Buch lesen: "Les épreuves de Charlotte"

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Charlotte Chabrier-Rieder

Les épreuves de Charlotte


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066317478

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

ÉPILOGUE


I

Table des matières

Le bon-papa est parti.

Comme il pleuvait, mon Dieu! comme il faisait triste et sombre! le ciel était tout noir. Debout près de la fenêtre, une petite fille vêtue de deuil se tenait le front collé contre la vitre, et aussi pressées, aussi continues que les gouttes d’eau qui ruisselaient devant elle, tombaient de grosses larmes, sans trêve, sans fin, sur le visage de la pauvre petite fille en noir.

La porte de la chambre s’ouvrit; une domestique en tablier et bonnet blancs parut sur le seuil, et s’adressant. à la petite fille, lui dit d’un ton aigre:

«Mademoiselle Charlotte, eh bien, Mademoiselle Charlotte, êtes-vous devenue sourde? Qu’est-ce que vous attendez pour venir dîner? Croyez-vous par hasard que Pierre va se donner la peine d’annoncer: «Mademoiselle est ser-

«vie,» comme du temps de votre bon-papa?»

Charlotte se retourna et fixa sur la désagréable personne deux beaux yeux bleus innocents et fiers tout noyés de pleurs:

«Pourquoi me parlez-vous ainsi, méchante Héloïse, dit-elle d’une petite voix qui tremblait de douleur et de colère. Vous savez bien que bon-papa ne vous aurait jamais permis de le faire. Et puis d’abord, puisqu’il est mort, je ne veux plus manger, je veux mourir aussi pour aller le retrouver là où on l’a emporté. Laissez-moi tranquille.

— Ah bien, par exemple, en voilà des manières! s’écria Héloïse sur un ton encore plus hargneux. Bien sûr que ça aurait peut-être mieux valu pour vous de partir avec votre grand-père, maintenant qu’on sait ce qu’on sait. Pour ce qu’il vous laisse d’argent, ma pauv’ demoiselle, paraît que vous n’allez pas en mener large. Mais le petit monde ne meurt pas comme ça, voyez-vous. Ça a la vie trop dure. Allons, venez vite, le dîner sera froid et votre institutrice est à table depuis longtemps.»

Pendant que la femme de chambre parlait, le visage expressif de Charlotte s’était crispé de douleur; de toutes ses forces elle serrait son mouchoir dans ses mains jointes. Elle voulut crier:

«Méchante! vous me faites de la peine, je vous déteste!» les paroles expirèrent sur ses lèvres. Charlotte était encore bien jeune; elle n’avait que douze ans; mais son intelligence était extraordinairement développée, et elle avait un cœur fier et une petite âme de cristal. Puisque Héloïse, la femme de chambre, restait indifférente à son enfantine douleur et lui répondait par de méchantes paroles, eh bien, Charlotte se tairait; elle renfermerait son chagrin en elle-même; dût-il l’étouffer et briser son petit cœur en éclats, elle ne le laisserait plus paraître devant des gens qui s’y montraient hostiles ou indifférents.

En silence elle suivit la femme de chambre: elle entra dans la salle à manger aux boiseries de chêne et aux tapisseries anciennes, et s’assit en face d’une petite dame rougeaude et courtaude fort occupée pour le moment à découper un poulet avec des gestes solennels et prétentieux.

Cette dame qui mettait de la prétention jusque dans le découpage d’un poulet, était l’institutrice de Charlotte; elle habitait avec l’enfant et son grand-père depuis plusieurs années. Le bon-papa l’avait chargée de l’éducation de sa petite-fille ainsi que de la direction de la maison et des domestiques. Les institutrices sont en général des personnes très bonnes et très dévouées qui se sacrifient entièrement à leurs élèves et finissent par les aimer presque autant que les mères aiment leurs enfants. Par malheur pour Charlotte, la grosse petite Mme Poise faisait exception à cette règle. Elle enrageait d’être obligée de gagner sa vie et ne savait nul gré à M. de Silbermann, le grand-père de Charlotte, de la traiter avec égard et de la payer généreusement. Néanmoins, comme Mme Poise était une personne adroite et fine et que d’ailleurs le sentiment du devoir ne lui faisait pas défaut, elle avait toujours montré bon visage et donné des preuves de patience et de zèle. Pour le reste, ce n’était pas sa faute si elle avait le cœur sec et si, comme elle le disait elle-même, elle n’aimait pas

«les effusions».

Charlotte voulait crier: «Méchante, vous me faites de la peine.»


Charlotte, dont la sensibilité était très grande et qui devinait certaines choses avec une intuition bien au-dessus de son âge, n’avait jamais eu grande sympathie pour son institutrice: «Bon-papa, disait-elle à son grand-père, Mme Poise me produit l’effet d’une grosse chatte qui rentre ses griffes. «Elle faisait aussi cette réflexion:

«Quelquefois Mme Poise me regarde derrière ses lunettes; elle croit que je ne m’en aperçois pas, mais je la vois très bien, bon-papa; ses yeux brillent comme ceux d’un chat qui guette une souris.» Et l’enfant ajoutait: «Les yeux de Mme Poise, ce sont des yeux pointus.»

«Chut, petite fille! disait le bon-papa, en mettant un doigt sur ses lèvres. Il ne faut jamais faire de réflexions malveillantes sur qui que ce soit, et en particulier sur les personnes qui ont la bonté de s’occuper de nous.»

Charlotte, tout en adorant son grand-père, le respectait infiniment. Aussi ne se fût-elle jamais permis de répliquer à ses observations. Elle se taisait donc, mais elle n’en conservait pas moins son opinion sur Mme Poise. Certainement dans une existence antérieure, Mme Poise avait dû être une grosse chatte, et encore maintenant, bien que le bon Dieu l’eût transformée on ne sait pourquoi en une petite dame à lunettes, il lui arrivait de courir après les souris et de les croquer toutes vives quand on ne la voyait pas. Oui, Charlotte en était sûre.

Et maintenant le pauvre bon-papa, unique ami, unique soutien de sa petite-fille, le pauvre bon-papa était mort; on l’avait trouvé dans son lit, les mains jointes, l’air calme et reposé, les yeux fermés comme s’il dormait: mais il ne respirait plus, il avait fini de souffrir. Il dormait, en effet, de ce sommeil qu’aucune douleur, ni bruit humain ne saurait plus troubler. Il était allé rejoindre le papa et la maman de Charlotte, dans ce pays mystérieux d’où nul n’est jamais revenu. Sa petite-fille qui le chérissait, n’avait même pas pu lui donner un baiser, ni lui dire adieu avant la séparation éternelle. Oh! mon Dieu! pourquoi ne l’avait-il pas emmenée avec lui! maintenant elle restait seule, toute seule au monde, en face d’une institutrice indifférente, entourée de gens de service qui ne l’aimaient pas parce qu’elle passait pour «fiérotte» et peu familière. Non, plus personne ne l’aimait, plus personne en vérité, et elle n’aimait plus personne. Le bon-papa avait emporté son pauvre cœur avec lui dans la tombe.

Mme Poise, ayant fini de découper le poulet, leva la tête et regarda la petite fille dont les larmes coulaient toujours silencieusement:

«Que désirez-vous, Charlotte, lui dit-elle; une aile ou une cuisse?»

Charlotte répondit d’une voix que les sanglots étouffaient:

«Merci. Je ne veux rien.»

Mme POISE, insistant.

Mais mon enfant, vous allez tomber malade. Voici trois jours que vous n’avez presque rien pris, vous n’êtes pas raisonnable.

CHARLOTTE, sanglotant.

On ne mange pas quand on n’a plus de bon-papa.

Mme Poise sentit qu’elle devait consoler Charlotte, qu’il était nécessaire de dire au moins à la pauvre enfant quelques paroles affectueuses, et, prête à faire son devoir, elle s’y essaya de son mieux.

«Mon Dieu, ma pauvre petite, comment pouvez-vous dire qu’on ne doit plus manger, quand on n’a plus de bon-papa; vous concevez bien que cette affirmation est dénuée de bon sens.»

Et comme Charlotte ne répondait pas, elle continua:

«A ce compte-là, il y a longtemps que je devrais avoir péri d’inanition, car je n’avais que trois ans quand mon grand-père me fut enlevé. Allons, un peu de courage, mon enfant, tout le monde en a besoin dans l’existence. Qu’auriez-vous fait à ma place, s’il vous avait fallu subir les épreuves que j’ai supportées? Perdre son mari et sa position, se voir obligée d’entrer chez les autres (Mme Poise prononça ces mots, chez les autres, avec une amertume qui indiquait combien sa vanité plus que son cœur avait souffert), être réduite à une sorte d’esclavage, après avoir été la femme du capitaine de gendarmerie Poise et avoir reçu le sous-préfet à son «jour», voilà ce qui s’appelle une triste destinée. Suivez mon exemple, ma pauvre Charlotte, et tâchez de supporter les coups du sort avec le stoïcisme des philosophes anciens.»

Sur ces belles paroles, Mme Poise, convaincue qu’elle avait largement rempli son devoir, en prodiguant ces austères consolations à une petite fille de douze ans, se servit du poulet. Au bout d’un moment, ayant de nouveau levé la tête, elle s’aperçut que Charlotte pleurait toujours et fut fort surprise du peu d’effet produit par ses discours réconfortants; en vérité, cette petite Charlotte n’était pas raisonnable! Que lui fallait-il de plus, pour la remonter? tout simplement un bon baiser et une tendre caresse venus du cœur. Mais ceci n’était pas dans vos cordes, Madame Poise, et votre dignité s’opposait aux effusions.

Voyant que Charlotte s’obstinait décidément à ne pas vouloir manger, Mme Poise se servit la seconde aile de poulet, puis du jambon, puis de la salade, et enfin du fromage, qui passe, comme chacun sait, pour être très utile à la digestion. Le repas achevé, Charlotte n’en pouvant plus de fatigue et de chagrin, se relira dans sa chambre. Au milieu du désarroi général, personne parmi les domestiques n’avait songé à lui donner de la lumière; mais elle ne voulut pas en demander. Elle se déshabilla en hâte, jetant à l’aventure ses petits vêtements qu’elle pliait et rangeait pourtant tous les soirs avec tant de soin; elle se glissa dans son lit, et se cachant la tête sous les couvertures, fermant ses pauvres yeux brûlés de larmes, elle appela tout doucement: «Bon-papa, mon bon-papa; bonsoir, mon cher bon-papa.»

Mais le bon-papa qui, trois jours auparavant, couchait encore dans la chambre à côté, et répondait au bonsoir de sa petite-fille par un tendre:

«Bonsoir, mon enfant chéri», le pauvre bon-papa n’était plus là ; il restait sourd à ses appels déchirants, et plus jamais, jamais il ne devait entendre la voix aimée de son enfant.

Pleure, pauvre petit cœur tendre et désolé ; pleure, pauvre créature innocente, qui n’a pas encore connu l’abandon. Tes épreuves commencent seulement, et tu sauras combien peut souffrir un enfant, quand il n’a ni maman, ni papa, ni personne pour le protéger.



II

Table des matières

Que fera-t-on de Charlotte?

Après la mort du bon-papa, il y eut beaucoup d’allées et venues dans la maison. Des messieurs vêtus de noir parcoururent les pièces en tout sens, examinant les tableaux, les œuvres d’art, les meubles, les tapisseries, et prenant note des moindres objets, au grand étonnement de Charlotte qui ne savait ce que tout cela voulait dire. Puis elle apprit par les racontars des domestiques, qu’on allait vendre la maison et que même si la mort n’y était pas entrée, il eût fallu en venir là, parce que le bon-papa s’était presque ruiné, en faisant de mauvaises spéculations et en prêtant de l’argent à des amis qui ne le lui avaient pas rendu.

Charlotte comprit alors les allusions aigres que faisait Mme Poise en sa présence, et le désappointement qui se trahissait dans ses moindres propos. Mme Poise avait bien compté qu’elle hériterait d’une belle somme à la mort du grand-père de Charlotte. Il n’en était rien; elle devait renoncer à toutes ses espérances. La mauvaise humeur des domestiques et leur manque d’égards envers la petite fille s’expliquaient par la même raison. Basant leurs calculs sur la générosité bien connue de M. de Silbermann et sur son grand train de maison, eux aussi avaient compté sur une belle gratification. Et tout cela s’en allait en fumée. Le château de M. de Silbermann et ses objets d’art vendus, toutes les dettes payées, — il s’était porté garant pour un ami qui devait des sommes considérables — Charlotte, qui avait été jusqu’alors considérée comme une riche héritière, restait avec une maigre rente qui la mettait tout juste à l’abri du besoin.

Charlotte se souciait peu des questions d’argent; elle était trop petite pour en comprendre la portée, et d’ailleurs l’âme généreuse qu’elle tenait de son grand-père devait lui donner toute sa vie un mépris profond pour les calculs intéressés. Mais elle souffrait cruellement à la pensée de quitter le château et de le voir tomber dans des mains étrangères. Au prix de tous les sacrifices, elle eût voulu pouvoir le conserver et continuer à vivre dans la demeure où elle avait passé de si heureux jours, où tout lui rappelait son cher bon-papa. Hélas! ce désir était irréalisable. La pauvre petite fille apprenait de bien bonne heure à subir les exigences implacables de la vie, et à renoncer à tout ce qui lui était cher.

Depuis la mort du bon-papa, Charlotte, abandonnée, livrée à elle-même, passait ses journées tout au fond du jardin, sous la tonnelle de clématites et de jasmin qu’elle appelait autrefois «sa petite maison», en compagnie de Vermeille, la grande poupée, qui était aussi haute qu’un enfant de trois ans. Vermeille avait, comme Charlotte, des cheveux blonds, des joues roses et des yeux bleus avec des sourcils noirs. Mais les yeux de Vermeille ne s’étaient jamais mouillés de larmes et nul cœur ne battait dans sa poitrine — semblable en cela à quantité de personnes pourtant bel et bien vivantes. Charlotte ne jouait plus guère à la poupée; elle était trop raisonnable et surtout trop avancée pour y goûter encore grand plaisir, et elle préférait de beaucoup la lecture. Mais elle se sentait si seule et si abandonnée, maintenant que le bon-papa n’était plus là, qu’elle avait retiré Vermeille du berceau où la poupée reposait depuis longtemps — telle la Belle au Bois dormant — et s’était prise d’un regain d’affection pour elle. Vermeille écoutait, immobile et muette, les interminables récits que lui faisait la petite fille sur son bon-papa, sur le temps — encore si près et pourtant déjà si loin — où elle vivait à ses côtés, heureuse, mon Dieu, si heureuse, qu’il lui semblait qu’elle avait fait un beau rêve. Toute la journée Charlotte parlait, parlait de sa petite voix musicale, brisée par le chagrin, ainsi qu’une petite sonnette d’argent fêlée. La poupée ne répondait jamais à tous ces discours, comme bien vous pensez, car si les poupées entendent, elles sont privées du don de la parole. Mais du moins ne disait-elle rien qui pût faire de la peine à la petite fille. Ses yeux bleus, tout ronds, restaient perpétuellement fixés sur ceux de Charlotte, et sa bouche, toute ronde aussi, s’entr’ouvrait dans une moue d’éternel étonnement sur ses quatre petites dents blanches.

Mme Poise avait abandonné les leçons de musique et de français qu’elle donnait chaque jour à son élève. Elle allait et venait, très affairée, dans la maison, écrivant une foule de lettres, rangeant, classant ou déchirant des papiers et des factures, recevant fréquemment la visite de Me Guêpier, le notaire de la famille, qui était devenu le tuteur de Charlotte, — la pauvre enfant n’avait plus d’autres parents que des cousins éloignés qui habitaient l’Allemagne. Me Guêpier était un excellent homme, en dépit d’une apparence froide et guindée qui ne prévenait pas en sa faveur; toujours vêtu de noir des pieds à la tête, cravaté de blanc, ses favoris gris bien peignés s’étalant sur un faux col en carcan d’une blancheur immaculée, son air solennel et sa façon de parler lente et composée vous glaçaient au premier abord; mais ces dehors froids cachaient un excellent cœur, et il avait pour Charlotte autant d’affection qu’un vieux garçon quelque peu maniaque et égoïste peut en éprouver pour un enfant.

Un jour où l’entretien se prolongeait entre Me Guêpier et Mme Poise, le valet de chambre, qui n’avait pas encore été congédié, vint chercher Charlotte sous sa chère tonnelle et lui dit qu’on la demandait au salon.

CHARLOTTE.

Pourquoi faire, Pierre? Je suis trop petite pour qu’on ait besoin de moi. Je ne veux voir personne. Je n’ai rien à dire à personne.

PIERRE.

M. Guêpier est là, mademoiselle, il dit qu’il a besoin de vous parler. C’est urgent, qu’il a dit; il faut venir tout de suite.»

Charlotte suivit Pierre au salon et y trouva en effet M. Guêpier et Mme Poise, en grand conciliabule.

«Ma chère enfant, lui dit son tuteur, il faut absolument que je prenne une décision à ton sujet. Tu le sais, ma pauvre petite, le château est vendu à une famille d’Anglais qui doit venir s’y installer dans quelques jours. Je voudrais pouvoir te garder auprès de moi, mais la chose est malheureusement impossible. Je suis un vieux garçon; je n’ai ni mère ni sœur pour s’occuper de mon ménage. Que deviendrais-tu seule, abandonnée dans ma maison? mes affaires m’absorbent tout entier; je ne te verrais qu’aux heures des repas. Ce projet auquel j’ai beaucoup pensé est irréalisable. Reste donc le couvent ou un pensionnat quelconque.»

M. Guêpier fit une pause. Charlotte ne disait rien; les mains jointes, le cœur serré, elle se tenait droite, immobile, retenant avec peine les larmes qui débordaient de ses yeux pendant ce douloureux entretien.

M. Guêpier reprit, après avoir toussé pour raffermir sa voix qui tremblait un peu:

«Je crains que le régime de la pension ne te paraisse bien dur après l’entière liberté dont tu as joui jusqu’ici, et qu’il n’ait une mauvaise influence sur ta santé. J’ai donc écrit à un neveu de ton bon-papa, qui habite l’Allemagne depuis fort longtemps et qui est le père d’une nombreuse famille, pour lui demander s’il consentirait à se charger de toi — moyennant finances, bien entendu — et je lui fixais d’avance le prix approximatif de ta pension. Je viens de recevoir sa réponse. Après quelque hésitation, il accepte. Il ne tient donc plus qu’à toi de décider. Tu es assez raisonnable et assez intelligente pour qu’on te permette de donner ton avis.

CHARLOTTE.

Qu’est-ce donc que ces cousins, bon ami? Jamais je n’ai entendu parler d’eux et bon-papa ne leur écrivait jamais.

Mme POISE, intervenant.

Votre bon-papa ne vous en parlait jamais parce qu’il était depuis longtemps en froid avec cette branche des Silbermann. Son neveu, Gaspard de Silbermann, qui passait à ses yeux pour peu intelligent et très faible de caractère, avait été envoyé tout jeune dans une petite ville d’Allemagne; il s’y était marié avec une demoiselle de là-bas. Votre bon-papa désapprouvait beaucoup ce mariage qu’il trouvait inconsidéré et indigne d’un Silbermann.

CHARLOTTE, vivement.

Mais alors je ne veux pas aller chez ce cousin puisque mon bon-papa désapprouvait sa conduite.

Me GUÊPIER.

Rassure-toi, Charlotte. Je ne songerais pas à t’y envoyer s’il y avait eu des dissentiments graves entre lui et ton grand-père. Le cousin Gaspard et sa femme, la cousine Hilda, sont des gens parfaitement honorables. Ton bon-papa s’était d’ailleurs réconcilié avec eux et il avait même été leur faire visite peu de temps avant ta naissance. — Tu peux donc parfaitement choisir d’aller chez eux plutôt qu’au couvent sans le plus petit scrupule de conscience.

CHARLOTTE.

Et vous dites qu’il a plusieurs enfants, ce cousin Gaspard?

Me GUÊPIER.

Sa famille est très nombreuse; il a des garçons et des filles.

CHARLOTTE.

Est-ce qu’il y a des enfants de mon âge dans le nombre?

Me GUÊPIER.

Certainement. Je crois qu’il y en a de tous les âges. D’ailleurs je vais te lire la lettre du cousin Gaspard en réponse à la mienne».

Et M. Guêpier, déployant un papier, lut ce qui suit:

«Monsieur,

«J’ai attendu quelques jours avant de vous

«répondre, voulant avoir l’avis de Mme de Sil-

«bermann, qui était justement à la campagne

«avec ma fille aînée quand j’ai reçu votre

«lettre. Après quelques hésitations bien légi-

«times, Mme de Silbermann me charge de vous

«dire qu’elle consent à prendre chez elle notre

«petite cousine aux conditions que vous nous

«proposez. Votre pupille jouira chez nous des

«charmes de la véritable vie de famille. Mes

«enfants, garçons et filles, sont exceptionnel-

«lement aimables et formeront pour elle la plus

«agréable des sociétés; quant à Mme de Silber-

«mann, est-il besoin de vous dire que c’est une

«femme supérieure, le type de la maîtresse de

«maison, la mère de famille par excellence. Notre

«petite cousine trouvera en elle le meilleur et

«le plus rare exemple de toutes les vertus.

«Recevez, Monsieur, etc., etc.

«P.-S. — Mme de Silbermann me charge de

«prévenir votre pupille qu’elle ne doit pas

«compter chez nous sur le luxe et l’apparat au

«milieu desquels elle a vécu chez son grand-

«père. Nous sommes dans une position de for-

«lune très modeste, et en fût-il autrement que

«nous priserions toujours la simplicité par-

«dessus tout.

«Votre dévoué,

«GASPARD DE SILBERMANN.

«2e Post-Scriptum. — Mme de Silbermann me «charge de vous dire que, pour plus de commo- «dité, la pension devra être payée d’avance.»

Me GUÊPIER, au bout d’un moment de silence.

Eh bien, Charlotte, qu’en dis-tu? que décides-tu?

CHARLOTTE.

Je dis que j’aurais mieux aimé savoir s’il y a un jardin, que d’être prévenue des perfections de la cousine de Silbermann.

Me GUÊPIER, ne pouvant s’empêcher de rire.

Tu peux être sûre qu’il y a un jardin: dans toutes les petites villes, les maisons ont des jardins; si le cousin Gaspard n’en parle pas, c’est parce que la chose va de soi.

CHARLOTTE.

Bon ami, j’ai entendu les grandes personnes dire que la nuit portait conseil. Laissez-moi y réfléchir jusqu’à demain, et je vous promets de vous donner une réponse, quand vous viendrez dans l’après-midi.

Me GUÊPIER.

Comme tu voudras, ma chère enfant; mais je dois te prévenir que, pour ma part, je désire vivement te confier à tes cousins; tu as été très gâtée, très choyée par ton pauvre grand-père qui te tenait lieu de papa et de maman; tu as vécu au grand air, très librement. Je ne te vois pas pensionnaire dans un couvent. Je t’avoue franchement que je ne serai jamais tranquille, et que mon existence sera troublée par une constante préoccupation, si tu ne me laisses pas te remettre entre les mains de ta cousine Silbermann, qui doit être, à n’en pas douter, une excellente mère de famille.»

Le lendemain matin, la pauvre petite Charlotte, les yeux rougis par les larmes qu’elle avait versées toute la nuit, mais l’air calme et décidé, entra dans la salle à manger où se trouvait déjà Mme Poise, et lui dit d’un ton ferme:

«Madame Poise, je sens bien que mon tuteur désire me voir aller en Allemagne, et que la responsabilité d’une petite fille comme moi lui fait peur. Vous pouvez écrire au cousin Gaspard en le remerciant bien de ma part; je suis prête à me rendre chez lui dès qu’il le faudra.»

Le jour même, Mme Poise s’occupa des préparatifs du départ de Charlotte, car le temps pressait, et la famille anglaise annonçait son arrivée. Huit jours après, Charlotte, agenouillée devant la tombe de son cher bon-papa, lui faisait ses adieux, et, mains jointes, le cœur gonflé de douleur, lui promettait de conserver à jamais sa mémoire:

«Adieu, mon cher bon-papa, adieu, disait la petite fille, c’est demain que je pars; je ne la verrai plus, la maison que j’aimais tant. Je vous promets d’être bonne, d’être forte, d’être courageuse, pour que votre petite-fille se montre digne de vous. Mais, oh! mon cher bon-papa! que je suis malheureuse, et comme j’ai du chagrin. Non, jamais, jamais, aucune petite-fille ne fut aussi à plaindre que la vôtre. Protégez-moi, mon cher bon-papa, donnez-moi du courage; si vous ne me venez pas en aide, les forces m’abandonneront.»

Ce fut Mme Poise qui accompagna Charlotte à Regelberg. Le notaire ne pouvait abandonner son étude, et, à part lui, il n’était pas fâché d’avoir un bon prétexte pour esquiver ce qu’il considérait comme une corvée, car il avait une étrange horreur des déplacements. Le voyage fut long et pénible. Chaque sifflement de la machine causait à Charlotte une douleur physique, semblable à un coup de poignard qui lui aurait transpercé le cœur. On passa par plusieurs villes très intéressantes, telles que Strasbourg, Nuremberg, Stuttgart; mais la petite fille, qui avait pourtant l’esprit ouvert et curieux de toute nouveauté, ne donna pas un regard au paysage. Les yeux fixes, l’esprit absorbé par une pensée, toujours la même, elle revoyait en imagination le château des Silbermann, la tonnelle couverte de clématites et de jasmin; et puis, au fond d’un cimetière, une tombe, et sur cette tombe, les mots qu’elle croyait toujours lire:

ICI REPOSE

LUDOVIC DE SILBERMANN.

Enfin, après trente-six heures de voyage, on arriva à Regelberg. Mme Poise prit une voiture, donna l’adresse de M. Gaspard de Silbermann et s’y fit conduire sur-le-champ.

Les voyageuses n’en pouvaient plus de fatigue.


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0+
Veröffentlichungsdatum auf Litres:
16 Januar 2025
Umfang:
200 S. 67 Illustrationen
ISBN:
4064066317478
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Rechteinhaber:
Bookwire
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