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Dante Alighieri
La Vie Nouvelle (La Vita Nuova)

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066086534
Table des matières
PRÉFACE
INTRODUCTION
I
II
III
IV
V
LA VITA NUOVA
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVIII
CHAPITRE XXIX
CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXII
CHAPITRE XXXVI
CHAPITRE XXXIV
CHAPITRE XXXV
CHAPITRE XXXVI
CHAPITRE XXXVII
CHAPITRE XXXVIII
CHAPITRE XXXIX
CHAPITRE XL
CHAPITRE XLI
CHAPITRE XLII
CHAPITRE XLIII
ÉPILOGUE
COMMENTAIRES
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXIX
CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXII
CHAPITRE XXXIII
CHAPITRE XXXIV
CHAPITRE XXXV
CHAPITRE XXXVI
CHAPITRE XXXVII
CHAPITRE XXXVIII
CHAPITRE XXXIX
CHAPITRE XL
CHAPITRE XLI
CHAPITRE XLII
CHAPITRE XLIII
PÉRENNITÉ DE L'IMAGE DE BÉATRICE
PRÉFACE
Table des matières
La Vita nuova est un roman d'amour, hymne de l'amour glorieux, lamento de l'amour brisé. C'est aussi un roman psychologique, qui diffère de ceux qu'affectionne notre littérature contemporaine par l'élévation et la pureté des sentiments exprimés et le silence gardé sur les sensations éprouvées.
C'est encore un livre de mémoire où le poète retrace, presque jour par jour, les impressions nouvelles et naïves d'une âme que le contact du monde n'avait encore qu'à peine effleurée.
Si la Divine Comédie n'est que bien imparfaitement connue en France, et si, à la plupart de ceux-là mêmes qui la lisent dans sa langue, elle n'est à proprement parler familière que dans une partie de sa vaste conception, on peut dire que la Vita nuova est inconnue chez nous. Nous sommes bien habitués à unir le doux nom de Béatrice au grand nom de Dante, mais c'est tout.
La Bibliothèque nationale ne possède que deux traductions de la Vita nuova. L'une et l'autre se trouvent enfouies et sont demeurées très ignorées, dans une traduction de la Divine Comédie: l'une de Delescluze, annexée à une traduction de la Comédie de Brizeux (1891), dépourvue de notes ou commentaires, l'autre de Séb. Rhéal, celle-ci très incomplète.[1]
La Vita nuova n'est pas, comme la Divine Comédie, une création fantastique et sibylline, sortie tout entière d'une des imaginations les plus extraordinaires qui se soient imposées à là postérité. C'est une histoire vraie dont la forme romanesque ne fait qu'ajouter à la puissance de vie qui l'anime.
C'est l'histoire, enfantine d'abord, puis romanesque, puis pathétique, de doux amants du treizième siècle. Elle nous permet de plonger nos regards dans une époque curieuse, mal connue, époque de transition entre le crépuscule mourant du moyen âge et l'aurore naissante de la Renaissance.
Si, dans la traduction que j'ai publiée de la Divine Comédie[2] j'ai cru, à tort ou à raison, pouvoir changer la forme du récit tout en gardant l'intégrité du texte conservé, et en éliminer seulement des formes scolastiques et des détails topographiques et historiques qui ne pouvaient que la rendre difficile et confuse au lecteur français, et n'étaient propres à toucher que les compatriotes du poète, la traduction que je viens offrir de la Vita nuova est absolument littérale.
Cette publication m'a été conseillée, comme mes autres études sur la Divine Comédie et sur la personne de Dante, par le désir de vulgariser dans notre pays l'oeuvre du grand Italien, dont le nom a conquis l'immortalité, tandis que les produits de son génie sont à peine connus chez nous, en dehors d'un cercle bien restreint de lecteurs et d'admirateurs.
La Vita nuova est une oeuvre pleine de charme, et suggestive au plus haut point. C'est une oeuvre humaine, dont l'intérêt ne se limite pas aux personnages qu'elle met en scène et à l'époque où ils se meuvent.
Restent le coloris du style et l'harmonie des vers, dont le traducteur a cherché à s'inspirer, mais qu'il ne lui était pas possible de s'approprier. Voici cependant ce que dit Dante lui-même à ce propos: «Les écrits poétiques ne sauraient se prêter à la transportation dans une autre langue. Néanmoins, s'il est impossible au traducteur de donner un équivalent littéral au langage allégorique et aux expressions mystérieuses de ses vers, et d'en reproduire les beautés, on peut au moins en pénétrer le sens littéral et suivre le poète dans la succession de ses sentiments et de ses pensées.»[3]
MAX DURAND-FARDEL.
1897.
INTRODUCTION
I
Table des matières
Toute l'histoire de Dante tient entre trois dates précises. Il naquit à Florence en 1265. Il fut élevé au Priorat, la plus haute magistrature de son pays, en 1300. Il mourut à Ravenne en 1321, âgé de 56 ans.
Après avoir pris part, pendant un temps bien court, au gouvernement de la République florentine, il fut soudain précipité du pouvoir par le jeu mortel des factions et, victime d'accusations infâmes, condamné en 1301 à la confiscation de sa modeste fortune, à l'exil, et au bûcher s'il reparaissait dans sa patrie.
Son existence pendant ces longues années d'exil est demeurée fort obscure. On sait qu'il erra d'hospitalités en hospitalités, de châteaux en châteaux, de couvens en couvens, «montant les escaliers des autres et mangeant le pain d'autrui». On suit sa trace à Vérone, à Padoue, à Sienne, à Bologne, à Crémone, près de tels ou tels personnages, de ces tyrans qui se partageaient les provinces, les villes, les châteaux, découpant chacun à leur tour cette malheureuse Italie dont le sort lui arrachait de si éloquentes objurgations. On le suit encore à Paris, où son séjour a été sans aucun doute contesté à tort.
Devenu Gibelin après son exil[4], il s'était uni d'abord à quelques efforts pour rouvrir leur patrie à ses compagnons d'exil. C'est ainsi qu'il aurait pris part en 1304 à une tentative armée des Gibelins exilés contre la Florence Guelfe, et que plus tard il aurait voulu entraîner contre Florence l'empereur Henri VII, Arrigo, descendu en Italie pour y rétablir l'autorité de l'Empire. Mais il ne tarda pas à se séparer d'un parti qui ne lui offrait que des sujets de dégoût ou des témoignages d'impuissance.
Son existence se manifestait alors de temps à autre par des lettres, dont un bien petit nombre sont parvenues jusqu'à nous, par des protestations hautaines, par quelques interventions diplomatiques, par des proclamations empreintes du plus ardent patriotisme envers cette Italie qui existait encore à peine, mais dont les tronçons épars semblaient se réunir dans son coeur par une secrète divination. Pendant ce temps, les premiers fragmens de son grand poème commençaient à se répandre dans la foule.
La vie qu'il menait alors se révèle à nous aujourd'hui par les oeuvres que lui dictaient ce qu'on peut appeler ses idées fixes, c'est-à-dire la constitution monarchique de la Société civile sous le sceptre de l'Empire, à côté de la Société théocratique sous le pallium de la Papauté, l'ennoblissement de la langue vulgaire de son pays, le redressement d'une société confuse et dépravée, enfin la contemplation de la mort, à laquelle nous devons la Divine Comédie.
De la première partie de sa vie, il ne nous reste à peu près aucune trace qu'ait pu marquer l'attention ou le souvenir de ses contemporains. Il ne nous reste que la Vita nuova qu'il nous a laissée et que l'on pense avoir été composée en 1291 ou 1292, peut-être plus tard, mais certainement avant 1300.
On ne peut y ajouter que quelques poésies légères, et les études opiniâtres dont Il Convito nous fait la confidence.[5] Celles-ci doivent avoir rempli surtout le temps écoulé entre la mort de Béatrice et son accession au pouvoir.
C'est encore à cette époque de sa vie qu'appartient son mariage. Il s'est toujours tu sur la place que cette union avait pu tenir dans son coeur ou prendre à la direction de sa vie. Et le nom de Gemma Donati ne se rattache plus au nom glorieux de Dante que par la progéniture qu'elle lui a donnée.
II
Table des matières
J'ai pensé qu'il était à propos de rappeler les traits principaux de l'existence du Poète de la Vita nuova. Ce n'est pas ici le lieu de s'étendre sur ce sujet. Quant à ses différentes oeuvres comme de Vulgari eloquio ou de Monarchia, il paraît assez difficile de leur assigner une date, relativement en particulier à la Vita nuova, qui doit seule nous occuper ici. Pour ce qui est de Il Convito, c'est une oeuvre de longue haleine que M. Whitehead pense avoir été commencée avant son priorat (1300), et continuée plus tard dans les jours d'exil.[6] D'après ce que son auteur annonçait, on doit croire qu'il n'a pas été terminé.
Je voudrais seulement essayer de reconstituer un peu la personnalité du Poète durant la période qui correspond à sa passion pour Béatrice et celle qui a suivi la mort de la Donna gentile. Nous ne possédons sur ce sujet qu'un bien petit nombre de notions. Cependant il me semble possible de s'en faire quelque idée qui ne soit pas trop éloignée de la réalité.
La famille de Dante, dont il se plaît a faire remonter l'origine à des temps très lointains, ne paraît avoir eu à Florence qu'une situation très modeste.
Il perdit son père à l'âge de dix ans. Les Alighieri étaient sans doute dans l'aisance. Dante possédait lui-même, lors de son priorat, plusieurs propriétés, tant à Florence que dans les environs, dont nous ne connaissons pas l'importance, et dont la confiscation accompagna sa condamnation à l'exil. Et l'on pourrait dire, si cette expression était de mise ici, qu'il appartenait à une bourgeoisie aisée.
Quant à la personne de son père, on n'en connaît rien. Et ce silence absolu dans les souvenirs conservés de cette époque, comme dans l'oeuvre de son fils, donne à penser qu'il ne tenait pas une grande place dans le monde de Florence. il n'est fait mention de lui que dans le commentaire de Boccace, à propos de l'invitation qui lui fut adressée par le Signor Folco Portinari, et à laquelle il amena son fils Dante, encore enfant.[7]
Dante avait perdu sa mère (Bella) de bonne heure, et son père s'était remarié. Mous ne savons pas la part que sa belle-mère (matrigna) a pu prendre aux premières années de sa vie, et à son éducation. Quoi qu'il en soit, celle-ci paraît avoir été très soignée, et l'on ne peut s'empêcher de remarquer que tout, dans ses habitudes d'extrême politesse, dans la délicatesse et le raffinement de son langage, semblerait porter l'empreinte d'une éducation féminine.
Boccace affirme qu'il montra une aptitude précoce aux études théologiques et philosophiques. C'était là du reste le champ où s'exerçait à peu près exclusivement la scolastique d'alors. Dante nous apprend lui-même[8] que ce ne fut qu'après la mort de Béatrice, par conséquent entre vingt-cinq et trente ans, qu'il se mit à suivre les écoles des religieux et des philosophes, s'en étant sans doute tenu jusque-là à des études élémentaires, et que, «grâce à ce qu'il savait de grammaire et à sa propre intelligence, il se mit en état au bout de trente mois d'étude de venir chercher des consolations dans les écrits de Boece et de Tullius» (c'est ainsi qu'il appelle toujours Cicéron). Il ne paraît guère avoir su le grec, qui du reste n'était encore que peu répandu à cette époque. Mais il acquit de bonne heure des notions de tout. Il était familier avec la cosmographie et avec l'astrologie (astronomie) de ce temps-là.
Il avait beaucoup de goût pour les arts, la musique surtout, et il avait étudié le dessin auprès de son ami Giotto et de Cimabue. Quant à la poésie, bien «qu'il se fût de bonne heure exercé à rimer», c'est à son amour pour Béatrice, morte en 1290, qu'il rapporte lui-même le développement de ses instincts poétiques.
On paraît assez incertain au sujet de la part qu'a pu prendre à son éducation Brunetto Latini, dont il parle dans la Comédie avec des expressions d'une reconnaissance attendrie.[9]
Brunetto Latini était né à Florence en 1210; il y est mort en 1284. Il était en 1263 à Paris, et il a fait un long séjour en France. Il ne rentra à Florence qu'en 1266, avec les autres exilés Guelfes. Ce n'est donc qu'après l'âge de dix-neuf ans que Dante a pu s'entretenir avec lui, car il ne s'est agi peut-être que d'un commerce plutôt intellectuel et aflectueux que d'un enseignement proprement dit.
On ne peut pas prendre à la lettre les témoignages excessifs que nous trouvons dans la Vita nuova de la passion de Dante pour Béatrice. Il ne faudrait pas nous le représenter, comme on pourrait être tenté de le faire, passant son temps à courir les rues à la recherche de cette beauté dont son coeur ne pouvait se détacher. Ce serait, dit M. Del Lungo, en faire un Dante ridicule.[10]
S'il a pu concevoir dès son enfance une passion qui ne devait jamais s'éteindre (en dépit d'éclipses passagères), on doit croire que, dans cette âme extraordinaire, la pensée et l'imagination n'ont pas dû montrer une moindre précocité.
Le désordre où vivait la société d'alors, les révolutions incessantes que subissait le gouvernement de son pays, le spectacle humiliant et scandaleux qu'offrait le gouvernement de l'Église, depuis le trône de saint Pierre jusqu'aux dernières ramifications du monde ecclésiastique, ont dû faire éclore de bonne heure, dans cette tête puissante et dans ce coeur d'une merveilleuse sensibilité, bien des rêves étranges et des conceptions extraordinaires, s'agiter bien des doutes cuisans, peut-être même se former déjà des fantasmagories délirantes.
Dante menait pendant cette première jeunesse une vie assez retirée[11], et ne paraît pas avoir précisément vécu dans le monde, comme nous entendons ce mot, où peut-être sa situation personnelle ne l'appelait pas, et dont son propre caractère pouvait l'éloigner. Cependant il avait des amis parmi les jeunes gens de son âge, et il paraît les avoir choisis parmi les jeunes littérateurs les plus distingués, les rimeurs, comme on les appelait alors, et il était lui-même un rimeur.
Du reste, il ne nous éclaire pas lui-même sur son genre de vie et ses habitudes. On peut remarquer que, soit dans les récits en prose de la Vita nuova, soit dans les vers qu'ils encadrent, il ne s'écarte pas un instant de ce qui touche à Béatrice, qu'il s'agisse d'incidens quelconques ou de sa propre pensée.
Les moeurs étaient sans doute très relâchées à Florence. Boccace nous dit que c'est un sujet d'étonnément (una piccola maraviglia) qu'alors qu'on fuyait tout plaisir honnête, et qu'on ne songeait qu'à se procurer des plaisirs conformes alla propria lascivia, Dante ait pu aimer autrement.[12] Du reste, le poète a exprimé lui-même l'étonnement que pourrait causer l'empire que «tant de jeunesse avait pu exercer sur ses passions et ses impulsions».[13]
Cependant, si la pureté de sa passion pour Béatrice n'a subi aucune tache, il ne paraît pas que l'on puisse en dire autant pour ce qui concerne d'autres périodes de son existence.
La virulente admonestation qu'il se fait adresser par l'Ombre de Béatrice au sommet du Purgatoire[14] est une confession touchante des écarts dont il témoigne un repentir si poignant.
A quelle époque peut-on faire remonter ces allusions à certains incidens dont on a cru retrouver quelques indices dans l'oeuvre du Poète, et qu'a rassemblés la légende? dirons-nous la malignité?
Ce n'est sans doute pas dans les années qui ont suivi la mort de Béatrice. Ce n'est pas alors que nous les savons remplies par les études auxquelles il se livrait avec un tel entraînement, et par les préoccupations de la vie politique où il entrait, que nous pouvons lui attribuer avec quelque vraisemblance des habitudes de dissipation.[15]
Lorsque la Béatrice du Purgatoire lui reprochait, sous le voile de l'allégorie, de s'être abandonné aux vanités du plaisir, alors qu'il n'avait plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience[16], Dante nous laisse clairement deviner que c'est au temps de sa maturité, c'est-à-dire de sa vie errante d'exilé, que doivent être rapportés ses faiblesses et ses remords.
Il est encore un point que je voudrais toucher.
On s'est plu à voir dans la Divine Comédie une construction architecturale (Giuliani) dont le plan aurait été arrêté par le Poète de temps en quelque sorte immémorial, et dont la conception remonterait aux époques mêmes de sa jeunesse; et l'on s'appuie sur maint passage de la Vita nuova dont l'interprétation est en effet assez problématique.
Je ne crois pas qu'il en soit ainsi.
La Vita nuova est une oeuvre qui déborde de jeunesse et d'illusion; c'est au bord de clairs ruisseaux ou dans des milieux mondains que la scène se déroule, et les douleurs les plus poignantes y revêtent une douceur infinie; et, si le coeur se révolte, ce n'est que contre la nature et ses décrets impitoyables, et l'âme du Poète ne semble atteinte que par les blessures que ceux-ci lui ont infligées.
La Divine Comédie est l'oeuvre d'un âgé mûri, et qui a traversé les expériences les plus terribles et les épreuves les plus cruelles de la vie. Elle est l'expression des amertumes, des rancunes, des indignations que laissent les déceptions, les iniquités, et les trahisons. Elle est le cri d'un coeur torturé par la méchanceté des hommes.
Je ne pense donc pas que le poète de la Vita nuova, quand il la composa, ait eu une intuition prévise de la Divine Comédie. Quant aux passages auxquels je viens de faire allusion, et sur lesquels j'aurai à revenir dans mes Commentaires, il faut croire qu'ils y auront été introduits par de tardives interpolations.
III
Table des matières
Si l'on veut comprendre la construction et, si je puis ainsi dire, l'économie littéraire de la Vita nuova, il est nécessaire de jeter un coup d'oeil sur l'état de la littérature au moyen âge.
Pendant la longue période à laquelle on a donné ce nom, tandis que les moines, penchés sur les manuscrits héroïques de l'antiquité, préparaient à la Renaissance un héritage qu'ils lui conservaient pieusement, et tandis qu'une jeunesse avide de savoir se pressait de toutes parts vers les écoles célèbres d'alors, —pour s'y battre à coups des syllogismes sur le dos de la scolastique,—deux langues se formaient, la langue Italienne et la langue Française. Après avoir secoué le joug du latin, elles s'essayaient dans des idiomes, informes d'abord, puis devenus peu à peu capables de vivre de leur vie propre.
Dans les régions qui devaient être un jour le coeur de la France, les contes, les fabliaux, les mystères, s'inspiraient d'une verve libre, ironique, frondeuse, familière, souvent grossière, où Boccace a puisé ce qui lui a été depuis repris si largement. Les chansons de geste venaient y mêler leurs accens héroïques, et une poésie dite courtoise, mêlée de fables païennes et de légendes chrétiennes, était promenée dans les nobles résidences par les trouvères et les troubadours. Mais en général la langue d'Oïl ne dépassait guère l'idylle et la pastorale, et elle s'élevait rarement jusqu'aux régions éthérées où se plaisaient les langues du midi.[17]
Dans les pays du soleil, en Provence et en Italie, c'était des vers et des vers d'amour, où les rimeurs d'alors, comme tant de nos rimeurs modernes n'entretenaient guère leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, que de leurs propres extases ou de leurs désespérances. Ces productions légères, que l'imprimerie ne pouvait encore conserver, se gardaient, se communiquaient dans l'intimité, étaient adressées aux gens lettrés, aux femmes, et s'échangeaient en manière de correspondances, se transmettant de mains en mains, comme ailleurs les produits d'une verve moins personnelle se laissaient colporter par les jongleurs et les ménestrels.
C'est ainsi que Dante lui-même, et les Guido, et toute la phalange des rimeurs de la langue du Si ou de la langue de l'Occo, jusqu'à Pétrarque enfin, préludaient aux accens plus virils de la Divine Comédie et de la Jérusalem délivrée.
Dante, dont l'oeuvre devait devancer l'époque où il vivait, appartenait encore à celle-ci par les sujets de ses premiers essais lyriques. Il aimait, comme tant de ses contemporains, à reproduire en rimes les événemens qui avaient frappé son attention, comme les émotions de son coeur et les rêves de son imagination.
La passion qui occupa la fin de son enfance et son adolescence, et à l'histoire de laquelle est consacrée la Vita nuova, fournit à ses instincts poétiques, comme il te déclare lui-même, une matière féconde. Et, «comme il s'était déjà de bonne heure essayé aux choses rimées», tous les incidens de sa vie amoureuse, et les drames qui pouvaient s'y rattacher, comme en peuvent rencontrer les existences les plus simples et les plus modestes, et ce que suscitaient en lui les mouvemens de son âme, ou bien les choses du dehors, devinrent les sujets des canzoni, des sonnets, des ballades, qui forment la trame de la Vita nuova.
Quelque temps après que la mort de la femme qu'il avait aimée fut venue tarir la source de ses expansions lyriques, il les recueillit, et il les reproduisit «dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant la signification qu'elles avaient.»
Mais d'abord il en fit un choix, il les retoucha, il y introduisit sans doute plus d'une interpolation, et il les relia par une prose qui nous aide à reconstruire cette douce et tendre histoire, mélancolique aurore des jours orageux que la destinée lui préparait.