent pourtant leur apparaître comme des mastodontes, et à y poursuivre leur cueillette d’insectes. Il est juste d’ajouter que ces privautés semblent encouragées par l’indifférence du piédestal qui, lui, continue de paître. Ces amis un peu effrontés de notre bétail, ce sont les étourneaux.

La sagesse des nations a gratifié l’étourneau d’une cervelle légère. C’est le moment de vous assurer que tous ces dictons ne sont pas articles de foi. Si vous approchez, tous les oiseaux épars sur le sol ouvriront leurs ailes et s’éloigneront d’un vol tourbillonnant. Avant de se décider à rejoindre leurs compagnons, ceux qui fourragent dans quelque toison vous laisseront, au contraire, avancer à courte distance. Nous estimons que c’est un peu parce qu’ils ne quittent qu’à regret un gîte aussi agréable, mais beaucoup parce que l’expérience a démontré aux étourneaux qu’en pareil cas la crainte d’endommager leur support vous condamne, bon gré mal gré, à la clémence, et le calcul n’est pas d’une tête folle.


D’ailleurs, l’espèce a le don de sociabilité qui ne va jamais sans une certaine intelligence. L’étourneau s’isole, il est vrai, pendant la saison des nids; un isolement à deux, bien entendu. Après avoir fait son nid dans quelque trou d’arbre, de rocher et plus souvent de vieux mur, après avoir élevé les quatre oisillons qui sont sortis des œufs d’un bleu verdâtre que la femelle a pondus, et couronné ses devoirs de père de famille en les initiant à l’art du vol, l’étourneau rejoint ses amis en leur amenant ce renfort.

La bande se reforme, elle est de vingt jusqu’à une centaine d’oiseaux qui, dès lors, ne se quittent guère, traversant les airs à d’assez grandes hauteurs, quêtant, picorant, digérant de compagnie, partageant en frères la bonne et la mauvaise fortune et jusqu’à la grêle de mitraille qu’un chasseur plus enragé qu’avisé ne craindra pas de faire pleuvoir sur le groupe tumultueux, mais serré, qu’ils forment en volant.

Meurtres inutiles et que nous ne cesserons pas de condamner; la chair de l’étourneau n’est pas mangeable. Des industriels ont essayé de lui faire perdre son amertume caractéristique. Ils ont enfermé des étourneaux dans des volières en leur prodiguant une nourriture exclusivement végétale. Ils n’ont réussi qu’à accentuer la maigreur pro verbiale de l’oiseau. Lous estournagalhs non baden pas gras, disent les Gascons, les étourneaux ne deviennent pas gras.

Les Étourneaux.


On prétend encore qu’en leur coupant la tête immédiatement après les avoir abattus ils deviennent très comestibles; il est douteux que le régal mérite tant de peine.

L’instinct sociable des étourneaux se révèle encore d’une manière plus curieuse.

Pendant la journée, ils se réunissent en petites bandes, ce qui leur permet de pourvoir plus aisément à leur nourriture; le soir venu, toutes ces bandes obéissant soit à une attraction commune, soit à leur prédilection pour un gîte particulier, se rassemblent, pour passer la nuit, en une véritable armée, que l’on peut évaluer de cinq mille à vingt mille oiseaux; ces soi-disant étourdis, qui branchent un peu partout pendant la belle saison, choisissent toujours pour auberge d’hivernage les massifs des roseaux des grands marais, dont l’épaisseur leur ménage un excellent abri contre le froid et la bise.

Nous avons assez souvent assisté au coucher et au réveil des étourneaux, aux abords d’un vaste marécage, en Normandie.

Aussitôt que le soleil s’abaissait à l’horizon, on voyait leurs pelotons ponctuer tous les coins du ciel. Après avoir décrit quelques ellipses au-dessus de l’hôtellerie, ils se posaient sur les arbres des alentours, qui en étaient littéralement chargés. Probablement quand ils se voyaient en nombre suffisant, ils se remettaient à l’essor, puis, après avoir plusieurs fois tournoyé, ils prenaient possession de la chambre à coucher.


Les bandes qui survenaient répétaient cette manœuvre; jusqu’à la nuit, il en arrivait toujours et de la forêt de roseaux s’élevaient des gazouillements assourdissants qui allaient en s’éteignant, à mesure que les ombres s’épaississaient; enfin, tout se taisait dans la jonchée, et le silence de la nuit n’était plus troublé que par les appels des canards que dominait, de loin en loin, le cri rauque du butor.

Le lever de ce petit peuple n’était pas moins original.

Aux premières lueurs de l’aube, le murmure gazouillant reprenait; mais cette fois, il s’y mêlait des cris aigres et aigus, car l’organe de l’étourneau de la sauvagerie est loin d’être agréable.

Tout à coup, comme s’ils eussent tous obéi à un signal, cette énorme agglomération d’oiseaux se levait d’un seul jet, d’un seul vol, formant un nuage qui obscurcissait les fauves clartés montant à l’orient; cette trombe ailée passait et repassait sur la nappe on doyante des roseaux avec un bruit qui s’entendait à plus d’un kilomètre, puis elle s’élevait par des vols toujours concentriques, montait dans la direction du zénith et se désagrégeait; chaque bande se reformait, et les braves petits compagnons s’enfonçaient aux quatre points cardinaux et disparaissaient dans le lointain, allant à de très grandes distances, sans aucun doute, poursuivre leur combat pour la vie, la glane laborieuse et l’aide mutuelle pour résister aux tyrans de l’air.

Ce n’était pas seulement la beauté de son plumage qui désignait l’étourneau aux capricieuses prédilections du maître de la création, c’était surtout son aptitude à retenir le chant qu’on lui enseigne et à prononcer quelques paroles.

Mais cette aptitude, il n’a guère lieu de s’en féliciter; comme il arrive à bien d’autres encore qu’à lui, ses petits talents lui coûtent souvent sa liberté et lui valent les cruels honneurs de la cage.

Élevé à la dignité de notre commensal, il échange généralement son nom d’étourneau contre celui de sansonnet qu’il portait dans le vieux français, et est, par-dessus le marché, qualifié de «perroquet de savetier».

Il ne faut pas croire que cette transformation de l’étourneau criard en sansonnet chanteur puisse se faire à tout âge: non, le sujet dont on veut essayer l’éducation doit avoir été pris dans le nid; chez les bêtes comme chez les gens, l’habitude est une seconde nature, contre laquelle les efforts les plus persévérants risquent de se briser: si le jeune prisonnier a déjà répété le ramage et le cri désagréable de ses parents, on ne les lui fera pas oublier; au lieu d’un concert en chambre, on aura un charivari.


III

Table des matières

LA MAISON DU GARDE

Il y a, dans la forêt de Rambouillet, une maison de garde devant laquelle je n’ai jamais passé sans commettre le péché d’envie. Lorsque je fis sa connaissance, mai avait restauré son encadrement de feuillages, le printemps avait garni d’une mante de verdure les robustes chênes qui l’abritent, et constellé de fleurs l’éblouissant tapis sur lequel elle est posée; son toit disparaissait sous le velours des mousses; les lames et les hampes des iris lui faisaient un diadème d’émeraudes et de lapis; le rideau de liserons de sa fenêtre était tout diapré de clochettes de satin multicolore, et une légère spirale de fumée bleuâtre et diaphane montait paisiblement de sa cheminée.

Depuis, aux heures de lassitude et de découragement, les vagues désirs que la vue de cette maisonnette m’avaient inspirés ont rarement manqué de se définir. Pourquoi demander tant, quand pour être heureux il faut si peu? Pourquoi s’acharner à la poursuite des chimères, lorsque la réalité est si facile à saisir? Pourquoi subir toutes les amertumes, user ses forces à remuer un rocher trop lourd, lorsqu’un chemin si doux, si facile, conduit à ce but inévitable de toutes les ambitions humaines, la mort? Pourquoi enfin, ne pas se réfugier dans ce nid de bonheur, loin des hommes et loin du bruit, des entraînements funestes de ces joies fausses qui ne sont jamais que le prélude d’un regret, pour y vivre de cette vie demi-sauvage dont les besoins sont si aisément satisfaits, où la calme sérénité des grands bois se reflète dans le cœur et dans l’esprit des gens qui l’habitent?


C’était, hélas! une illusion que la réflexion ne tardait guère à dissiper. Notre félicité est en nous-mêmes et c’est parce que nous nous obstinons à la chercher en dehors de nous, qu’elle nous échappe si souvent. Ce n’est pas plus un toit de chaume que des lambris dorés qui la font éclore, ce sont la sagesse et la modération: la sagesse avec laquelle l’homme concentre ses amours dans le cercle étroit de la famille, la modération avec laquelle il sait borner ses ambitions à l’accomplissement de ses humbles devoirs. Voilà ce qu’il faudrait emprunter au maître de ce logis envié.

Et cependant, sa tâche est rude, surtout si nous la comparons à celles sous lesquelles il nous arrive si souvent de succomber. Tous les jours il devance l’aube, il se lève, chausse ses lourds souliers sans bruit, déjeune à tâtons pour ne pas réveiller son petit peuple et, le carnier au dos, le fusil sur l’épaule, son chien aux talons, il s’en va sous la pluie, sous la neige, par la froidure.

Il marche d’un pas léger, furtif, prudent, comme celui du sauvage; c’est à peine si les feuilles mortes, si les brindilles que son pied effleure frissonnent sous son passage; son œil sonde la profondeur des halliers que le rayon incertain du jour naissant laisse dans le clair-obscur; de temps en temps, il s’arrête, se masque derrière le tronc noueux de quelque grand chêne et écoute longuement, comme un soldat en reconnaissance.


C’est un soldat, en effet, ce garde, le soldat de la propriété ; il a non seulement à veiller sur ses droits, mais à les défendre. L’audace des braconniers ne recule pas devant un crime, quand il s’agit d’assurer l’impunité à leur délit; un pas hasardeux dans ces bois peut aboutir à une tombe. La lugubre nomenclature de ses confrères, de ses amis assassinés, lui revient à la mémoire, il lui faut un effort pour écarter cette idée importune; il en rougit comme d’une faiblesse et poursuit résolument son chemin

Un bruit imperceptible pour tout autre a frappé son oreille, il s’arrête encore. Le craquement des branches s’accentue et devient distinct; le chien a redressé ses oreilles, ses yeux luisent dans l’ombre; il jette un aboi étouffé, il va s’élancer, son maître le gourmande: «Paix là, vieux fou; ne vois-tu pas que c’est un ami?»

C’est un ami, en effet, ce gros cerf qui se montre à vingt pas d’eux dans un gaulis. Le cri du chien a troublé son assurance; il redresse la tête, élève ses naseaux d’un noir de velours, hume la brise et bondit en faisant voler la rosée des feuilles en une poussière diamantée qui l’entoure comme une auréole.

La garde a souri, son visage, tout à l’heure si sombre, s’est épanoui, il est content. Il a pour ses grands animaux une tendresse presque paternelle; mais celui-là, le vieux dix-cors, la gloire de sa garderie, est son préféré, et la satisfaction de l’avoir rencontré en bonne santé, le tiendra en joie toute la journée.

Le ronde se poursuit; le soleil est haut, les bipèdes ne sont plus à redouter; mais il faut que le garde se préoccupe de tout le clan des bêtes puantes; il visite ses pièges, ses assommoirs, inspecte minutieusement la poussière des sentiers, la terre humide des fossés, pour y découvrir quelque trace révélatrice. Il lui reste encore les coupes en exploitation à visiter, les arbres à marquer pour l’abatage, les bûcherons à surveiller.

La journée est bien avancée quand il regagne sa demeure; il y revient harassé, exténué par le besoin encore plus que par la marche; cependant plus il avance, plus son pas devient vif et alerte; il a hâte d’être à un angle du chemin d’où l’on découvre la maisonnette, et un gros chêne abattu sur lequel ceux qu’il a quittés le matin ont l’habitude de s’asseoir pour l’attendre.

Ils sont là. Cette prolongation de la tournée a rempli leurs cœurs d’une inquiétude qui, chez la femme, a pris le caractère de l’angoisse. L’aîné des petits est en sentinelle; le premier il aperçoit le retardataire, il court au-devant de lui et le débarrasse du fusil et de la carnassière. La mère, à son tour, s’est avancée, l’œil encore humide; elle lui présente le dernier né ; le brave homme le prend dans ses mains calleuses, lui sourit, l’agace, adoucit sa grosse voix pour trouver des câlineries de nourrice et, suivi de son cortège, entre dans la maison où la soupe fume au coin de l’âtre. Son retour a mis tout le monde en gaieté ; la ménagère badine, les enfants gambadent, babillent, rient aux éclats, livrent l’assaut aux genoux paternels pour conquérir une caresse.

Le moment serait mal choisi pour proposer au garde d’échanger son sort et les mille francs dont se payent ses peines, ses fatigues, ses dangers, contre les luxueuses destinées de quelque grand personnage; je ne sais trop s’il daignerait vous répondre.



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0+
Veröffentlichungsdatum auf Litres:
15 Januar 2025
Umfang:
335 S. 126 Illustrationen
ISBN:
4064066315719
Verleger:
Rechteinhaber:
Bookwire
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