Buch lesen: "Aventures de Robinson Crusoé"
Daniel Defoe
Aventures de Robinson Crusoé

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066307677
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
CLASSEMENT DES GRAVURES HORS TEXTE

PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
JE suis né dans la ville d’York, en 1632, d’une famille honnête, d’origine étrangère. Mon père était de Brème, et il s’était d’abord établi à Hull. Après avoir acquis une assez belle fortune dans le commerce, il se retira à York, où il épousa ma mère, dont les parents, nommés Robinson, étaient d’une ancienne et bonne maison du comté. Ce fut à cause d’eux que l’on me nomma Robinson Kreutznaer; mais, par une altération de mots assez ordinaire aux Anglais, on prononce maintenant et nous-mêmes nous prononçons et écrivons notre nom Crusoé : mes compagnons m’ont toujours appelé ainsi.
J’avais deux frères, mes aînés: l’un d’eux, servant en Flandre comme lieutenant-colonel d’un régiment d’infanterie anglais, commandé par le célèbre colonel Lockart, fut tué à la bataille livrée aux Espagnols près de Dunkerque. Je n’ai jamais su ce qu’était devenu mon second frère, de même que mes parents ne surent jamais ce que j’étais devenu.
J’étais le troisième fils de la famille, je n’avais appris aucun métier, et ma tête s’était remplie de pensées vagabondes. Mon père, qui était d’un grand âge, m’avait instruit autant qu’il le pouvait, soit par ses propres leçons, soit en m’envoyant à une petite école du voisinage. Il me destinait à l’état de légiste; mais je ne rêvais que voyages sur mer, et cette inclination naturelle, qui m’entraînait en un sens si contraire aux désirs et aux ordres de mon père, aux prières et aux persuasions de ma mère et de mes autres parents, cette inclination, dis-je, semblait une fatalité par laquelle j’étais poussé à la vie misérable que je devais mener.
Mon père, homme grave et sage, me fit de sérieuses représentations pour me détourner du dessein qu’il voyait se former dans ma tête. Il me manda un matin dans sa chambre, où la goutte le retenait, et il me parla sur ce sujet avec beaucoup de chaleur. «Quelles raisons, me dit-il, autres que la folle envie de courir le monde, peuvent vous induire à quitter la maison paternelle et votre pays, où vous pouvez être produit avantageusement et gagner une honnête aisance par votre application et votre industrie, tout en vivant d’une manière douce et agréable? Il ne convient qu’à des gens dénués de ressources et d’espérances, ou bien à des gens opulents et ambitieux, de chercher à s’enrichir ou à s’illustrer par des entreprises hasardeuses, hors de la route commune: de tels desseins sont trop au-dessus ou trop au-dessous de vous.» Il ajouta que j’appartenais à la classe moyenne, c’est-à-dire à celle qui occupe le plus haut degré des classes inférieures, condition qu’il avait appris par expérience à regarder comme la mieux adaptée à la félicité humaine, puisqu’elle est exempte des rudes travaux auxquels les états mécaniques sont assujettis, et en même temps à l’abri du faste, de l’orgueil et de l’envie, passions ordinaires parmi les grands. Un seul fait, disait-il, prouve le bonheur de cette condition: c’est que tout le monde l’ambitionne. Combien de rois n’ont pas déploré les tristes conséquences de leur position élevée et regretté de n’être point nés entre les deux extrêmes de la grandeur et de la misère! Le plus sage des hommes montre cet état comme le seul où l’on puisse trouver le contentement sur la terre, lorsqu’il prie le Ciel de ne lui donner ni pauvreté ni richesse.

Il me fit observer encore que les maux physiques tombent en général sur les premières et les dernières classes de la société, tandis que les classes moyennes sont dispensées d’un grand nombre de maladies ou d’infirmités de corps et d’esprit engendrées, chez les grands, par les vices, la mollesse, l’intempérance, et, chez les petits, par la mauvaise nourriture, la pénurie, le travail excessif. Une condition médiocre est, disait-il, parfaitement propre à développer toutes les vertus et à permettre toutes les jouissances: la paix et l’abondance sont les fidèles suivantes de la moyenne fortune; la modération, la sobriété, la sérénité, les douceurs sociales l’accompagnent, et l’homme, par cette voie, avance sans peine à travers le monde, et se retire des affaires actives avec un bien-être modeste, libre de travail manuel ou mental, exempt de l’esclavage imposé par le besoin journalier et les soins vulgaires, étranger à la rage de l’envie et aux désirs dévorants d’une ambition cachée: il achève ainsi doucement sa carrière, goûtant les plaisirs les plus purs qui soient donnés à l’existence humaine, sans connaître ses amertumes, se sentant heureux, et apprenant chaque jour à mieux apprécier sa bonne destinée.
Ensuite il me conjura dans les termes les plus affectueux de ne point agir en jeune homme, de ne point me précipiter en des misères que la nature et la fortune m’avaient épargnées. Il me dit que je n’avais pas besoin de gagner mon pain, qu’il comptait me soutenir convenablement dans la profession à laquelle il me destinait, pour me conduire à la position qu’il venait de me dépeindre. «Ce sera, dit-il, votre faute si vous ne parvenez pas à une situation prospère; je n’en serai point responsable, j’ai rempli mon devoir en vous éclairant sur le danger du parti que vous paraissez disposé à prendre. Enfin je suis prêt à faire beaucoup pour vous, si vous voulez vous établir ici suivant mes conseils; mais je ne veux avoir aucune part à votre malheur, en facilitant votre départ.» En terminant, il me rappela l’exemple de mon frère, auprès duquel il avait employé les mêmes arguments qu’avec moi, pour le dissuader de passer à l’armée de Flandre, où il avait péri. Il m’assura qu’il ne cesserait point de prier pour moi, mais qu’il usait cependant me prédire que, si je faisais ce pas insensé auquel je semblés décidé, Dieu ne me bénirait point, et que je regretterais d’avoir négligé ses avis, alors que je me trouverais malheureux et privé de secours.
A cette dernière partie de son allocution, qui fut réellement prophétique, bien que mon père peut-être ne le pensât point, des larmes abondantes coulèrent sur son visage, surtout lorsqu’il parla de mon frère, de sa mort et du temps où je me repentirais et n’aurais personne pour me secourir; son émotion fut si vive que, rompant la conversation, il me déclara que son cœur était trop plein et qu’il ne pouvait en dire davantage.
Je fus profondément touché de ce discours, comme cela devait être. Je ne pensais plus à quitter le pays; je voulais même m’y établir, selon les désirs de mon père. Mais, hélas! peu de jours suffirent pour effacer toutes ces bonnes résolutions; et, voulant éviter les remontrances paternelles, je formai le projet de m’enfuir de la maison. Toutefois je n’agis point avec autant de précipitation que je m’y sentais entraîné. Je profitai d’un moment où ma mère semblait de meilleure humeur qu’à l’ordinaire, pour lui avouer que mon esprit était tellement préoccupé du désir de voir le monde, qu’il me serait impossible de me fixer à rien avec la constance nécessaire pour réussir; que mon père ferait mieux de me donner son consentement que de me forcer à m’en passer; qu’à dix-huit ans passés il était trop tard pour entrer comme apprenti chez un marchand ou comme clerc chez un procureur, et que, si je commençais l’une ou l’autre de ces carrières, je les abandonnerais très certainement avant la fin de mon apprentissage. Je terminai en disant à ma mère que, si elle obtenait de mon père qu’il me permît de faire un seul voyage, je reviendrais après cela; et si la vie de marin ne me plaisait pas, je regagnerais le temps perdu en redoublant d’efforts.
A cette confidence, ma mère se mit dans une grande colère et me dit qu’il était inutile de parler sur ce sujet à mon père, parce qu’il connaissait trop bien mes véritables intérêts pour se prêter à des projets si nuisibles; elle ne concevait pas que j’eusse le courage de persister, après le discours que m’avait adressé mon père et les tendres expressions dont il s’était servi avec moi. «Du reste, dit-elle, si vous voulez absolument courir le monde, rien ne vous en empêchera; mais vous pouvez être certain que nous n’y consentirons pas; quant à moi, je ne voudrais pas aider aussi évidemment à votre destruction, et vous ne pourrez jamais dire que votre mère ait approuvé ce que blâmait votre père.»
Cependant, bien que ma mère refusât de communiquer ma résolution à mon père, j’ai su depuis qu’elle lui avait rapporté toute notre conversation, et que celui-ci, après avoir montré une grande affliction, avait dit en soupirant: «Cet enfant pourrait vivre très heureux s’il restait ici; mais, s’il nous quitte, il deviendra la plus misérable créature du monde: je ne saurais y consentir».
Je fus encore près d’un an à la maison, sans essayer de rompre mes chaînes, mais faisant la sourde oreille toutes les fois qu’on me proposait d’entrer dans les affaires. Souvent je représentais à mes parents qu’ils avaient tort de s’obstiner à combattre en moi une vocation marquée. Enfin, étant allé un jour à Hull, par hasard et sans aucun dessein de m’échapper, je trouvai là un de mes camarades d’école, prêt à partir pour Londres sur un bâtiment appartenant à son père. Il m’engagea à l’accompagner, en employant le moyen de séduction habituel aux marins, savoir que mon passage ne me coûterait rien. Alors, sans consulter père ni mère, sans leur donner avis de mon départ, les laissant apprendre cette nouvelle quand et comme ils pourraient, ne songeant à implorer ni la bénédiction paternelle ni celle de Dieu, ne considérant ni les circonstances ni les conséquences de ma démarche, le 1er septembre 1651 (jour fatal, comme la suite l’a démontré), je montai sur un bâtiment destiné pour Londres.
Jamais les infortunes d’un jeune aventurier ne commencèrent aussi vite et ne durèrent aussi longtemps que les miennes. A peine étions-nous sortis du port que le vent souffla violemment et que les vagues s’élevèrent; et comme c’était la première fois que j’allais en mer, je fus et très malade et fort effrayé. Je réfléchis alors sérieusement à ce que j’avais fait, et je sentis la justice du châtiment que le Ciel m’infligeait pour avoir si indignement quitté la maison paternelle et trahi mes devoirs. Tous les bons avis de mes parents, les larmes de mon père, les prières de ma mère me revinrent à l’esprit, et ma conscience, qui n’était pas encore à ce degré d’endurcissement qu’elle atteignit par la suite, me reprocha d’avoir négligé de sages conseils et d’avoir bravé l’autorité d’un père et les lois de Dieu.
Cependant l’orage augmentait, et la mer, sur laquelle je n’avais jamais navigué, devint très grosse, bien que ses vagues fussent beaucoup moins hautes que je les ai vues depuis, et notamment peu de jours après; mais c’en était assez pour affecter un novice. Je m’attendais à être englouti à chaque vague; et quand la proue du navire plongeait, à ce que j’imaginais, jusqu’au fond de la mer, je croyais qu’il ne se relèverait plus. En ces moments d’angoisse, je fis force vœux et résolutions. Je jurai que, s’il plaisait à Dieu d’épargner ma vie dans ce voyage, dès que j’aurais posé le pied à terre, je retournerais directement au logis et ne remonterais jamais sur un vaisseau; que je m’établirais suivant les désirs de mon père, et ne m’exposerais plus à de pareils dangers. Je reconnaissais donc pleinement la vérité des paroles de mon père sur la condition moyenne dans laquelle il avait passé ses jours, à l’abri des tempêtes de l’Océan comme des soucis et des passions de la terre. Je résolus donc, tel qu’un enfant prodigue sincèrement repentant, de rentrer sous le toit paternel.
Ces bonnes et sages pensées continuèrent tout le temps de l’orage, et même un peu après; mais le jour suivant le vent baissa, la mer devint plus calme, et je commençai à m’y accoutumer: cependant je fus très sérieux pendant cette journée, car je souffrais encore du mal de mer. Vers le soir le ciel s’éclaircit, le vent tomba tout à fait, et nous eûmes la plus charmante soirée. Le soleil se coucha dégagé de nuages et se leva de même le lendemain. Ses rayons brillaient sur une mer unie et tranquille, une brise légère nous poussait: ce spectacle me parut le plus délicieux qui se fût jamais offert à ma vue.
J’avais bien dormi la nuit, je n’étais plus malade, et je contemplais avec un joyeux étonnement cette mer, si terrible la veille, maintenant si belle et si paisible. Craignant sans doute la continuité de mes bonnes résolutions, cet ami qui m’avait réellement entraîné vint alors à moi et me dit: «Eh bien, Bob, comment vous trouvez-vous après tout ce vacarme? Je parie que vous avez eu peur l’autre nuit, pendant la bouffée? — Vous appelez cela une bouffée, dis-je; mais c’était une horrible tempête. — Une tempête! nigaud que vous êtes, dit-il; ce n’était rien du tout. Avec un bon navire et le large, ces petites secousses ne nous inquiètent guère. Mais vous êtes un marin d’eau douce, mon pauvre Bob. Allons, un bol de punch nous fera oublier tout cela. Voyez quel temps admirable nous avons maintenant.»

Pour abréger cette triste partie de mon histoire, il suffit de dire que nous suivîmes le train ordinaire des marins. Le punch fut préparé, on m’enivra de cette liqueur, et j’y noyai mon repentir sur ma conduite passée et toutes mes sages résolutions sur l’avenir. En un mot, de même que les flots étaient redevenus calmes après l’orage, ainsi, l’esprit délivré de la crainte d’être englouti, je repris le cours habituel de mes idées, oubliant tous les vœux formés pendant ma détresse. J’avais encore néanmoins quelques intervalles où ma raison s’efforçait de reconquérir son empire; mais je m’en défendais comme d’une faiblesse, et, en me livrant à la boisson et à la société de mes camarades, je fus bientôt délivré de ce que j’appelais mes accès. En cinq à six jours, je gagnai sur ma conscience une victoire aussi complète que pouvait le désirer un jeune homme décidé à se débarrasser de ses importunités. Toutefois je devais subir une autre attaque de ce côté, et la Providence, comme il arrive presque toujours en pareil cas, voulait me laisser absolument sans excuse; car, si je me refusais à voir une grâce céleste dans l’issue de l’événement précédent, celui qui le suivit fut tel, que le plus endurci parmi nous n’aurait pu s’empêcher d’y reconnaître et le châtiment et la miséricorde du Ciel.
Le sixième jour de notre voyage, nous entrâmes dans la rade d’Yarmouth, les vents contraires et les calmes ne nous ayant pas permis de faire beaucoup de chemin depuis l’orage. Nous fûmes obligés d’y mouiller, parce que le vent resta mauvais, c’est-à-dire qu’il souffla du S.-O. pendant sept à huit jours. Plusieurs gros bâtiments de Newcastle se trouvaient arrêtés là par les mêmes causes que nous. Le vent, d’abord trop vif, ensuite extrêmement violent, nous empêcha d’entrer dans la Tamise; mais le mouillage était bon, et notre fond était solide; aussi nos gens, ne craignant pas le moindre danger, passaient-ils le temps à se reposer et à rire, suivant la coutume des marins. Tout à coup, dans la matinée du huitième jour, le vent devint si furieux qu’il fallut manœuvrer de toutes mains pour carguer les hautes voiles et lui laisser moins de prise. Vers midi, la mer grossit; notre bâtiment reçut plusieurs lames, et nous crûmes une ou deux fois que l’ancre avait cédé, ce qui décida le contremaître à en jeter une seconde; alors nous chassâmes sur deux ancres, et à tous moments notre gaillard d’avant plongeait.
Bientôt une affreuse tempête s’éleva, et je vis des signes de frayeur et d’abattement sur le visage des matelots eux-mêmes. Le patron s’occupait avec zèle de la conservation de son navire; je l’entendis cependant dire à voix basse, comme il passait près de moi en sortant et en rentrant dans sa cabine: «Seigneur, ayez pitié de nous! tout est perdu» ; et d’autres expressions pareilles. Dans les premiers moments, je restai frappé de stupeur sur le lit de ma cabine. Je ne saurais décrire ce que je sentais. J’avais peine à revenir à ces idées de repentir que je croyais avoir étouffées, et je tâchais de me roidir contre elles. Je me disais que la première amertume de la crainte était passée, et que cette alarme-ci ne serait rien en comparaison de la précédente. Mais quand le capitaine lui-même dit à côté de moi que nous pouvions tous périr, je sentis une horrible frayeur. Je m’élançai hors de la cabine, je jetai les yeux autour de moi et je vis le spectacle le plus épouvantable. De hautes montagnes d’eau venaient se briser sur nous, de trois en trois minutes; nous étions entourés de périls de toutes sortes. Deux bâtiments pesamment chargés, tout près de nous, avaient coupé leurs mâts au pied, et nos matelots crièrent qu’un autre navire qui chassait à un mille environ devant nous avait sombré. Deux autres, s’étant détachés de leurs ancres, avaient été poussés en pleine mer, où ils étaient ballottés, n’ayant pas un seul mât entier. Les bâtiments plus légers étaient moins maltraités; mais quelques-uns de ceux-ci vinrent contre nous en courant vent arrière avec une seule voile.

Vers le soir, le contre-maître et le pilote demandèrent au capitaine la permission de couper le mât de l’avant, ce qu’il n’accorda que sur l’assurance donnée par le pilote que, si l’on ne prenait ce parti, le bâtiment coulerait à fond. Quand ce mât fut coupé, le grand mât, se trouvant moins soutenu, nous donna de telles secousses, qu’on fut obligé de le couper aussi et de raser complètement le tillac.
On peut imaginer facilement en quel état je devais être alors, moi nouveau marin, à peine remis d’une frayeur bien moins fondée. Toutefois, si je puis me rappeler à une si grande distance les pensées qui m’occupaient en ce moment, il me semble que le souvenir de mes anciennes convictions et de la perversité avec laquelle je les avais rejetées me causait plus de terreur que l’idée de la mort: ces pensées, jointes à l’horreur de la tempête, me jetèrent dans un trouble inexprimable. Mais le mal devait encore s’aggraver.
L’orage continua avec une telle furie, que les hommes de l’équipage n’en avaient jamais vu de semblable. Notre bâtiment était bon; mais il avait une forte charge, et il plongeait si profondément dans les vagues, que les matelots criaient à chaque moment qu’il sombrait. Il était heureux pour moi que je ne connusse point la signification de ce mot; je l’appris bien vite. Cependant le gros temps ne cessait point; je vis ce que J’on voit rarement, le capitaine, le second, le pilote et quelques-uns des plus sensés de l’équipage, priant à genoux et se préparant à couler bas.

Au milieu de la nuit, pour mettre le comble à notre détresse, un des matelots, qui était descendu pour examiner la cale, cria que nous avions une voie d’eau: un autre dit qu’il y avait déjà quatre pieds d’eau dans la cale. Alors on appela tout le monde aux pompes. A ce mot je crus que j’allais mourir, et je tombai sur le côté du lit sur lequel j’étais couché dans la cabine. Cependant les matelots me réveillèrent de ma stupeur et me dirent que, si je n’avais été bon à rien jusque-là, je pourrais au moins pomper aussi bien qu’un autre. Je me levai sur-le-champ, j’allai à la pompe et j’y travaillai de tout cœur. Pendant ce temps-là, le capitaine aperçut quelques légères embarcations qui, ne pouvant tenir contre le vent, étaient obligées de gagner la mer et tâchaient de nous éviter; il ordonna de tirer le canon de détresse. Moi, qui ne savais ce que cela voulait dire, je pensai que le navire s’était brisé, ou qu’il était arrivé quelque chose d’horrible; bref, je fus tellement saisi que je m’évanouis. Personne ne prit garde à ce qui m’arrivait, chacun ayant assez à penser à sa propre vie; seulement un autre vint me remplacer à la pompe et me poussa de côté, me croyant mort. Je fus très longtemps sans reprendre connaissance.
Nous luttions encore; mais l’eau nous gagnait. Il était évident que nous coulerions à fond, et, bien que la tempête fût un peu calmée, nous ne pouvions espérer que le navire fût en état de nous conduire à terre. Le capitaine continua donc ses signaux de détresse, et un petit bâtiment qui se trouvait devant nous risqua de nous envoyer un bateau. Par le plus heureux hasard, ce bateau vint assez près de nous; mais il nous était impossible d’y descendre, car il ne pouvait nous aborder. Enfin ceux qui le montaient ramèrent avec énergie, exposant leur vie pour sauver la nôtre; nos gens purent leur jeter une corde avec une bouée par-dessus l’arrière; ils la saisirent avec beaucoup de peine et de danger; nous tirâmes le bateau sous notre poupe et nous y descendîmes tous. Il ne fallait pas songer à gagner le bâtiment qui nous avait secourus, et d’un commun accord on convint de laisser flotter le bateau en le dirigeant doucement vers la terre; et notre capitaine promit de le payer s’il se brisait en échouant. Ainsi, partie en ramant, partie en allant au gré du vent, nous nous dirigeâmes au Nord, vers la côte, à la hauteur de Winterton-Ness.
A peine avions-nous quitté notre bâtiment depuis un quart d’heure, que nous le vîmes s’enfoncer. Je compris alors ce qu’on entendait par les termes sombrer et couler à fond. Ma vue n’était pas bien nette lorsque les matelots me montrèrent le navire qui paraissait; et depuis le moment où je fus porté plutôt que conduit dans le bateau, j’étais resté demi-mort de frayeur pour le présent et pour l’avenir.
Tandis que nous étions dans cette situation, les matelots ramant vigoureusement pour gagner le rivage, nous voyions, quand la barque montait sur les vagues, une foule de gens qui accouraient sur le bord de la mer, dans l’intention de nous secourir dès que nous serions à leur portée. Mais nous approchions très lentement de la côte, et nous ne pûmes la toucher qu’après avoir dépassé le phare de Winterton, à l’endroit où la rive, fuyant à l’O. du côté de Cromer, brise un peu la violence des vagues. Enfin, non sans beaucoup de difficultés, nous débarquâmes tous sains et saufs, et nous nous rendîmes à pied à Yarmouth. Nous y fûmes traités avec l’humanité réclamée par notre malheur; les magistrats nous assignèrent de bons logements, et les négociants et armateurs de la ville nous donnèrent, en se cotisant, les moyens de nous rendre à Londres ou de retourner à Hull.
Si j’avais eu le bon sens de prendre ce dernier parti et de rentrer au logis, j’aurais été trop heureux; et mon père, pour me servir de la parabole de notre divin Sauveur, aurait tué le veau gras en réjouissance de mon retour; car, après avoir appris que le bâtiment sur lequel j’étais avait péri dans la rade d’Yarmouth, il demeura longtemps sans savoir que je n’étais pas noyé.
Mais ma mauvaise destinée me poussait avec une obstination invincible; et, bien que la raison me sollicitât, dans les moments de réflexion calme, de revenir sous le toit paternel, il me fut impossible de m’y décider. Je ne sais comment expliquer cette singularité ; je n’ose affirmer qu’une fatalité secrète nous force d’être les agents de notre perte, même quand nous la voyons clairement et que nous y courons les yeux ouverts; mais il fallait assurément une cause bien puissante pour m’entraîner, en dépit de mes raisonnements les plus rassis, de mes convictions les plus intimes et des avertissements évidents qui me furent donnés à ma première tentative.
Mon camarade, le fils du patron du navire, celui-là même qui m’avait encouragé à me raidir contre les reproches de ma conscience, était maintenant plus timide que moi. Comme on nous avait logés dans des quartiers éloignés l’un de l’autre, je ne me rencontrai avec lui que plusieurs jours après notre arrivée à Yarmouth. Il me parut avoir changé de ton: il avait l’air triste et il me demanda, en hochant la tête, comment je me trouvais; puis, se tournant vers son père, qui était présent, il lui dit qui j’étais, ajoutant que ce voyage était pour moi un coup d’essai, et que j’avais l’intention d’aller plus loin. Alors le capitaine, s’adressant à moi, me dit d’un ton grave et chagrin: «Jeune homme, vous ne devez plus vous aventurer sur la mer; tout ceci prouve bien clairement que vous n’êtes pas né pour être marin. — Eh quoi! Monsieur, lui dis-je, n’irez-vous plus en mer? — C’est autre chose, dit-il; c’est mon état, par conséquent, mon devoir. Mais puisque vous avez fait ce voyage comme épreuve, vous voyez quel avant-goût le Ciel vous a donné de ce qui vous est réservé si vous persistez à suivre cette carrière. Peut-être tous ces malheurs nous sont arrivés à cause de vous, de même que Jonas causa la perte du vaisseau de Tarsis. De grâce, continua-t-il, expliquez-moi les motifs qui vous font désirer d’aller en mer.» Je lui dis alors une partie de mon histoire, et, quand j’en fus à la fin, il s’écria, transporté de colère: «Qu’ai-je fait au Ciel pour qu’un pareil misérable soit venu sur mon bord? Je ne voudrais à aucun prix mettre le pied sur le même bâtiment que toi». Cette explosion était provoquée par l’agitation que sa perte avait produite sur son esprit, et elle le poussa un peu plus loin qu’il ne voulait. Cependant il me parla ensuite très sérieusement, et m’exhorta à retourner près de mon père et à ne point tenter la Providence, visiblement déclarée contre mon projet. «Soyez-en sûr, jeune homme, dit-il, si vous ne revenez point sur vos pas, vous ne trouverez partout que mécomptes et désastres, et les prédictions de votre père s’accompliront à vos dépens.» Nous nous séparâmes après ce colloque, et je ne le revis plus. Je ne sais où il alla; quant à moi, comme j’avais un peu d’argent, je me rendis à Londres par terre, et là, de même que sur la route, j’eus avec moi-même plusieurs luttes sérieuses sur le genre de vie que j’adopterais et sur la question de rentrer à la maison ou de m’embarquer.

A l’égard de mon retour au logis, la honte repoussait les meilleures pensées qui se présentaient à mon esprit, et je me figurai tout d’abord les rires et les moqueries des voisins, et combien j’aurais à rougir non seulement devant mon père et ma mère, mais devant tout le monde. J’ai souvent observé, en des occasions analogues, combien les hommes sont déraisonnables, surtout dans la jeunesse, lorsque, après avoir dévié de la bonne route, ils ont plus de honte du repentir que du péché ; ils ne rougissent point d’une action pour laquelle ils doivent être considérés comme des fous, et ils rougissent d’un retour qui peut seul les faire estimer sages. Je restai quelque temps en cet état d’incertitude sur mon avenir et sur les mesures que j’avais à prendre. Ma répugnance à retourner au logis resta toujours irrésistible, et bientôt le souvenir de ma détresse s’effaça, et avec lui mon faible désir de retour dans mes foyers; enfin j’en abandonnai tout à fait la pensée, et je cherchai une occasion de m’embarquer.
Cette influence funeste qui m’entraîna d’abord loin de la maison paternelle, qui m’inspira l’idée téméraire et irréfléchie d’agrandir ma fortune, et grava cette idée si fortement dans mon esprit qu’elle me rendit sourd aux bons avis, aux prières, même aux ordres de mon père; cette influence, dis-je, quelle que fût sa nature, me jeta dans la plus malencontreuse des entreprises. Je montai à bord d’un vaisseau destiné pour la côte d’Afrique, ou la côte de Guinée, comme l’appellent nos marins.
Mon plus grand malheur dans tous mes voyages fut de refuser de m’enrôler parmi les matelots. J’aurais, il est vrai, dans ce cas, travaillé plus durement que je n’y étais accoutumé ; mais avec le temps je serais devenu pilote, contremaître ou lieutenant, peut-être même patron. Mais j’étais destiné à prendre toujours le pire de tous les partis, et, me voyant de l’argent dans ma poche et de bons habits sur le dos, je m’embarquai toujours comme passager, en sorte que je n’avais rien à faire et n’apprenais rien à bord.
A mon arrivée à Londres, je fus assez heureux pour rencontrer bonne compagnie, chance peu commune pour un jeune homme étourdi et égaré comme je l’étais alors; car le diable ne manque pas de leur tendre promptement des pièges, et je n’eus pas à combattre ce danger. Ma première connaissance fut le capitaine ou patron d’un navire qui revenait de la côte de Guinée, et qui, s’étant bien trouvé de son voyage, se disposait à le recommencer. Ce brave homme prit goût à ma conversation, qui alors n’était pas sans quelque agrément, et, sachant que je désirais voir le monde, il me proposa de l’accompagner, me dit qu’il ne m’en coûterait rien, que je partagerais sa table, et que, si je voulais emporter quelques marchandises, je pourrais m’en défaire avantageusement, peut-être même avec un bénéfice propre à m’encourager.
J’acceptai; je me liai très étroitement avec ce capitaine, homme parfaitement honnête et franc, et j’emportai une petite pacotille qui me produisit beaucoup, grâce à la bienveillance désintéressée de mon ami. J’avais acheté par son conseil pour environ quarante livres sterling de verroteries et autres bagatelles, et j’avais réuni ces fonds à l’aide de quelques-uns de mes parents avec lesquels je correspondais et qui, je le suppose, engagèrent mon père et ma mère à contribuer à ma première aventure.
Ce fut le seul voyage dans lequel je puisse dire que je fus heureux; et cela, je le dois à l’intégrité de mon ami le capitaine, sous lequel j’acquis une connaissance suffisante de la navigation. J’appris à tenir le journal d’un bâtiment, à noter les observations, toutes choses qu’un marin doit savoir. Il avait autant de plaisir à enseigner que j’en avais à m’instruire; aussi je devins pendant cette traversée négociant et homme de mer, et je rapportai cinq livres neuf onces d’or en échange de ma pacotille, ce qui me donna à Londres trois cents guinées. Ce succès me remplit de pensées ambitieuses qui complétèrent ma ruine.