Buch lesen: "La société du Consulat et de l'Empire"
Ernest Bertin
La société du Consulat et de l'Empire

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329198
Table des matières
AVANT-PROPOS
MÉMOIRES DE LUCIEN BONAPARTE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT
I
II
III
IV
V
VI
LETTRES DE MADAME DE RÉMUSAT
I
II
III
MÉMOIRES DE METTERNICH
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
LE MARÉCHAL DAVOUT
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
MADAME DE CUSTINE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII

A MONSIEUR LEON SAY
AVANT-PROPOS
Table des matières
Je me suis proposé, dans ce volume, non de tracer un tableau complet de la société du Consulat et de l’Empire, mais d’éclairer quelques aspects de cette société à l’aide de documents nouveaux, publiés dans ces dix dernières années. Ces documents ont le caractère que notre temps goûte de préférence, ce caractère vivant et intime qui nous rend un peu de la physionomie des générations disparues, un peu de l’âme et de la figure des personnages qui y ont brillé par le génie, la puissance, le rang, l’esprit, ou qui s’y sont fait une place distincte par leur façon propre de sentir et d’agir; ils nous apprennent des choses que nous ignorions, ils nous donnent de celles que nous savions une impression plus exacte et plus vive.
L’homme qui devait mener la France et l’Europe observé et décrit sur le vif, depuis ses premiers rêves de gloire et de pouvoir jusqu’au faîte de ses grandeurs; l’attitude et les sentiments des siens dans la fortune nouvelle que leur fait cette élévation inouïe; la composition, l’allure et le train de la cour impériale comparée à l’ancienne cour; les différences qui s’y marquent dans les manières, le langage, les mœurs, dans la forme et le ton de la galanterie; l’air étouffant qu’on y respire et le pli que le maître imprime à l’âme de ses courtisans et de ses familiers; l’esprit de la ville en opposition avec celui de la cour, Paris tour à tour indifférent, ironique ou boudeur, et par de là la cour et la ville, l’exaltation des vertus guerrières, les miracles d’une intrépidité fougueuse ou stoïque, l’énergie et la vitalité de la nation concentrées toutes dans les camps, voilà quelques-uns des objets que nous offrent les écrits où j’ai puisé.
Il en est d’autres qui n’ont pas moins de prix et d’attrait. Des correspondances privées, heureusement conservées ou recueillies, nous ouvrent l’intérieur de la famille, nous permettent de pénétrer dans l’intimité des affections domestiques, d’en apprécier et d’en sentir la force, la pureté, la délicatesse. Nous entendons des accents auxquels le dix-huitième siècle ne nous avait point accoutumés; on ne rougit plus de s’aimer entre époux, de se le dire, de se le répéter l’un à l’autre. La femme est par l’esprit et par le cœur la compagne de son mari, de ses pensées, de ses travaux: celui-ci fût-il un soldat, un héros, un gagneur de batailles, qui n’apparaît à son foyer que de loin en loin, elle lui garde une ardente fidélité ; ses sentiments, son langage, sa vie, s’imprègnent de ses mâles soucis, se teignent d’une sorte de couleur guerrière: le ménage du maréchal et de la maréchale Davout a je ne sais quelle tendresse et quelle grâce héroïque qui porte la marque d’une époque et qui enrichit d’une façon charmante les fastes de l’amour conjugal.
L’esprit sceptique, léger, sensuel de l’âge précédent n’a pas impunément traversé ces terribles crises qui ont bouleversé et renouvelé l’ancien monde: le caprice n’est plus l’unique lien des libres amours; la passion y entre; elle y mêle une exaltation où l’imagination et le cœur ont plus de part que les sens; elle y porte de rêveuses ardeurs, de fiers élans vers un irréalisable idéal, suivis de chutes douloureuses et d’invincibles tristesses. Mme de Beaumont et Mme de Custine vivent et meurent de cette façon d’aimer, qui aurait excité la surprise et peut-être la gaieté de leurs aïeules.
Ainsi va l’âme française, se modifiant, se transformant avec le temps et les circonstances, infiniment souple et diverse, capable de tout, même de sérieux, âme séduisante jusque dans ses caprices et ses erreurs qui ne réussisent pas à lasser les sympathies, âme surtout vivante, qui ne revêt jamais sa dernière forme, qui se rit des sinistres pronostics de ses envieux et de ses ennemis, et survit aux uns comme aux autres, semblable à cette fière et charmante cité dans laquelle elle semble s’incarner avec ses grâces et ses faiblesses, à ce Paris qui, vaincu et demi-captif, arrachait encore à M. de Metternich, en juillet 1815, alors qu’il le contemplait du haut du palais de Saint-Cloud, cet involontaire hommage qu’un autre homme d’Etat; plus grand que M. de Metternich, aurait pu lui rendre à son tour, il y a tantôt ving ans, dans les mêmes lieux, presque dans les mêmes circonstances, sans se rabaisser, ce semble, outre mesure:
En voyant du balcon cette immense cité qui brillait avec tous ses dômes au coucher du soleil, je me suis dit: «Cette ville et ce soleil se salueront encore quand on n’aura plus que des traditions de Napoléon et de Blücher et surtout de moi!»
ERNEST BERTIN.
MÉMOIRES DE LUCIEN BONAPARTE
Table des matières
En 1855, à la mort de la princesse Alexandrine Bonaparte, cinq liasses de papiers tirés du portefeuille de son mari, Lucien Bonaparte, furent remises à l’ambassadeur de France à Rome et adressées par lui à notre ministre des affaires étrangères. L’empereur en réclama la communication: la cinquième liasse lui fut livrée et ne revint plus aux Archives; les autres furent sauvées grâce à cette inscription heureusement mensongère: Mémoires de Lucien Bonaparte, déjà publiés en 1836. En réalité il n’y avait de publié qu’une très faible part du manuscrit, 200 pages sur 3 000. C’est dans ce fonds échappé à la curiosité destructive de Napoléon III que M. Iung a puisé la matière de trois intéressants volumes, auxquels il a joint un bon nombre de pièces inédites et un commentaire continu, qui complètent, éclairent ou rectifient les récits et les assertions de l’auteur.
I
Table des matières
L’œuvre posthume de Lucien Bonaparte se compose de pièces diverses: narrations, conversations, réflexions rédigées à des époques différentes, et que l’auteur regardait moins comme ses Mémoires que comme les matériaux propres à les composer. Les dissertations politiques, écrites pour la plupart à distance des événements, avec une chaleur vague et déclamatoire, ne se distinguent ni par la nouveauté, ni par la justesse des aperçus et s’inspirent avant tout des besoins de la personne et de la cause; les appréciations et, dans une certaine mesure, la relation des faits y portent l’empreinte sensible des modifications survenues dans les événements et les idées, des préoccupations d’un certain temps, d’une certaine heure. Ajoutez que la plupart de ces dissertations n’ont pas même le mérite d’être inédites. Les récits et les dialogues écrits sous de récentes ou de fortes impressions offrent une lecture autrement instructive et attrayante. Lucien, bien qu’il ait eu son heure d’influence et d’éclat, n’a guère fait, à vrai dire, que traverser la politique; aussi nous peint-il surtout des scènes intimes, ces scènes qui échappent à l’histoire et meurent tout entières avec les personnes qui y ont assisté, si l’une d’elles ne s’inquiète d’en fixer la trace fugitive: c’est là qu’est l’intérêt et le charme de ses Mémoires. Nous y assistons aux modestes débuts de la famille Bonaparte, à ses soucis, à sa gêne, à sa vie ballottée et aventureuse, aux progrès étonnants de sa fortune; nous y suivons les destinées et les pensées changeantes de Lucien, et, de plus, nous y surprenons dans une sorte de négligé historique ce cadet de génie qui prend si vite le ton et le rôle d’aîné, qui commence l’élévation des siens en leur vendant la grandeur au prix de leur dignité et de leur indépendance, et qui s’étonne qu’ils aient quelque peine à s’accoutumer aux conditions du marché. N’est-ce pas chose curieuse que de voir le futur César s’essayer en famille avant d’éclater en public, d’observer l’allure de sa tyrannie naissante, ses ombrages, ses impatiences, ses concessions apparentes suivies de soudaines et violentes explosions? Au moins discute-t-il encore ou feint-il de discuter; Joseph se souvient parfois qu’il est l’aîné, se permet de critiquer, d’avoir de l’humeur; Lucien, avec les libres grâces de la jeunesse, assaisonne la flatterie de quelques épigrammes: le temps est proche où il faudra choisir entre le silence et l’exil.
On n’est pas médiocrement surpris de voir se débattre bourgeoisement contre les embarras d’une vie précaire cette maison qui va donner un maître à l’Europe et l’approvisionner de rois. Tous ces souverains en herbe sont alors en quête de bourses d’école, de collège, de couvent ou de séminaire. Pétitions, suppliques, visites à la cour, stations prolongées dans les antichambres, le pauvre Charles Bonaparte, qui sent ses forces décliner en même temps que ses charges s’accroître, ne s’épargne aucune fatigue et aucun dégoût pour suppléer à l’insuffisance de ses ressources.
La mauvaise chance s’en mêle: les exploitations dont il avait à grand’peine obtenu le privilège languissent et avortent; ses plantations de mûriers vont mal, mal ses salines. Il hypothèque le meilleur de son chétif patrimoine, cette fameuse vigne dont le prisonnier de Sainte-Hélène se souvenait encore avec reconnaissance, parce qu’elle avait fourni aux frais de ses semestres, payé ses voyages à Paris. Dans cette dure année de 1784 il emprunte 20 louis au gouverneur de l’île pour aller visiter ses enfants sur le continent. Les 20 louis étaient encore dus en 1800; seulement il s’était passé dans l’intervalle quelques événements notables qui avaient ruiné le créancier et tiré d’embarras la famille du débiteur: le premier consul ne laissa pas protester le billet que lui présenta le comte de Beaumanoir en lui faisant force excuses de troubler ses occupations pour une somme si modique, mais qui lui faisait si grand défaut.
L’avenir de ses fils est le cuisant souci de Charles Bonaparte. Son aîné ne s’avise-t-il pas de douter de sa vocation ecclésiastique, de préférer l’uniforme à la soutane? Le père fléchit et cède. Qui fait des objections, essaye de résister à ce brusque changement de carrière? C’est le cadet de Joseph, le boursier de Brienne, qui de bonne heure a le verbe haut et le conseil impératif. Il faut voir dans sa lettre à l’oncle Fesch avec quel dédain il traite les velléités belliqueuses de son grand frère, de quel ton il caractérise et tance sa nature indolente et légère! Ce transfuge du séminaire se dit un goût décidé pour le plus beau de tous les états. Soit. Quelle arme va-t-il choisir? Le génie? Point. L’artillerie? Moins encore. Il faudrait montrer du mérite, prendre de la peine. «Voyons, il veut être sans doute dans l’infanterie. Bon, je l’entends; il veut être toute la journée sans rien faire; il veut battre le pavé toute la journée. D’autant plus, qu’est-ce qu’un mince officier d’infanterie? Un mauvais sujet les trois quarts du temps.» Sur quoi l’élève de Brienne, plus soucieux du bon recrutement de l’armée que de celui du clergé, conclut qu’il faut donner Joseph à l’Église. «Monseigneur l’évêque d’Autun lui donnera un gros bénéfice et il sera sur d’être évêque. Quels avantages pour la famille!» Quels avantages pour la famille! telle est la raison décisive de la vocation de Joseph. Napoléon n’en invoquera pas d’autre pour le bombarder un jour roi de Naples ou roi d’Espagne, à cela près qu’en ce temps-là la famille sera tout entière absorbée dans son chef. L’auteur de cette lettre si pleine d’autorité et de sens pratique était âgé de quatorze ans.
L’un des plus jolis tableaux que Lucien retrouve dans ses souvenirs d’adolescent est celui de la famille entière rassemblée dans la petite maison de l’impasse Saint-Charles, à Ajaccio, en un temps où la Corse était agitée de dissensions intestines. Lucien revenait de Corte, porteur d’un message de Paoli qui, saisi de dégoût et d’effroi devant la forme sanglante que prenait la Révolution française, méditait l’affranchissement de sa patrie sous le protectorat de l’Angleterre. Il trouve Laetitia entourée de tous les siens. Bonaparte, revêtu du brillant habit de commandant de la garde nationale d’Ajaccio, tient sur ses genoux la petite Annonciata (Caroline, la future reine de Naples), qui fait sonner les breloques de sa montre; Louis, tout seul dans un coin, barbouille des bonshommes; Pauline et Jérôme jouent ensemble, et Marianne-Élisa, récemment sortie de Saint-Cyr, brode auprès de sa mère, avec le sérieux de ses quatorze ans. Comme Lucien apporte de graves nouvelles, on congédie les enfants. Marianne hésite à sortir, ne sachant si ce congé la regarde. «Vous aussi, lui dit Joseph, bien que vous soyez une grande demoiselle de Saint-Cyr.» Marianne fait à la compagnie une belle révérence à la française, et tout bas à Lucien, en lui donnant une petite tape: «Vous me direz tout, n’est-ce pas?» Ce groupe simple et gracieux, c’est la future maison impériale avant l’appel de la destinée, les bonds audacieux du génie, les superbes et fantastiques élévations. Le brave amiral Truguet, qui vint peu après dans l’île, regretta souvent de n’avoir pas possédé le don de seconde vue. Il dansa plusieurs fois avec Élisa, la trouva charmante, et ne songea pas à demander sa main. «J’ai manqué ma fortune», aimait-il à répéter en parodiant le mot de Bonaparte sous les murs de Saint-Jean-d’Acre.
En contraste avec ce cadre aimable et frais s’agite l’âme ambitieuse de Bonaparte, impatiente, amère, rongeant son frein. Que lui fait à lui l’indépendance de la Corse et le rêve étroit de Paoli? Même en France, il trouve l’horizon borné et étouffant. On le félicite d’être capitaine à vingt-deux ans; on attribue son avancement à son mérite, et l’on ne voit point qu’il n’est dû qu’au départ des officiers supérieurs pour Coblentz. La faveur, les femmes, voilà ce qui fait les carrières brillantes et rapides, voilà ce qui poussera Joseph, le beau cavalier corse. Mais plutôt que de languir dans son misérable grade, il ira tenter la fortune dans un pays toujours ouvert aux vaillants et aux capables, dans les Indes anglaises; il s’y battra pour ou contre les Anglais, selon l’occurrence et l’avantage, et en rapportera des richesses, de la renommée et de magnifiques flots pour ses sœurs. Ainsi se dépitait et se passionnait avec un mélange de raison sceptique et d’imagination enthousiaste l’ambition de Bonaparte encore sans objet, presque sans patrie, quelques mois avant qu’il reprît Toulon et entrât dans l’histoire.
II
Table des matières
Chassée de l’île par la faction triomphante de Paoli, la famille des Bonaparte alla s’échouer en Provence et tâcha d’y vivre. C’est le temps où devint jacobin celui que le pape devait un jour faire prince de Canino. Dix-huit ans, peu de cervelle, une grande vanité et une précoce faconde décidèrent cette subite conversion. Le trait suivant donnera la mesure de la faiblesse de ce caractère. Il aimait et vénérait Paoli; quelques jours auparavant, il ne pensait, il ne parlait que par lui. A peine a-t-il mis le pied sur le continent qu’il monte à la tribune pour protester contre l’insurrection de la Corse; on l’applaudit, on l’acclame, et le voilà qui, se grisant de cette popularité soudaine, dénonce, flétrit, stigmatise Paoli, le voue à l’exécration populaire. Les remords ne le gagnent que lorsqu’il se trouve seul, lorsqu’il songe à la lâcheté qui lui a valu les bravos de ses auditeurs et, ce qui lui avait paru moins savoureux, leurs accolades parfumées d’ail. Faibles remords d’ailleurs et qui ne le dégoûtent pas pour longtemps de son nouveau rôle, non plus que les scènes odieuses dont il est le témoin involontaire et très intérieurement scandalisé.
Ces scènes, qui n’ont pu, comme le remarque M. Iung, se passer à Marseille, alors retombée aux mains des royalistes, ont cependant un tel air de vérité que Lucien parait avoir confondu les lieux plutôt qu’imaginé les choses et substitué Marseille à Toulon, où il débarqua en arrivant de Corse. Une conversation au café un jour d’exécution; la physionomie, le geste, le langage des patriotes attablés, leur verve atrocement gouailleuse sur les attitudes variées des victimes; la dame du café plaignant, en minaudant, ceux qui n’ont pas pu prendre leur part du spectacle par un si beau soleil, et au dehors une foule matinale qui se hâte d’un pas allègre, les hommes en élégante carmagnole, les femmes en madras rouge coquettement noué à la Marat, et de jolis bambins gambadant entre père et mère, tous ces traits rassemblés dans une saisissante esquisse nous donnent l’horrible sensation de l’un de ces jours néfastes si fréquents sous la Terreur. «Les monstres!» dit tout bas, bien bas, le jeune Corse, et, quatre mois plus tard, nous le retrouvons à Marathon (lisez Saint-Maximin) présidant le comité révolutionnaire et relevant du prestige de son éloquence enflammée son modeste emploi de garde-magasin à 1200 francs d’appointements.
Combien de gens moins jeunes que Lucien et d’humeur aussi débonnaire ont ainsi renié leur nature et leur éducation pour se faire les complices et les auxiliaires de la Terreur! Plaisante raison qu’un vent manie et jette en proie à l’esprit d’iniquité et de violence qui souffle en certains jours chez la nation la plus éprise de la justice et de l’humanité ! Mais est-il exact de dire que nous sommes le jouet de l’opinion et du courant, et qu’il y a dans ces monstruosités plus d’aveuglement que de crime? Qui pourra mesurer tout ce qu’il entre de faiblesse, de vanité, de lâcheté ambitieuse dans l’âme de ces petits ou grands serviteurs de la démagogie? Le comte Miot de Mélito, dans des Mémoires plus intéressants que répandus, a peint el jugé avec vigueur et finesse un groupe de conventionnels qu’il rencontrait en 1793 à la table du ministre des affaires étrangères, Deforgues. Que de sentiments étrangers à la passion même égarée du bien public! Quels appétits violents ou mal contenus de pouvoir, de popularité ou, plus simplement, de plaisir et d’argent! Ils ont même leurs Sosies, qui captent un reflet de leur popularité, s’appliquent à reproduire, à défaut de leurs talents, leur air, leur démarche et particulièrement leurs vices. D’autres laissent percer un sens, une modération relative, ou une distinction d’esprit et de manières qui éveille le doute sur la sincérité des convictions qu’ils étalent. Bouchotte, porté par la Commune au ministère de la guerre, et qui lui donne d’ailleurs de trop funestes marques de sa reconnaissance, s’inquiète moins pourtant de l’opinion de ses employés que de leur mérite et de leur zèle, et sauve le plus qu’il peut de têtes de généraux. Deforgues, une créature de Danton, qui dirige les affaires étrangères, s’efforce d’y maintenir ou d’y ranimer les traditions d’urbanité et de grâce chères au monde diplomatique, et, les jours où il s’assied à la table du ministre, Fabre d’Églantine disserte avec une ingénieuse finesse sur la comédie classique, quitte à retourner le lendemain à l’utile brutalité du langage révolutionnaire.
Miot de Mélito ne trouve, dans le groupe qu’il lui est donné d’observer de près, qu’un seul fanatique, le boucher Legendre; celui-ci tue les gens par devoir, par conscience, par scrupule de patriotisme, au demeurant l’homme le plus probe, le plus doux, le plus tendre du monde, ne parlant jamais de sa femme, de ses enfants, de son bonheur domestique qu’avec une voix mouillée de larmes: une sorte de Berquin de la guillotine, moins digne, après tout, de réprobation que les soutiens hypocrites d’un régime qu’ils condamnaient par raison, servaient par intérêt, et prolongeaient par le concours de leurs talents. Lucien plus âgé aurait peut-être été tenté de remplir l’un de ces rôles; mais il avait tout juste assez de barbe au menton pour jouer les terroristes de petite ville, et il ne sévit guère qu’à Saint-Maximin.