Buch lesen: "Le Mariage d'un sous-préfet"
Claude Vignon
Le Mariage d'un sous-préfet

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305055
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
LA STATUE D’APOLLON
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
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XLI
XLII
XLIII
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XLV
XLVI
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XLVIII
XLIX
L
LI
LII
LIII
LIV
LV
LVI
I
Table des matières
Un salon, un bal.
–Attention! les voici; vous me direz l’effet du premier coup d’œil!
Sur quoi, le procureur de la République s’effaça, pour laisser passer devant lui le nouveau sous-préfet.
Celui-ci, un jeune homme blond, aux traits réguliers, à l’air pensif, à la fine moustache plus brune que ses cheveux, d’une tenue irréprochable et portant avec grâce une légère calvitie, pouvait avoir une trentaine d’années. Il administrait l’arrondissement depuis six mois et passait pour capable.
Le sous-préfet et le procureur de la République étaient des camarades de l’école de droit qui s’étaient retrouvés avec plaisir dans la même ville: le premier, encore garçon et encore jeune; le second, déjà veuf, et triste comme s’il avait porté dix ans de plus sur les épaules.
Et de fait sa jeunesse s’était écoulée en province et bien des épreuves avaient traversé sa vie, tandis que le sous-préfet, M. du Fresnoy, avait mené à Paris la vie brillante dans une famille peu fortunée, mais d’une situation sociale assez élevée pour avoir fait de lui, à vingt-deux ans, un auditeur au conseil d’État.
Depuis quatre ans, il était dans l’administration, et on le croyait en passe de devenir bientôt préfet. D’ailleurs, pour tout revenu, sa place. «Tu es joli garçon, tu as un bel avenir, tu te marieras bien, lui avait dit son père, et nous avons à peine de quoi doter tes sœurs».
– Attention! les voici.; vous me direz l’effet du premier coup d’œil.
Trois femmes, toutes trois belles, entrèrent en même temps. Mais il n’y avait pas à s’y tromper, toutefois: la beauté était la seconde, celle qui marchait entre une mère de quarante-cinq ans, encore splendide de lignes,-de traits et d’allure, et une sœur de vingt-six, un peu plus petite, jolie, élégante, fine, souple, mais pâle et comme accablée sous le poids lourd d’une épaisse chevelure châtain.
Le sous-préfet ne put retenir un mouvement d’admiration. Ces trois femmes venaient éclairer la salle du bal du rayonnement de leur beauté. Et la seconde, oh! la seconde!
Elle était brune, avec un teint d’une pureté exquise, les traits comme ceux d’une statue grecque, des lèvres d’un dessin parfait et d’un éclatant incarnat; de grands yeux noirs bordés de longs cils et couronnés de sourcils bien arqués. Ses cheveux simplement tordus sur la nuque. Pas un bijou; pas une fleur. Son cou, attaché comme celui de la Diane, avait ces courbes si rares qui seules donneraient à une femme ordinaire ce qu’on appelle «un port de reine». Avec cela, grande, élégante, d’une taille et d’une tournure admirables. Oui, c’était vraiment là un chef-d’œuvre humain. Nulle coquetterie, d’ailleurs, dans sa façon d’être; au contraire, un air d’indifférence, presque de lassitude. Ni hauteur, ni dédain pourtant, plutôt du désintéressement.
Ces trois femmes étaient riches, à en juger par leurs toilettes qui n’étalaient aucun luxe de mauvais goût, mais qui, pour simples qu’elles fussent, venaient assurément de Paris et avaient le style de la grande faiseuse.
Un seul homme les accompagnait: un brun de trente à trente-cinq ans, très chevelu, très barbu, très dandy, portant des boutons de diamant à sa chemise.
– Voilà, reprit le procureur, M. Regnault, à l’oreille de son ami, mademoiselle Laure Contadini, sa mère et sa sœur, madame Carvejol; et voici M. Carvejol qui accompagne ces dames.
Tout le monde s’écarta sur le passage des dames Contadini, comme on avait accoutumé de les appeler. Elles reçurent autant de saluts qu’il y avait de têtes dans la salle de bal, et, à peine assises, furent assaillies par les danseurs.
–Oui; ces trois femmes sont bien belles, dit M. du Fresnoy. La mère semble une statue antique; madame Carvejol a un charme inexprimable, et l’autre est une beauté qui ferait sensation partout. Et avec cela de la fortune, à ce qu’il me semble?
– Un million de dot, et plus tard la moitié de la fortune de sa mère.
– Elle ne doit pas manquer de prétendants.
– Eh bien! on ne lui en connaît pas de sérieux.
– Comment?
– Aussitôt son entrée dans le monde, ils se sont présentés en foule. Les beaux partis même n’ont pas manqué. Tous ont été éconduits. C’est à ne plus s’y hasarder.
–C’est que peut-être elle est très ambitieuse?
– Peut-être; ou bien que pour un motif inconnu elle ne veut pas se marier.
– Un amour?
– Oh!… non. Elle est si froide.
–Des idées d’indépendance?…
– Peuh! elle n’a point d’allures excentriques.
–Alors?…
–Mon Dieu! on ne sait rien; et quant à ce sujet les douairières l’interrogent, elle répond: «Je veux rester avec ma mère; et dès que les affaires seront liquidées entre elles et mon beau-frère, nous voyagerons.» Et, de fait, ces dames aiment beaucoup les voyages; déjà elles sont allées toutes les trois en Italie et y sont restées près d’un an. Par exemple, la maison de commerce en a souffert, car M. Carvejol, qui la dirigeait, n’a pas la tête de sa belle-mère!
– Quel homme est-ce?
– Peuh!
– Mais encore?
– Convenable à tous égards, mais insignifiant: pas bête, pas intelligent non plus. Ses ennemis disent qu’il est sournois. Moi, je n’ai qu’à m’en louer. Et je suis reçu dans la maison.
Une contredanse qui se formait sépara les causeurs. Le sous-préfet se rangea dans un angle et contempla, rêveur, Laure Contadini. Qu’elle était belle! et à quoi attribuer cet étrange détachement?
Elle dansait avec une grande élégance et regardait à peine ses danseurs. On eût dit qu’elle les prenait pour des mannequins, uniquement destinés à lui servir de contenance et de vis-à-vis; et cependant elle leur parlait avec une politesse parfaite et dans une mesure irréprochable.
Le sous-préfet aurait bien voulu être présenté, dût-il ne tirer de la présentation qu’une contredanse, et il regrettait d’avoir été séparé du procureur par le mouvement du bal; cependant, une autre occasion ne tarda pas à se produire, et il eut enfin l’insigne honneur de danser avec mademoiselle Contadini.
En la quittant, il n’avait pénétré aucun secret; et il se disait: «C’est une fille qui ne veut pas se marier ici, parce qu’elle se sent faite pour être grande dame, dans une capitale.»
Mais il était amoureux.
II
Table des matières
«Ici?» où donc sommes-nous?
Le lecteur se le demanderait. peut-être bientôt; et d’ailleurs, pour le romancier, pour le conteur, pour le simple narrateur d’une histoire vraie, la nécessité s’impose de donner un cadre à son action.
Pourtant je ne puis:–Non! je ne puis absolument désigner la ville où s’est accomplie, au milieu du monde et sans éclats extérieurs, la sombre tragédie que je vais exposer presque avec la brièveté sèche du procès-verbal.
On reconna trait peut-être les personnages, car le romancier, en relevant ses documents sur nature, ne peut, quelque soin qu’il y prenne, empêcher certains détails de transparaître à travers les voiles dont il les veut envelopper. Et pour rien au monde je ne voudrais, en quoi que ce soit, attirer l’attention sur eux.
Je ne les juge ni ne les justifie; je n’apprécie pas la valeur de leurs actes: je constate les faits et rien plus.
Ils ont d’ailleurs par d’héroïques sacrifices, de cruels dévouements, de redoutables responsabilités, dérobé à la curiosité publique les malheurs de leur vie privée. Qu’il leur reste au moins le bénéfice de tant d’efforts!
Longtemps même j’ai hésité à écrire cette histoire: on répugne à certains sujets.. Mais elle a une si étrange similitude avec quelques drames privés du seizième siècle, que j’en ai été frappé, je dirais séduit, si on pouvait l’être par un enchaînement d’attentats et de malheurs.
C’est que l’artiste voit surtout le caractère des choses et fait abstraction, souvent, de la moralité des actes. Eh bien! j’ai trouvé là-dedans le drame du temps de Borgia enchâssé dans nos mœurs modernes, sur lesquels ont passé tant et tant d’influences depuis deux siècles et je me suis dit: N’est-ce donc que le cadre social qui a changé? et, soit dit entre parenthèses, l’artiste véritable ne peint point de parti pris tels types ou tels autres. Un certain jour lui apparaît une figure du Pérugin autour de laquelle il groupe l’entourage qui, par la force des choses, se meut dans le même milieu, respire le même air ambiant; un autre jour, c’est un des rayons de la lumière du Corrège qui illumine son modêle; un autre jour encore, ce sera l’esprit du simple et pur Lesueur dont il recevra la visite, et le lendemain il demeurera fasciné sur le désordre tourmenté d’un Salvator Rosa.
Qu’on ne vienne donc point dire: «Tel écrivain qui faisait hier un roman digne d’être mis sur le guéridon de la famille et lu par les jeunes filles, nous donne aujourd’hui un drame qu’il faut enfermer: c’est un changement de manière,
une nouvelle tentative vers le succès.»
Point du tout. Le même artiste, demain, en regardant un autre horizon, y verra d’autres personnages se mouvoir dans une autre atmosphère. Il recevra une impression différente et la traduira par une œuvre d’un nouveau caractère.
Pour l’intelligence de mon récit, je suis cependant, obligé de dire que la scène se passe dans une des plus importantes sous-préfectures de France et dans un port de mer. Que l’on choisisse maintenant parmi celles qui bordent nos côtes de Dunkerque à Toulon.
III
Table des matières
M. Contadini, le père, était un riche armateur. Madame Contadini, épousée par lui pour sa beauté et par amour, n’avait apporté, en dot, aucune fortune à son mari; mais à sa beauté, elle joignait de l’intelligence et de l’énergie.
On sait qu’en province, moins qu’à Paris encore, on pardonne les mariages d’amour; aussi madame Contadini fut-elle accueillie froidement par la société de la ville. D’abord elle n’était pas du pays; ensuite on la considérait un peu comme une héroïne d’aventure qui avait enlevé de haute lutte, aux filles de la cité, leur bien légitime: c’est-à-dire un jeune homme riche qui devait choisir parmi elles.
Il n’y avait rien à dire contre elle ni contre sa famille; on cherchait en vain. Mais on incriminait, à défaut d’autre chose, le prestige de sa beauté et de son esprit. Que de ressources n’avait-elle pas dû employer pour séduire un millionnaire comme M. Contadini!
Soit qu’elle sentît ces dispositions hostiles et les voulût conjurer, soit qu’elle eût à cœur de valoir pour son mari telle ou telle épouse richement dotée, la jeune femme se mit aux affaires, étudia celles de son mari, le seconda bientôt comme un habile premier commis, devint pour lui un auxiliaire précieux; si bien que les meilleurs amis de Contadini disaient:
–Ma foi! il n’aurait pas fait une aussi bonne affaire en épousant mesdemoiselles X… ou Z…, qui lui eussent apporté cinquante mille livres de rente, mais n’étaient propres qu’à manger l’intérêt de leur dot plus ou moins sottement.
Au bout de quelques années, madame Contadini passait, dans la ville, pour une femme supérieure en même temps qu’elle restait la première par sa beauté et son élégance.
On subissait son ascendant, on ne l’attaquait plus nulle part, car tout, en elle, était inattaquable; mais on conservait contre elle je ne saurais dire quelles rancunes inavouées, inavouables: les sarcasmes de la majorité médiocre contre les personnalités d’exception; on sentait que le moindre prétexte serait bon à la foule pour jeter bas la statue de son piédestal. Madame Contadini était clairvoyante; elle comprenait la situation et se gardait à carreaux; mais elle était belle aussi, et sa beauté éveillait les convoitises des séducteurs de province. Il y eut des entreprises tentées, des paris secrètement faits au cercle.
Elle déjoua le tout, non sans peine parfois, et non sans que la malveillance y trouvât matière à discuter, juger, blâmer, et la médisance occasion de s’exercer. Au bout de quelque temps, ces ébullitions de surface qui révélaient la fermentation permanente du fond tombaient. Mais quelle vigilance perpétuelle il fallait à la belle et intelligente veuve du riche armateur!
Le malheur voulut qu’elle devînt veuve à trente-six ans, dans tout l’éclat de sa beauté. M. Contadini mourut presque subitement et lui laissa, avec deux jolies fillettes, l’une de quinze ans, l’autre de neuf, une maison en pleine prospérité, mais des intérêts engagés sur les quatre points du globe.
Elle ne liquida pas cependant, parce qu’en ce moment la liquidation n’eût pas été avantageuse pour différentes raisons; parce qu’elle voulait être plus riche encore pour doter ses filles, de telle façon que l’indépendance leur fût à jamais assurée, et pour se faire, à elle-même, un douaire suffisant. Désormais, en effet, elle voulait vivre selon ses goûts, soit à Paris, soit à la campagne, soit en Italie, mais partout ailleurs qu’à X…
Au fond, elle n’aimait ni le commerce ni les affaires; et quant à la sous-préfecture importante où s’était écoulée sa vie depuis seize ans, elle n’aspirait qu’à la quitter. La lutte lui avait été dure; elle sentait qu’elle le lui serait encore da. vantage pendant les années qui lui restaient à la soutenir.
Non seulement elle ne liquida pas, mais elle se mit courageusement à la besogne pour remplir, dans son entier, le rôle de chef de maison, si écrasant qu’il fût.
Pourtant on ne la vit point affairée dans un bureau, penchée sur de gros livres et les doigts. tachés d’encre; ni allant et venant sur des navires, évaluant des chargements, constatant des avaries, discutant avec des capitaines marins: elle resta mère de famille, femme du monde et femme élégante. L’aînée de ses filles fut pourvue d’une gouvernante respectable et de professeurs sûrs; la cadette, enfant encore, fut placée à quelque vingt lieues de là, dans un couvent dont la propre sœur de madame Contadini était supérieure.
Ses devoirs maternels ainsi réglés et répartis, elle fit appeler ses principaux employés, leur distribua les différents services, selon les aptitudes qu’elle leur connaissait, puis les intéressa, chacun pour son service, et tous aux bénéfices généraux de la maison.
Tous les matins, elle consacrait trois heures à décacheter son courrier, donner des ordres aux chefs de la correspondance et recevoir les rapports des autres agents, et, dès que sa fille aînée, Lucie, eut dix-huit ans, elle la fit assister à cette séance quotidienne où se réglaient les intérêts généraux de la maison.
IV
Table des matières
Une fille riche, jolie, et ainsi élevée par une telle mère, ne devait pas manquer d’être recherchée en mariage. Plusieurs prétendants se présentèrent en effet bientôt pour mademoiselle Lucie Contadini et, parmi eux, «le plus beau parti de la ville».
C’était un jeune homme de vingt-six ans, fils d’un négociant retiré des affaires, assez bien de sa personne, passant même pour «beau garçon», et qui n’avait pas fait de folies trop notoires, folies d’argent, au moins, car pour les autres, on ne savait rien, sinon que, comme tous les jeunes gens inoccupés de la ville, il allait beaucoup au cercle.
Sa famille, en faveur d’un mariage avec mademoiselle Contadini, et à condition que le jeune homme cesserait sa vie oisive pour s’occuper de la maison de sa belle-mère, avec le but d’en devenir plus tard le chef après avoir désintéressé madame Contadini et sa plus jeune fille, offrait cinq cent mille francs de dot.
Ce mariage, au point de vue financier, ne déplaisait pas à madame Contadini en ce qu’il assurait l’avenir de la maison et préparait la liquidation qu’elle désirait si vivement. Mais elle connaissait peu le jeune homme, bien qu’elle l’eût vu depuis son enfance: elle ne le pénétrait point. C’était un taciturne, et elle avait une inclination à la défiance envers les personnes dont l’âme ne transparaissait pas dans le regard et qui ne laissaient pas échapper, dans la vivacité de la conversation, le secret de leur tempérament, de leurs visées, de leurs passions.
M. Justin Carvejol était bien fait, mais un peu trapu; il avait beaucoup de cheveux et beaucoup de barbe; les mains petites, à la paume épaisse; le pied court, mais très cambré. Avec cela une figure régulière; les yeux, assez couverts, un peu troubles et souvent baissés.
En somme, irréprochable, mais peu sympathique. Le refuser eut été injuste; prendre la responsabilité de le donner à sa fille eut été imprudent peut-être. Madame Contadini choisit un parti moins décisif.
Elle proposa de faire du jeune homme, pendant six mois, quelque chose comme son premier commis et de donner sa réponse ensuite. De celte façon l’amour-propre de la famille Carvejol et du prétendant serait sauf; on ne parlerait à personne des projets de mariage; on dirait seulement que M. Justin Carvejol venait chez la veuve de l’armateur apprendre les affaires. Au bout de six mois, il en sortirait comme ayant fini son stage; ou bien on annoncerait qu’il épouse mademoiselle Lucie et devient l’associé de madame Contadini en attendant de devenir son successeur.
Les six mois s’écoulèrent. M. Carvejol fit sa cour et s’occupa des cargaisons, des «connaissements», des «avaries grosses», etc., avec beaucoup de bonne volonté et assez d’intelligence. Au demeurant, il trouvait mademoiselle Lucie fort jolie: la plus jolie fille de la ville, à son gré, bien élevée, charmante à tous égards, et en faisant sa cour, il s’en était épris.
Pour madame Contadini, ce serait assurément une rare belle-mère: point tracassière, aimable, et assez supérieure pour qu’on pût subir son ascendant sans rougir, tant qu’elle resterait le chef de la maison.
De son côté, Lucie fut facilement émue par la cour assidue d’un jeune hemme qu’elle voyait constamment et qui témoignait par mille soins du désir de lui plaire.
Le mariage se fit: Carvejol très amoureux, Lucie contente, madame Contadini ne sachant pas encore bien si elle y consentait de bon cœur.
Mais quoi! le mariage n’est-il pas toujours– et de quelques garanties qu’on l’entoure - un grand inconnu? et une mère marie-t-elle jamais sa fille sans appréhensions? Après tout, pouvait-on trouver de meilleure condition? Et, puisque Lucie aimait Justin Carvejol…
L’aimait-elle?… A cette pensée, madame Contadini restait en échec et s’avouait qu’au fond elle ne connaissait pas plus sa fille que son gendre. Tous deux étaient des natures fermées, ou bien des natures de surface. Elle n’avait pu, en six mois, découvrir les passions de son gendre; quan t à sa fille, ou c’était bien la nature chaste, placide et simple que la société voudrait donner à la femme si la société pouvait faire plus que de contenir les natures, ou c’était une créature encore à l’état limbique et rudimentaire. A dix-huit ans, bien des jeunes filles sont ainsi livrées au mariage, ignorées de tous comme ignorées d’elles-mêmes.
Madame Contadini s’était occupée de Lucie autant qu’elle l’avait pu; mais moins peut-être que ne l’eût fait une mère uniquement vouée aux choses de la famille; assez pour la connaître, si elle eût été vive et primesautière comme semblait devoir l’être sa cadette, par exemple; pas assez pour développer les germes qu’elle pouvait avoir, à l’état lalent, au fond du cœur.
Un an s’écoula; le jeune ménage était heureux comme les peuples qui n’ont pas d’histoire. Un bébé naquit: la mère voulut le nourrir; on lui fit un beau baptême et le père reprit ses habitudes de garçon et alla au club. Rien que d’ordinaire.
D’aill eurs, il restait prévenant pour sa femme; il embrassait le bébé quand il venait au logis, et l’on n’entendait point dire qu’il eût de maîtresse.
La nourriture finie, Carvejol resta davantage au logis, mais sans rompre toutefois avec les allures de sa liberté reprise. Le bébé, d’ailleurs, comme tous les bébés, criait quelquefois et occupait beaucoup sa mère.
Dix-huit mois après la naissance du premier enfant, seconde grossesse; puis seconde nourriture, et recommencement de la vie au dehors pour Carvejol.
Mais sa femme ne se plaignait pas et ne témoignait aucune inquiétude. Elle l’aimait et l’attendait avec une foi tranquille.
Comment cette placidité n’eût-elle pas entraîné celle de madame Contadini?