Buch lesen: "Scènes de la vie chrétienne"
Eugène de Margerie
Scènes de la vie chrétienne

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066327958
Table des matières
INTRODUCTION.
I
II
ALBAN.
PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRES VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
DEUXIEME PARTIE.
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
XANTIPPE.
XANTIPPE .
LES AMIS D’AFRIQUE.
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
LE MARCHAND D’IMAGES.
L’ESPRIT CHRÉTIEN.
I
II
III
IV
V
VI
PROFILS DE CURÉS.
I
II
III
LE PRIX D’UNE AME.
I
II
III
IV
V
VI
VII
INTRODUCTION.
Table des matières
Une préface est toujours trop longue, au gré de certains lecteurs... qui ne lisent jamais les préfaces.
Le mieux, ce semble, eût donc été de n’en point mettre à ce livre.
Mais j’ai réfléchi que ceux qui n’aiment pas les introductions seront libres de passer celle-ci, — tandis que d’autres me verront peut-être avec quelque plaisir reprendre une controverse littéraire intéressante; ils aimeront à savoir ce que l’on peut répondre de sérieux aux objections qui ont été élevées contre cette théorie du roman chrétien, telle que je l’exposais dans mon premier volume de Nouvelles.
Ces objections sont de deux sortes:
Les uns estiment que le roman est une forme indigne de servir la vérité et d’être employée dans des vues chrétiennes. D’autres soutiennent que ce qu’ils appellent le côté pratique du christianisme a quelque chose de trop austère pour ne pas arrêter l’essor de l’imagination, et par suite gâter le roman, dès qu’on l’y mêle.
I
Table des matières
«Le roman est une fable, a dit quelque part un illustre religieux; peut-on appeler la fable au secours de la vérité ? Ne sont-ce pas les saints dont la vie est le roman du chrétien? Ne faut-il pas, pour profiter d’une lecture chrétienne, y chercher autre chose que le plaisir, et ne serait-ce pas diminuer l’apostolat que de l’introduire dans l’âme par une sorte de concupiscence de l’esprit? Je remarque qu’aucun Père, aucun docteur, n’a pris cette forme, et je me représente à peine Bossuet ou saint Augustin écrivant un roman chrétien.»
A ce dernier argument ne pourrait-on pas répondre que, lorsqu’il y avait des Pères et des docteurs, le roman, tel que nous le concevons aujourd’hui, était à peine inventé ? Plus tard, du temps même de celui que La Bruyère appelait, peut-être avec une légère exagération académique, un Père de l’Église, du temps de Bossuet, Fénelon écrivait son Télémaque, qui est bien certainement, sous une forme antique et païenne, une sorte de roman chrétien.
Avant lui, Camus, évêque de Belley, l’ami du grand évêque de Genève, l’auteur de ce charmant et admirable Esprit de saint François de Sales, avait composé, sans un grand succès, il faut le dire, toute une série de contes et de romans religieux.
De nos jours enfin, l’un des princes de la sainte Église romaine, le savant prélat dont le nom demeure attaché à la restauration de la hiérarchie orthodoxe en Angleterre, le cardinal Wiseman, n’a pas dédaigné de convier les écrivains catholiques à tenter cette voie des pieuses fictions. Il s’y est avancé le premier. De cette main qui tient le gouvernail d’un des premiers diocèses du monde, de cette plume qui avait écrit les Discours sur les rapports entre la Science et la Religion, il a crayonné ce type du roman historique chrétien, Fabiola ou l’Église des Catacombes. Et Fabiola, par sa croissante popularité, montre à quel besoin profond de notre époque répondent de semblables productions.
Quelques-uns ont dit: Pourquoi l’éminent auteur n’écrivait-il pas, au lieu de ce roman historique, tout simplement une vie de saint? «Ne sont-ce pas les saints dont la vie est le roman du chrétien?»
— Sans doute; c’est là une théorie séduisante, et vraie si vous voulez; mais voici la pratique.
Si le cardinal Wiseman eût écrit une vie de saint, il eût assurément trouvé des lecteurs, beaucoup de lecteurs. Peut-être son travail eût-il été traduit en français. Mais supposez une réussite égale à celle des histoires de sainte Élisabeth, de saint Dominique, de sainte Cécile, c’est-à-dire des œuvres les plus belles et les plus goûtées en ce genre, et vous n’arriverez pas à la dixième, à la vingtième partie peut-être, des lecteurs qui, en Angleterre, en France, dans tout le monde catholique, continuent à la fille des Fabius un accueil si enthousiaste.
Qu’importe donc, dirai-je, qu’au point de vue littéraire le roman historique soit un genre faux; qu’au point de vue religieux les enseignements qui résultent du roman chrétien ne soient pas d’ordinaire aussi profonds que ceux qui ressortent de la vie des saints!
Là n’est pas la question. La question est d’atteindre le plus grand nombre de lecteurs possible, — de jeter le filet, non-seulement dans ces rares viviers où sont déposées les âmes catholiques, toujours prêtes à mordre au moindre hameçon, mais de le jeter en pleine mer, ce filet mystérieux, — et de rapporter dans ses plis tant d’âmes indifférentes ou même rebelles, que la vérité toute seule repoussait au lieu de les attirer, mais qui résisteront difficilement à l’attrait de la curiosité, à la séduction du style, peut-être au désir de juger et de condamner une œuvre dont l’intérêt captive l’attention générale.
«Mais ne faut-il pas, ajoute-t-on, pour profiter d’une lecture chrétienne, y chercher autre chose que le plaisir?»
— Sans doute encore, s’il s’agit d’une lecture de piété proprement dite, et si on la suppose faite par un vrai chrétien.
Mais s’il s’agit, au contraire, d’une lecture récréative, de l’emploi d’un de ces moments où l’esprit a besoin de se détendre, qui empêche que l’on ne cherche à tirer profit même de cette récréation et de cette détente nécessaire? Nous l’avons dit, et l’on ne saurait trop le répéter: puisque la distraction la plus indifférente et la plus terre à terre peut être sanctifiée par l’intention de celui qui se récrée pour Dieu et devant Dieu, à plus forte raison doit-il en être ainsi d’une lecture qui n’a de léger que la forme, mais dont le fond est tout pénétré de la séve même du christianisme, et comme baigné dans ses salutaires influences.
Voilà pour les lecteurs chrétiens; et c’est un de ceux-là, un homme aussi distingué par la simplicité de sa foi que par sa haute intelligence, qui me disait, en parlant précisément de Fabiola: «Je citerais tel passage de ce livre qui m’a fait autant de bien que le sermon le plus éloquent ou la lecture de piété la mieux choisie.»
C’est bien autre chose s’il s’agit des lecteurs non croyants, de ceux du moins qui ne le sont qu’à demi,... ignorants, tièdes, légers, entraînés par leurs passions ou retenus par leurs préjugés, de tous ceux qui n’ouvrent jamais un livre chrétien, ou qui ne consentiront à en essayer que s’il leur promet un plaisir!
Pourquoi n’en serait-il pas de l’imagination comme de l’éloquence?
Parmi tous ces auditeurs qui se pressaient, il y a quinze ans, autour de la chaire de Notre-Dame, combien y en avait-il, croyez-vous, que le pur amour de la vérité amenât dans la vieille basilique? Bien peu assurément, tandis que des centaines et des milliers étaient attirés, puis retenus, par le charme incomparable de cette éloquence neuve et hardie qui coulait des lèvres de l’orateur.
Qui oserait cependant incriminer l’apostolat des conférences, parce que le maître, tirant habilement parti de l’avide curiosité de ses disciples, leur jetait à pleines mains, et comme autant d’amorces, tous les enchantements de sa parole?
N’est-ce pas là pourtant, si magna licet componere parvis, un procédé analogue à celui du roman chrétien? Et ne pourrait-on pas dire, sans impertinence, que le premier de nos orateurs religieux contemporains «introduisait la vérité dans l’âme de son auditoire par une sorte de concupiscence de l’esprit?»
Quand le Maître des maîtres donnait aux bateliers de Génézareth le nom de pêcheurs d’hommes, ne faisait-il pas une lontaine allusion à ces saintes industries du zèle qui, pour attirer les âmes dans ses pieuses embûches, ne reculera devant aucun moyen, sacrifiant tout, excepté les principes, sacrifiant même le goût du littérateur, même cette espèce de scrupule du chrétien, qui trouve la vérité si belle par elle-même, qu’il craint de lui donner des ornements étrangers.
Je vais plus loin, et je dis que, si l’on y regardait de près, on reconnaîtrait que ce ne sont pas là des ornements étrangers.
Dans l’état de première innocence, le vrai Gomme le bien étaient empreints d’une beauté, d’un charme presque irrésistibles. L’effet de la chute originelle est précisément d’avoir affaibli cet attrait, et ajouté considérablement à l’attrait opposé, qui était, chez le premier homme, presque à l’état latent, et tel seulement que l’exigeaient les conditions mêmes de la liberté humaine.
Cette séduction du mal, aujourd’hui si puissante, c’est la concupiscence.
Tous les efforts de ceux qui travaillent pour le bien, à quoi se réduisent-ils donc, sinon à combattre cette concupiscence, et à chercher à rétablir quelque chose de ce primitif attrait du bien?
Il n’est aucune des puissances de l’activité humaine, aucune des formes que revêt naturellement l’idée du beau (qu’il s’agisse du beau dans les arts ou du beau dans les lettres), qui ne puisse, qui ne doive, être tournée vers ce redressement des âmes, qui ne doive servir de véhicule et d’ornement au vrai et au bien, au lieu d’être prostituée à rendre le mensonge aimable et le vice attrayant.
Et lorsque les chrétiens se contentent d’avoir la raison et le droit pour eux, et qu’ils laissent aux libres penseurs, comme un monopole incontesté, les prestiges de la forme, de la grâce, du style, de la mise en œuvre, ou sous quelque autre nom que l’on veuille désigner ce je ne sais quoi qui donne à une chose la puissance d’attirer à elle, de retenir souvent dans ses lacs ceux mêmes qui seraient le moins sensibles à sa valeur propre, —quand les chrétiens agissent, ou plutôt s’abstiennent de la sorte, je dis que non-seulement ils abandonnent un droit, mais qu’ils manquent à un devoir.
Mais «peut-on appeler la fable au secours de la vérité ?»
— C’est trop peu de dire qu’on le puisse; dans plusieurs circonstances, on le doit.
Si, dans l’antiquité, la fable, comme doctrine, n’était qu’une réminiscence et une corruption des traditions primitives, il semble que, de nos jours, et comme forme, la fable puisse être encore la figure et l’auxiliaire de la vérité. Les plus augustes exemples ne nous montrent-ils pas la parabole et l’apologue employés comme d’utiles symboles et de précieux avant-coureurs d’une doctrine, dont les destinataires ne peuvent supporter encore l’exposition trop précise?
D’ailleurs il ne faudrait jamais, ce me semble, oublier cette divine parole: «Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin du médecin, mais ceux qui sont malades; et en effet je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs.»
L’homme pour lequel l’écrivain religieux travaille, ce n’est pas en général un chrétien modèle. Ce n’est pas ce trappiste ou ce chartreux qui monte à la perfection par un sentier difficile, dont il écarte, comme autant de tentations, tout ce qui pourrait en rendre le parcours moins pénible, rejetant et l’agrément des conversations, et les lectures curieuses qui ne mènent pas directement à Dieu, même ce chant des cantiques sacrés qui pourrait être pour l’oreille une sorte de volupté et le remplaçant par une psalmodie triste et monotone.
Telle est la voie des parfaits. Mais tous n’y sont pas appelés.
Combien d’autres, qui s’avancent hardiment dans le large chemin de la perdition,-ou qui côtoient timidement le chemin des préceptes, y faisant quelques pas, puis tombant, puis reculant, puis en sortant, pour y rentrer et en sortir encore? Quant à ceux-là, comment les fixer dans cette route hors de laquelle il n’y a point de salut? Comment les y amener lorsqu’ils en sont si loin?
Je ne connais qu’un moyen.
Rappelez-vous l’histoire de ce jeune missionnaire qui voyait fuir devant lui toute une tribu indienne qu’il était venu évangéliser. Il s’assit à l’entrée de la forêt où s’étaient réfugiées ces chères âmes, et, prenant un violon qu’il portait sous sa soutane, il en tira des sons si doux, si séduisants que peu à peu tous mes sauvages revinrent sur leurs pas. Et comme, à mesure qu’ils approchaient, la musique devenait plus enchanteresse encore, ils furent bientôt tout près de la robe noire. La robe noire alors parla; sa voix fut trouvée aussi douce que son instrument, et la peuplade finalement se convertit.
Les divers organes du corps humain, les diverses facultés de l’âme humaine sont comme des anses par lesquelles on prend l’homme tout entier, et on le soulève vers un monde supérieur à ce monde matériel qui nous presse de toutes parts.
Mais vouloir s’adresser toujours à la réflexion ou au raisonnement, ce serait courir le risque des plus cruelles déceptions.
Plusieurs ne savent, d’autres, en plus grand nombre peut-être, ne veulent ni réfléchir, ni raisonner. Lorsqu’ils vous voient vous avancer, votre livre d’histoire ou de philosophie en main, — à l’aspect imposant du volume, à votre air docte et sérieux, ils ont bien vite deviné une leçon; et ils s’enfuient à toutes jambes, comme nos Indiens de tout à l’heure.
Que faire alors? prendre votre violon, et, puisqu’on ne vous écoute pas parler, chanter sur ce merveilleux instrument. Vous serez sûr d’avoir des auditeurs.
Mais que chanterez-vous?
Vous chanterez la vie chrétienne; — non une vie chrétienne de fantaisie, dont vous ayez fait disparaître tout le côté sévère et difficile, pour ne lui laisser que son aspect riant. Vous direz la vie chrétienne telle qu’elle est. Dans des récits où vous mettrez tout ce que vous aurez reçu, ou conquis, de talent, d’imagination, de style, d’âme surtout, vous encadrerez quelques-uns de ces sentiments exquis et profonds qui donnent à cette vie du chrétien une si mâle beauté. Vous ne prêcherez pas; vous ne disserterez pas; vous conterez. La grâce de votre narration, la poésie qui débordera de votre cœur, la finesse de vos observations, le bon goût de vos railleries, cette sensibilité vraie qui aura toujours horreur de la sensiblerie, l’art avec lequel seront tissées vos histoires, — c’est là ce qui vous attirera des lecteurs.
On croit avoir efficacement travaillé au retour d’un jeune égaré, quand on le fait entrer dans une famille chrétienne, qu’on lui ménage des entretiens avec des amis pieux qui lui semblent aimables, avec un bon prêtre qu’il ne peut s’empêcher de vénérer et d’aimer comme un père.
C’est ce que le romancier chrétien fait pour ses lecteurs.
Ceux qui sont déjà croyants, mais insuffisamment, reconnaissent bien vite cette insuffisance, — lorsqu’ils apprennent du même coup de quel héroïsme modeste, mais constant, se compose cette vie chrétienne, qu’ils ont jusqu’ici menée si mollement; et quelle douceur inconnue à leur lâcheté Dieu se plaît à verser sur l’accomplissement courageux de sa loi.
Quant à ceux qui sont tout à fait étrangers à la connaissance et à la pratique de la religion, je comprends qu’ils soient un peu étonnés, révoltés même, si vous voulez, en voyant ainsi se dérouler devant eux cette vie chrétienne, dont les devoirs, et même les douceurs sont quelque chose de vraiment étrange pour celui qui tombe à l’improviste dans un monde si nouveau. Mais n’est-ce pas beaucoup déjà que ces esprits prévenus ou ignorants aient jeté sur ce monde nouveau un simple regard de curiosité ? Mais n’est-il pas certain que, si c’est chose difficile de leur faire lire un livre où l’attrait de la forme tempère l’imprévu et la sévérité du fond, ce serait tout simplement chose impossible que de leur mettre en main un cours de doctrine chrétienne, même des études philosophiques? Je ne parle pas des vies de saints; car, ou elles seront adoucies et accommodées à l’esprit du siècle, et c’est alors le pire des romans et un véritable mensonge; ou, si elles sont écrites d’un cœur fidèle et d’une plume vraiment chrétienne, on s’y heurte à chaque pas contre les pieux excès de la pénitence, contre d’incessants miracles, c’est-à-dire ce que l’esprit du monde a le plus de peine à digérer. Hélas! le nombre est si grand, même parmi nous, de ceux qui n’en ont pas encore pris leur parti!
En résumé, sur ce premier point, tant de chrétiens sont aujourd’hui retombés à l’état sauvage, que je ne vois, pour tenter de les ramener, pour avoir quelque chance de se faire écouter d’eux, que le violon de notre missionnaire.
Ce violon, ce sera le roman chrétien.
Je n’ai pas besoin d’ajouter que notre missionnaire jouait admirablement de son instrument. Pour nous aussi, conteurs chrétiens, apprenons à manier au moins habilement notre plume.
Rien n’est petit de ce qui se fait pour Dieu; et rien ne ressemblera moins à la vanité littéraire que le soin avec lequel nous viserons à une perfection.... qui doit gagner des âmes.
II
Table des matières
Le christianisme ne veut pas de roman, disait-on tout à l’heure. — Le roman ne veut pas de christianisme, reprend-on maintenant. Le roman chrétien est une utopie?
«Pourquoi, dit l’ingénieux causeur du samedi, dans un de ses charmants articles sur les conteurs contemporains, pourquoi ne pas se contenter du roman honnête, où une idée morale est développée selon les forces de l’auteur, où les passions mauvaises et les sophismes corrupteurs sont réfutés en action, où rien ne peut troubler les imaginations timorées, mais d’où un sentiment respectueux d’incompatibilité et d’incompétence éloigne tout ce qui se rapporterait de trop près à nos dogmes, à nos mystères, à notre culte?...»
Je réponds d’abord qu’en fait ces romans honnêtes et inoffensifs, sans être chrétiens, sont excessivement rares. J’ai essayé jadis de le montrer dans une étude sur les Nouvelles de madame d’Arbouville, romans honnêtes et prônés comme tels par les maîtres de l’art, et où beaucoup de choses cependant pouvaient troubler les imaginations timorées.
Un second exemple se présente ici de lui-même: dans l’article que j’ai déjà cité, immédiatement après ses observations sur les Scènes de la vie chrétienne, M. de Pontmartin écrit la phrase suivante: «Rentrons, avec M. Louis Enault et sa charmante Christine, dans les vraies conditions du roman.»
C’est donc là, selon l’éminent critique, comme un type du roman honnête.
Je l’ai lue cette charmante Christine, et je déclare que c’est une très-mauvaise lecture, fort peu morale, et que je ne conseillerais à personne.
Oserai-je prendre un exemple plus prochain encore? — M. de Pontmartin, qui est si souvent le vrai critique chrétien, dont les études sur Balzac, sur madame Sand, sur Bérenger, sont de si courageux chefs-d’œuvre, M. de Pontmartin affirmerait-il que rien, dans les Mémoires d’un Notaire, n’est de nature à troubler les imaginations timorées?
Non, toutes ces théories qui prétendent construire quelque chose de fécond et de durable en dehors du christianisme, sont aussi fausses, et presque aussi dangereuses, au point de vue littéraire qu’au point de vue social.
Le roman est la peinture de la vie. Le côté pratique de la religion ne doit pas être mis hors du roman, pas plus que hors de la vie.
N’y a-t-il pas ici, quand on veut être fidèle aux principes, comme un enchaînement inévitable de vérités?
Point de vraie morale, de morale pratique, d’honnêteté, sans religion. Louis Racine l’a dit dans des vers qui seront éternellement aussi vrais qu’ils sont peu poétiques:
A la religion soyez toujours fidèle,
On ne sera jamais honnête homme sans elle.
Mais la religion elle-même n’a d’influence sérieuse sur une âme qu’autant qu’elle en a vraiment pris possession, qu’elle domine toutes ses pensées, dicte tous ses jugements et tous ses actes, qu’elle règne et gouverne dans cet empire intérieur.
Or, tout cela ne peut pas se faire à huis clos. On peut bien être en cachette un demi-chrétien; celui qui est chrétien tout entier, l’est ouvertement. Il ne s’affiche pas; mais il y a en lui une lumière qui brille, pour ainsi dire, à travers la prison de son corps, et qui indique aux moins clairvoyants que cette prison est un sanctuaire où luit une lampe divine. Luceat lux vera coram hominibus, a dit le divin Maître, le même qui recommandait à ses disciples de cacher, avec un soin extrême, leurs bonnes œuvres et leurs mortifications.
La vie vraiment honnête, dans les temps et les pays chrétiens, c’est une vie toute saturée de christianisme. — Quelle étrange honnêteté nous proposez-vous donc où le christianisme n’ait point de part? Quelle nouvelle manière de réfuter en action les passions mauvaises et les sophismes corrupteurs, sans faire intervenir l’esprit chrétien; douce brise ou vent impétueux, mais seul souffle assez puissant pour dissiper efficacement la passion et le sophisme? Quel fâcheux sentiment d’incompétence et d’incompatibilité interdit à votre plume tout ce qui toucherait de trop près à nos dogmes, à nos mystères, à notre culte?
Sans doute il faut éviter, avec le plus grand soin, dans le roman religieux comme dans la vie chrétienne, tout ce qui tendrait à jeter sur nos croyances ou sur la pratique du christianisme le moindre ridicule, tout ce qui nous ferait ressembler à des faiseurs ou à des intrigants.
Mais, entre ce zèle intempérant et maladroit et l’abstention totale qui, partout ailleurs qu’à l’église, met, par principe, son drapeau dans sa poche, il y a une position excellente. C’est celle qui consiste à ne rien cacher de ce que l’on croit, à agir toujours, dans les grandes circonstances comme dans les petites, d’après ses convictions. Quelquefois même, et avec un discernement mêlé de tact et de hardiesse, il faut savoir montrer à ceux qui révoquent en doute l’action du christianisme, quel lien intime et indissoluble existe entre la foi qui croit, la vertu qui agit, et cet ensemble de secours divins où le chrétien puise la force de conformer ces actes à ses croyances.
J’avoue que je ne saurais comprendre ces mots d’incompétence et d’incompatibilité, si souvent répétés dans cette controverse.
Je ne les comprendrais qu’autant qu’il faudrait admettre la définition, au moins hasardée, du roman, telle qu’elle résulte de cette phrase que j’emprunte encore à M. de Pontmartin: «C’est qu’il existe un antagonisme inévitable entre l’idée de sacrifice, de mortification, de renoncement, qui est l’esprit même de la religion, et cette sensibilité un peu factice, cette exaltation un peu maladive, qui est la vie propre du roman.»
Mais une pareille définition, ce serait la condamnation du roman en général, du roman simplement honnête et moral, comme du roman religieux et chrétien.
Y a-t-il, en effet, rien de moins moral, rien de moins propre à réfuter en action les passions mauvaises et les sophismes corrupteurs, qu’une sensibilité factice, qu’une exaltation maladive? Mais c’est précisément dans le développement exagéré de la sensibilité, dans cette exaltation glorifiée comme une vertu, tandis qu’elle est presque toujours un péril, dans cette soif fébrile de l’émotion quand même; c’est précisément dans ces énervements, ces mirages, ces stériles rêvasseries, qu’est presque toujours le germe des passions mauvaises et des sophismes corrupteurs. — Et ce serait là l’essence du roman! A Dieu ne plaise!
Que c’en ait été trop souvent la pratique; que ce soit là le danger permanent dont il faut se garer, la pente glissante sur laquelle il faut se roidir sans cesse, — qui en doute?
Mais qu’est-ce que cela prouve contre le genre en lui-même? On en pourrait dire autant de tous les arts, où l’abus est si près de l’usage, de l’imagination en général, cette gracieuse et souriante faculté, toujours sur le point de redevenir la folle du logis.
Encore une fois, que conclure de là ? Qu’il faut établir un cordon sanitaire contre cette puissance dangereuse; arrêter impitoyablement au passage toutes ses productions, quelles qu’elles soient: peinture, musique, poésie, etc...?
Tout cela n’est pas sérieux. Nous n’empêcherons pas l’immense majorité des hommes de demander à l’imagination quelques-unes de ses brillantes créations. Seulement, les honnêtes gens resteront en dehors de ce mouvement, et laisseront les œuvres immorales et impies inonder la société, sans rien essayer à l’encontre. — Ce ne serait, ce me semble, ni très-courageux, ni trèshabile.
J’ajoute que cette définition du roman, malheureusement trop vraie à l’égard d’un grand nombre, est manifestement très-injuste, quand il s’agit des beaux romans chrétiens, et même de quelques romans simplement honnêtes.
Quelle exaltation maladive, quelle sensibiliié fébrile voyez-vous dans les Fiancés, à l’égard desquels je ne fais pas difficulté de reconnaître que je me suis jadis montré un peu sévère, — ou dans Fabiola, — même dans la plupart des romans de Walter Scott, dans le Vicaire de Wakefield, dans Clarisse, ou dans Tom Jones? Les regrettables défauts de ce dernier chef-d’oeuvre sont d’un tout autre ordre.
Je ne sache pas une meilleure manière de préciser les droits et les devoirs du romancier chrétien, que de se rappeler quels sont les droits et les devoirs du simple chrétien dans la vie.
Il y a dans le monde deux choses mauvaises et que Notre-Seigneur lui-même a maudites: c’est l’esprit du monde; ce sont les scandales qui en procèdent. Mais vivre dans le monde, y tenir son rang, recevoir et rendre ces bons offices et ces politesses dont l’échange constitue le commerce des hommes; avoir, si l’on peut, toutes les grâces décentes qui gagnent les cœurs, même se mêler aux divertissements du monde dans la proportion que permettent la raison de l’homme de sens et la conscience de l’homme de foi, plus souvent d’accord que l’on ne pense, — c’est le droit, c’est souvent le devoir du chrétien.
En effet, s’il faut qu’il y ait des âmes d’élite qui mettent toutes ces choses sous leurs pieds en les abandonnant, en se vouant à de volontaires et continuels abaissements; — il faut que d’autres montrent comment on peut user des biens, des grandeurs, des plaisirs, des aises de la terre sans y attacher son cœur, et en devenir l’esclave. Il faut que le monde apprenne qu’on peut être riche, aimable, beau, lettré, puissant, avoir tout ce qui fait la joie et l’enivrement de cette vie, sans oublier la vie à venir; que Dieu et la religion, en entrant dans une âme, l’agrandissent au lieu de la mutiler; qu’aucune des affections légitimes n’est proscrite par le christianisme, qui leur communique au contraire une élévation, une dignité, une perpétuité, que l’âme, par ses propres forces, ne pourrait jamais atteindre.
Il en est de même du roman.
Tenez-vous que le roman ait absolument besoin de ce que j’appellerai, faute d’un meilleur nom, la licence de l’esprit et du cœur, je ne dis pas la révolte déclarée contre les principes, mais ce qui, de près ou de loin, en vient ou y mène... la touche sensuelle, si délicate et si peu accusée qu’elle soit..., et c’est en effet à cela que reviennent trop souvent cette sensibilité maladive et cette exaltation que vous excusez, quand vous ne les glorifiez pas? — Tenez-vous que ce soit là l’essence même du roman?
Alors il est évident qu’un chrétien sincère, qui aurait eu l’idée de se faire romancier, devra briser sa plume sur-le-champ. Car, il lui est absolument interdit d’écrire un mot qui, de près ou de loin, risque de devenir, pour le moindre de ses lecteurs, un sujet de scandale. Il n’y a pas de poétique non-seulement chrétienne, mais honnête, qui autorise une pareille infraction aux lois les moins discutables de la probité littéraire. Et l’homme surtout qui, ayant la foi, pense pouvoir acheter le succès par cette lâche concession, sait très-bien qu’il commet l’un des péchés les plus graves et les plus difficiles à réparer, le péché de scandale. Il le sait, et les morsures de sa conscience le lui rappelleraient, s’il était tenté de l’oublier.
Mais si, au contraire, vous reconnaissez que la licence n’est pas le caractère propre, mais le vice du roman, vous êtes, vous romancier chrétien, dans la position où sera toujours un chrétien, qu’il s’agisse pour lui d’écrire ou d’agir. Il a à sa disposition, en commun avec tous ceux qui ne partagent pas ses croyances, tous les moyens honnêtes. Les moyens coupables lui sont interdits, et c’est sans doute un élément de succès dont beaucoup usent et abusent. Mais il a pour lui, et pour lui seul, tout un arsenal de moyens d’émotion et d’intérêt.