Buch lesen: "Isabelle"

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Étienne de Senancour

Isabelle


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066302481

Table des matières

Isabelle à Clémence.

PREMIÈRE ANNÉE.

LETTRE PREMIÈRE.

LETTRE II.

LETTRE III.

LETTRE IV.

LETTRE V.

LETTRE VI.

LETTRE VII.

SECONDE ANNÉE.

LETTRE VIII.

LETTRE IX.

LETTRE X.

LETTRE XI.

LETTRE XII.

TROISIÈME ANNÉE.

LETTRE XIII.

LETTRE XIV.

LETTRE XV.

LETTRE XVI.

LETTRE XVII.

LETTRE XVIII.

LETTRE XIX.

LETTRE XX.

LETTRE XXI.

QUATRIÈME ANNÉE.

LETTRE XXII.

LETTRE XXIII.

LETTRE XXIV.

LETTRE XXV.

LETTRE XXVI.

LETTRE XXVII.

LETTRE XXVIII.

LETTRE XXIX.

LETTRE XXX.

CINQUIÈME ANNÉE.

LETTRE XXXI.

LETTRE XXXII.

LETTRE XXXIII.

LETTRE XXXIV.

LETTRE XXXV.

LETTRE XXXVI.

LETTRE XXXVII.

SIXIÈME ANNÉE.

LETTRE XXXVIII.

LETTRE XXXIX.

LETTRE XL.

LETTRE XLI.

CONCLUSION.

ISABELLE,

LETTRES PUBLIÉES

PAR DE SENANCOUR

Ce qu’on peut connaître de plus

intime et de plus vrai dans la con-

dition des mortels, c’est la douleur.

129e Comment. du Bostan de

Saady.


A LA LIBRAIRIE D’ABEL LE DOUX,

95, RUE DE RICHELIEU.

PARIS. M DCCC XXXIII.

Dans une circonstance où il s’agissait d’un homme célèbre qui ne vit plus, l’éditeur de ces Lettres ayant apparemment à écarter de certaines insinuations, déclara que jamais il ne dédierait ses écrits à personne. S’il en était autrement, les occasions ne manqueraient pas pour motiver une dédicace. Il serait naturel de rendre hommage aux qualités constantes avec tant d’accord, aux procédés si aimables, à l’amitié d’un député académicien, le juge sans appel de Richelieu. Des rapports moins anciens, mais déjà chers, feraient joindre à ce nom celui de l’un des présidens de la chambre, si estimé pour son zèle éclairé, particulièrement depuis le voyage de Cherbourg. Puisque une épître de ce genre est souvent un monument de reconnaissance, qu’y aurait-il de plus convenable que de confesser hautement l’attachement qu’on a voué à l’historien de la révolution française, au ministre dont on aimait déjà et les beaux talens et la personne avant de recevoir des marques de sa bienveillance. Assurément un autre lien dès long-temps intime ne serait pas mis en oubli, et le désigner ce serait aussitôt le justifier. Des occasions de s’expliquer davantage pourront se présenter; alors de gracieuses interventions, relatives en partie à la deuxième édition d’Obermann, fourniront aussi des souvenirs bien justes. Mais il faut maintenant se borner à ces demi-confidences, et même ne leur consacrer ici que quelques lignes.

On s’attache rarement à observer. dans le cœur humain des impulsions étrangères à l’intérêt personnel, et aux passions presque toujours personnelles elles-mêmes. Dans les autres inspirations y la plupart des hommes ne verraient que des exceptions tolérables peut-être, mais peu naturelles. Des esprits plus étendus en jugeront mieux et ne croiront pas chimériques des caractères moins soumis. Quant à Isabelle, sans prétendre constater absolument les détails qui la concernent, on publie ses lettres comme une esquisse morale. C’est une physionomie trop particulière peut-être5toutefois il est parmi nous des femmes qu’Isabelle n’étonnerait pas sous ce rapport,

Livrée à ses propres idées, dans la * jeunesse, et voulant suivre des penchans louables à ses yeux, elle méconnait un peu la force des choses. Ce sera pour elle une nécessité de sortir des * limites vulgaires, et même elle se promettra de se placer au rang des véritables écrivains, de ceux qui ont pour objet de soustraire à des maux invétérés plusieurs générations. Cependant sa situation deviendra difficile; elle ne distinguera plus ce qu’il faudra choisir, parce qu’elle ne se sera pas assez fortement garantie d’abord des affections qu’elle aurait dû regarder comme inconciliables avec son projet. Sa conduite irrésolue détruit ainsi les avantages qui s’offraient à elle, sans lui procurer ceux qui eussent exigé des sacrifices moins douteux. C’est une grande erreur de se dire à l’abri de toutes les passions par cela seul qu’on se sent incapable de s’avilir, et c’est peut-être une grande faute d’aimer quand d’autres inclinations, ou d’autres vues, s’opposent à ce qu’on mette dans cet attachement ses plus hautes espérances.

On n’a conservé que les lettres d’Isabelle, et cette partie même du recueil a subi des retranchemens.


Isabelle à Clémence.

Table des matières

PREMIÈRE ANNÉE.

Table des matières

LETTRE PREMIÈRE.

Table des matières

Me voilà loin de toi; je l’ai voulu. Seule, isolée, je suis privée des habitudes les plus douces, et je n’ai pas obtenu cette résignation à laquelle devraient conduire des maux que le temps n’adoucira pas.

Nous nous écrirons souvent; ce sera mon premier plaisir, le seul peut-être, et c’est d’avance ma consolation. Je me figure que de cette manière l’éloignement, au lieu de nuire à notre union, la rendra plus certaine en quelque sorte, et plus intime.

Il me restera quelques ressources bornées, mais assez grandes pour mes besoins. L’indépendance que ce faible revenu peut procurer me paraît un avantage inestimable. La solitude, et surtout une solitude de notre choix, est un soulagement dans nos regrets; on dirait même que, malgré l’absence, elle nous rapproche de ceux que nous aimons, en nous éloignant d’une société qui cherche toujours des distractions parce que rien ne l’attache. Si je ne sais plus ce qui me satisferait entièrement, je songerai du moins à éviter ce qui ne saurait me convenir; je regarderai cette circonspection, ce soin de ma sûreté, comme un hommage à la mémoire d’un père dont la tendresse occasiona ce projet fatal embrassé avec tant de constance, ce voyage peu conforme du reste à ses penchans.

Lorsqu’il s’embarqua, je fus saisie d’un effroi invincible. Depuis plusieurs semaines divers bâtimens avaient mis à la voile, aucun d’eux n’avait été rencontré par l’ennemi. Quand celui dont mes yeux ne se détachaient pas fut attaqué, presque au sortir du port, je n’en fus point surprise; je voyais s’expliquer les craintes extraordinaires que j’avais éprouvées. On m’apprit ensuite que la première bordée avait renversé mon père, qui avait voulu rèster sur le pont avec son jeune ami. Je le savais, répondis-je seulement. Je n’aurais pu dire autre chose; sans doute j’avais ignoré sous quelle forme le malheur allait se présenter, mais j’en avais senti les approches. On devrait s’attacher aux pas de ceux qu’on aime, et les suivre en quelque lieu que ce fût, puisqu’il est si difficile de vivre sans eux.

Même jour.

Je ne pense pas que l’intimité même soit toujours altérée par une sorte de déférence. Lentière égalité est bonne sans doute, mais elle ne semble pas indispensable. La plupart d’entre nous, à leur entrée dans le monde, voient s’ouvrir pour eux des carrières diverses. Si chacun suit la sienne, l’opposition des intérêts se fera sentir dans cette indépendance, et l’amitié s ’affaiblira; si, au contraire, je donne à l’un des deux amis quelque supériorité, il entraînera l’autre, et ils seront d’accord. Le premier ne sera pas seul dans ses entreprises; lorsqu’il éprouvera des peines, il aura un consolateur. Celui-ci, plus heureux peut-être et plus libre, n’aura d’autre office que de préparer, ou de multiplier pour la satisfaction mutuelle les douceurs de la vie domestique. Un semblable contraste, au milieu même d’une intimité sans bornes, est précisément ce qui rend séduisante l’idée du mariage, quand on en juge, comme tu le fais quelquefois, par ce qui devrait toujours être. Associée à l’homme, mais lui laissant l’autorité dans les circonstances où on ne peut la partager, la femme conserve en effet le meilleur lot de la vie conjugale. La tête plus tranquille et le cœur plus animé, elle se soustrait aux sollicitudes qu’un fort caractère ne redoute pas toujours, mais que la vanité seule peut envier; son heureuse destination est d’embellir ce qui déjà paraissait aimable, ou de dissiper tout ce qui serait pénible.

Pour moi, je ne dois rien espérer, si ce n est de me soutenir contre le sort, ou du moins de ne rien faire qui le justifie quand il m’accablera. Si tu étais aussi libre que j ai le malheur de l’être, je te dirais: Unissons-nous; je n’ai plus de destinée, je suivrai la tienne. Mais qu’y a-t-il qui ne me soit interdit? J’ai délibéré par devoir en quelque sorte, et non pas avec confiance. J’attends peu de chose des sages résolutions que pourtant je cherche à prendre. Le terme où il faut que j’arrive est peut-être reculé, Je l’ignore; seulement je doute qu’il soit heureux. Mes craintes peuvent paraître chimériques; mais, ce qu’il serait ridicule d’affirmer, je ne puis m’empêcher de le sentir.

Je n’avais d’ailleurs d’autre parti à suivre que celui qui m’éloigne de toi: le séjour de la ville ne me convient plus. Quelques heures passées dans la maison paternelle viennent de me prouver qu’il me serait impossible d’y vivre désormais. Ne sachant où rester seule, j’entrai dans le jardin; mais les lis dont mon père avait toujours pris soin lui-même fleurissaient comme dans ces étés que je ne verrai plus, et les iris de la première butte de gazon me semblaient placés sur un tombeau.

Je t’assure que je suis bien ici. Ma nièce, disait madame de F....., aimera mes fermiers, ce sont d’honnêtes gens. Je les aime en effet, et je trouve même l’éloge un peu restreint; ces conditions obscures ont leurs vertus, et quelquefois leur esprit. Cottins est un excellent homme, dont on a toujours remarqué la bonne conduite. Sa femme, non moins estimable, me parle souvent et de ma mère, que je perdis étant si jeune, et de sa propre fille, qui fut ma nourrice, mais qui bientôt mourut en couches. Je me félicite d’avoir préféré la ferme au château; je suis à plus dune lieue de madame de F, mais enfin je demeure également chez elle. J’ai rendu très-commode mon logement modeste. Je me nourris à ma manière je ne vois pas un importun, et les jours ont pour moi leur durée naturelle. On retrouve dans ces habitations éparses des émotions plus simples, ou des indices dune loi plus heureuse. C’est un charme dont il faudra jouir; c’est l’absence des folles misères et le tranquille oubli du monde.

Le site n’est pas riant, mais j’en aime la beauté un peu sauvage. On m’a cédé une portion de jardin, où je verse deux ou trois fois par semaine cent arrosoirs: c’est malheureusement tout ce que je sais y faire. J’ai mes livres et mes pinceaux. Une jeune parente de la bonne mère Cottins vient souvent passer quelques heures auprès de moi; je l’accoutume au travail d’aiguille parce qu’on doit la marier à la ville. Elle n’a pas encore treize ans, et elle semble regretter de ne pas rester villageoise; mais je n’ose applaudir à ce bon sens, de peur de faire remettre en question ce mariage qu’on trouve avantageux, et qu’on veut réaliser dès que l’âge de Pauline le permettra.

Tu t’habitueras à la longueur de mes lettres. Écrivons toutes deux à notre manière; c’est entre nous la vraie convenance.

Aujourd’hui même il y a un an que l’on a reçu les dernières nouvelles de Jules. Clémence, voici vingt-deux mois écoulés depuis que nous avons perdu, moi mon père, et lui sa liberté.

LETTRE II.

Table des matières

J’aurais dû ne jamais connaître cette lettre que tu m’as fait parvenir; mais tu n’as pu en j uger ainsi, à cause de plusieurs choses que te laissait ignorer notre séparation. Encore incertaine de ma tranquillité, j’adoptais une manière d’être qui pût influer sur l’imagination même, et m’offrir un but nouveau. Pour me forcer à rentrer dans la paix, je m’accoutumais au silence des champs, qui ne la procure pas toujours, mais qui en fait mieux sentir la nécessité.

C’est apparemment parce que la lettre de Jules était dans la tienne, que je l’ai lue sans songer à l’avenir. Il ne m’était pas venu dans l’esprit qu’un jour il se servirait de cette voie. A la vérité il ne lui en restait aucune autre; et d’ailleurs la nature d’un lien formellement autorisé dans des temps heureux, lui a fait espérer de ta part quelque indulgence au milieu de nos afflictions.

Je conçois que tu n’aies pas été plus sévère. Il m’aurait crue instruite de toutes ses peines; et, tandis que je me serais flattée de l’oublier, il aurait compté parmi ses espérances le projet de notre réunion.

Ce papier si frêle qui a traversé les déserts et l’Océan, ces lignes que, l’espoir dictait, et qui décèlent tant d’alarmes, ce gage d’anciens souvenirs, est-ce là simplement une lettre d’un homme à une femme, et Jules n’est-il pas l’ami qu’on m’avait destiné? Mais, Clémence, il se trouve que j’avais renoncé à lui. Je croyais lui être inutile, je me suis promis de n’aimer jamais. Si j’avais su ce que j’apprends, peut-être n’aurais-je pas adopté cette résolution; mais elle est devenue mon asile, et le jour de la délibération est passé. Bien qu’il n’ait été question que de moi-même lorsque je prononçai le mot solennel, je l’ai cru irrévocable: je n’ai pas pensé que mes motifs fussent au nombre de ceux qu’un incident doit changer, et qu’on se rappelle ou qu’on méconnaît selon les circonstances.

Dans l’isolement où me laissait la mort de mon père, je me persuadai du moins que je resterais inaccessible à tous les sentimens inconsidérés qui s’introduisent dans des cœurs moins malheureux. Les maux irréparables doivent donner quelque raison, me disais-je, et si nos jours sont affligés, il ne faut pas pour cela les rendre stériles. Des études sérieuses et l’élévation de l’ame peuvent être un refuge. Les chagrins auront quelques suites salutaires, si nous savons chercher ces dédommagemens.

Ainsi éloignée du monde, et comprenant à peine qu’on puisse y être ramené par le goût des plaisirs, je me félicite de n avoir plus de vives espérances. Ce serait trop de misère d’éprouver à la fois, et du découragement, et le regret des illusions. Beaucoup d’hommes occupés seulement de vivre en hommes, je veux dire de penser ou d’agir convenablement, ont cru cette manière de remplir les heures aussi permise que la remuante oisiveté d’une partie des gens qui sont en place. Délivré du double joug des passions et de l’habitude, on ne s’attache qu’à la vérité impérissable. Sans pouvoir visible, les disciples des sages n’ont fait directement que peu de bien; cependant leurs leçons ou leur exemple ont resserré les bornes du crime et de l’erreur. Pourquoi cette sorte d’indépendance serait-elle refusée à toutes les femmes?

Mais moi, compterai-je sur la durée d’un espoir qui même aujourd’hui me captive faiblement? Verrai-je le fruit de quelques années fortes et silencieuses? Nous croyons que notre courage va surmonter les obstacles ; mais souvent c’est le sort qui nous permet ou qui nous interdit ces efforts mêmes. Parce qu’un billet venant d’un autre hémisphère a passé de main en main jusque dans ces vallées, ma vie entière serait-elle asservie?

Je te prie de m’envoyer Antoine: mon père se reposait de tout sur sa fidélité.

LETTRE III.

Table des matières

Antoine s’est rendu ici le jour même; il m’a montré un zèle dont j’ai été touchée. Vous n’avez point de famille, lui ai-je dit; vous êtes encore dans l’âge où on craint peu les fatigues, et rien ne vous retient à Grenoble que vous habitez seulement depuis quelques années Vous avez vu divers pays dans votre jeunesse; il s’agit maintenant de passer en Amérique. Je puis doubler la modique pension que je vous faisais, et vous en remettre deux années d’avance. L’infortuné compagnon de voyage du maître que vous avez tant regretté, Jules que vous aimiez aussi, est maintenant auprès de Montréal, et il doit y attendre des nouvelles de France. Mais il est errant, il sera exposé à divers périls; voyez si vous voulez le rejoindre et vous consacrer à lui.

Avant d’achever, j’étais sûre de la réponse; à peine pouvait-il contenir son impatience. Il m’instruira souvent du sort de Jules, mais il le fera en secret. Il paraîtra s’être décidé au voyage de son propre mouvement, et en te communiquant son dessein le jour du départ. Comme il avait économisé quelque argent, on pourra supposer qu’il aura fait le voyage à ses frais. Jules ne m’écrira pas: Antoine l’en dissuadera, et lui dira, s’il le faut, que sans doute je ne lirais aucune lettre de lui, mais que tu l’invites à nous donner connaissance de ses nouveaux projets, à l’adresse de ta mère.

J’ai passé plusieurs jours dans une sorte d’indécision très-pénible, et depuis qu’elle est terminée, je ne suis pas plus satisfaite. Je devrais l’être pourtant. L’union la plus heureuse même n’est point ce qu’il me faudrait actuellement. J’estime, comme je le dois, une femme qui se propose d’être bonne épouse et bonne mère. C’est un rôle dont on peut s’honorer; seulement je crois que ce n’est pas le mien. Que nul ne m’accuse de dédaigner des fonctions respectables; si elles m’étaient destinées, ma plus grande crainte serait de ne pas les, remplir dans toute leur étendue. Mais soit que mes penchans me justifient, soit qu’ils me condamnent jusqu’à un certain point, c’est assez que je me sois vue libre d’adopter un plan particulier. Celui que j’aurais dû suivre peut-être ne me suffirait plus; il m’est permis enfin de choisir non pas précisément ce qui serait le meilleur en soi, mais ce qui s’accordera le moins mal avec mes facultés.

LETTRE IV.

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Je suis contente de la nièce de Cottins; je continue à lui donner quelques instructions, et je veux surtout la rendre plus capable d’en recevoir. Le mariage que sa famille désirait devient incertain; mais puisque Pauline a commencé à perdre les habitudes des campagnards, il faut lui ouvrir une autre carrière, tout en lui prétentions modérées. Elle est bonne et– laissant des goûts simples, ainsi que des intelligente; pourquoi ne ferais-je pas un jour à son égard tout ce que demande sa nouvelle situation?

Il faut l’avouer, cette lettre d’Amérique a été reçue avec quelque plaisir. Mais aujourd’hui, ensongeant aux circonstances qui devaient l’empêcher de me parvenir ici, je la considérerais volontiers comme un don fatal. Par un mouvement tout-à-fait involontaire, il m’est arrivé de la relire en y cherchant de funestes indices qui devaient m’avoir échappé jusqu’alors. Sans doute je me dis que cette lettre ne changera point ma manière de vivre, mais je ne me le persuade pas: je retombe dans l’incertitude, et j’ignore si je n’entreprends pas ce qui me conviendra le moins. Je n’obtiendrai désormais ni la satisfaction que procure un bon emploi des heures, ni cette paix triste, et pourtant désirable, qu’on pourrait se promettre en consentant à ses peines, et en s’abandonnant à la fortune sans former aucun dessein.

Presque incapable d’un travail plus sérieux, j’ai ordinairement recours à la peinture; c’est un bonheur pour moi de trouver une occupation qui n’exige pas une tête plus sage. Lorsque je ne sors pas, je m’y livre avec une sorte d’opiniâtreté. Je fais aussi beaucoup d’études, ou plutôt je parais en faire tous les jours. Il n’est aucun bois dans lequel je ne m’enfonce, ayant sous le bras un portefeuille d’artiste. Cette précaution suffit pour que, dans ces lieux écartés, je me permette d’errer seule, à travers la campagne, c’est-à-dire derrière les rochers, le long des ruisseaux, dans les vallons incultes.

C’est ici, tu dois t’en souvenir, la dernière métairie qu’on aperçoive en allant aux montagnes. Bien que les formes du sol aient déjà quelque chose d’assez âpre, et que les eaux coulent en torrens, il suffirait de franchir celui que nous appelons la rivière, pour entrer dans une plaine fertile: c’est une position qui me plaît beaucoup. Si des vents impétueux et des orages subits rappellent ici la température des hautes vallées, la neige, plus abondante qu’à Grenoble, n’y reste pas plus long-temps: lorsque le soleil parait deux jours de suite, on se croirait sur les rives du Rhône. Le raisin mûrit avec peine, à cause de la fraîcheur des nuits, cependant on n’a pas craint de laisser des lauriers en plein air jusqu’à la fin de décembre.

Cette solitude serait heureuse; mais l’ame une fois émue n’aura point de repos qui ne soit mêlé d’amertume. Sans doute tu n’as pas oublié notre fontaine entourée de jasmins, à la manière de la Provence. L’onde était paisible, mais des travaux imprudens l’ont troublée. Il s’y est formé une vase que soulèvera le moindre frémissement: la clarté même, la pureté du ciel, n’embelliraient pas une eau qui na plus de limpidité.

Je voudrais changer ce qui fait mon partage. Ne pourrai-je prendre dans ce bel univers une plus noble attitude? Seuvent mes souvenirs me poursuivent: je me retrouve au jour du malheur. Le vaisseau, ainsi que la fumée de la poudre, m’apparaissent tout à coup. Deux ombres s’élèvent; l’une est frappée, l’autre s’éloigne, et je m’enfonce dans les bois afin d’éviter la lumière des beaux jours.

Quand un ciel nébuleux obscurcit les vallons et jusqu’à l’ombrage des noirs sapins, je respire librement; mais se présente-t-il une idée qui ne se rattache pas à mes regrets, elle me paraît frivole. Cependant de quoi me plaindrais-je? Je ne souffre pas. Si la joie m’est interdite, ne saurais-je me conformer à mon sort ainsi que tant d’êtres animés dont la terre est couverte? Je ne me sens d’aptitude pour rien, et je ne jouis de rien, mais je ne vois pas que je doive me trouver malheureuse. Suis-je expatriée? Suis-je prisonnière dans un climat rigoureux? Nous demandons trop; nous manquons de raison, nous voulons du bonheur. Que de gens on rencontrerait qui ne se sentent chargés d’aucun reproche, qui ont conservé de la santé, qui pourraient sans trop de présomption entreprendre des choses louables, et à qui ces biens ne suffisent pas pour le contentement d’une seule de leurs journées.

Je n’ai pas choisi une retraite assez reculée. En est-il une trop profonde quand nul n’a besoin de nous! Que fais-je si près des lieux où ne vivent plus ceux à qui mes années devaient appartenir? Ces jours derniers, j’ai vu d’antiques cellules pratiquées en partie dans les roches, derrière des bois épais. J’ai dessiné ces ruines, c’est une des esquisses que je t’enverrai.

Peut-être cette demeure fut-elle heureuse. Quelques amis assez tôt détrompés, et ne cherchant autre chose que de ne plus changer d’espérances, auront sans doute résolu d’y oublier les villes où nous multiplions des amusemens qui au lieu de nous réjouir en paix, au lieu de nous fortifier, nous égarent et nous vieillissent. Un homme isolé ne trouverait pas autant de bonheur dans des lieux semblables; cependant il y prendrait des habitudes salutaires, et, de degrés en degrés, lès bienfaisans travaux du corps apaiseraient son génie. Mais outre que celte manière d’être, cet isolement conviendrait mal au sexe qui, dit-on, ne doit rien hasarder, l’entière indépendance exigerait une santé ferme et des bras infatigables: pour vivre satisfait quoique retiré, il faut animer de ses mouvemens vigoureux cet univers qui sans cesse accomplira les siens dans une sorte d’immobilité froide et silencieuse.

J’avoue que la solitude, je ne dis pas telle que je viens de la supposer, mais telle qu’elle est pour moi, ne me semble pas très-propre à ôter aux sentimens que l’on redoute leur force ou leur amertume. Au contraire, les embarras de la société, ces soins fastidieux, et que d’abord nous trouvons insupportables dans les peines, les diminueraient bientot: l’attention distraite malgré nous, mais continuellement, nous ferait partager enfin la mobilité de ce qui nous environnerait. Si on veut se soustraire au joug de quelque affection naturellement durable, peut-être faut-il éviter la retraite. Au milieu des relations communes, la plupart des hommes oublieront ce qui les touchait le plus; ils seront jetés dans des voies où les besoins de l’amene paraissent qu’un objet secondaire, et cette constante diversion influera bientôt sur des penchans désormais inutiles.

Devrais-je donc chercher à tout prix un tel refuge? Mais qu’est-ce que la vie d’un mortel? Que je souffre plusou moins, que même je croie employer le temps ou que je le perde tout-à-fait, ce ne sera pas une différence réelle dans le cours du monde. Je ne sais d’ailleurs si j’aurais assez de force pour renoncer à ce qui m’afflige, et pour jouir enfin de cette jeune existence qu’une ame libre trouverait si précieuse.

Non, je ne quitterai pas ces lieux presque déserts. Et pourtant, Clémence, nous ne saurions ramener une seule heure semblable aux heures rapidement écoulées où nous parcourions ces deux vallons que j’aperçois de mes fenêtres. Je vais souvent jusqu’au sentier où mon père me parla de Jules, et autorisa, dans une perspective plus heureuse, cet attachement qui m’accablera parce que tout est devenu pénible. Tu n’as pas oublié de tels momens, toi que Jules avait intéressée, mais qui renonças généreusement à lui, et qui sus me forcer à y condescendre, en alléguant les vues de mon père, toi dont rien n’a pu altérer l’amitié. Un jour, au bord de la Démaise, auprès du pavillon que j’occupe aujourd’hui, tu élevas la voix, et tune pus te faire entendre à la distance de quatre pas, à cause de l’impétuosité de l’eau, et du choc perpétuel des cailloux qu’elle entraîne. Comment des circonstances si ordinaires ont-elles fait sur moi une impression ineffaçable? Pour me les rappeler fortement lorsque je m’éveille, il suffit du bruit de la Démaise; je crois entendre s’y mêler le nom d’Isabelle prononcé d’une manière que personne n’imitera. Je ne saurais te dire à quel point ce torrent m’attache à ma demeure, et combien toute cette campagne me paraîtrait changée s’il tarissait subitement.

€1,99
Altersbeschränkung:
0+
Veröffentlichungsdatum auf Litres:
16 Januar 2025
Umfang:
121 S. 2 Illustrationen
ISBN:
4064066302481
Verleger:
Rechteinhaber:
Bookwire
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