Buch lesen: "La dévotion à la Vierge dans la littérature catholique au commencement du XVIIe siècle"

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Charles Flachaire

La dévotion à la Vierge dans la littérature catholique au commencement du XVIIe siècle


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319274

Table des matières

INTRODUCTION

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

Les résultats

BIBLIOGRAPHIE

Généralités.

Ch. I. — Les écrivains Jésuites.

Ch. II. — Saint François de Sales et la Visitation.

Ch. III et IV. — L’Oratoire et le Carmel; Bérulle, Gibieuf.

Ch. V. — Port-Royal.

Ch. VI. — M. Olier et Saint-Sulpice.

Ch. VII. — Le P. Eudes.

Ch. VIII.

INTRODUCTION

Table des matières

1. — On n’a pas encore remarqué, sinon d’une façon accidentelle, à propos de tel ou tel personnage pieux, la place tenue par la dévotion à la Vierge dans l’histoire morale et religieuse du XVIIe siècle. Il y aurait lieu d’étudier la renaissance et l’épanouissement de ce culte, en France, après les guerres de religion: il fut alors un des éléments actifs de la contre-réformation catholique, et c’est souvent autour de lui que se ranima et se raffermit la foi traditionnelle: processions solennelles , visites de sanctuaire, pèlerinages, «milices » chrétiennes, confréries, congrégations, telles furent les manifestations multiples, entre 1530 et 1600, de la dévotion mariale. Elle fut un objet d’émulation pour la famille royale, les grands, les ordres religieux, le peuple. Puis au XVIIe siècle, la piété de Louis XIII l’adopta pour ainsi dire officiellement. Par la déclaration du 10 février 1638, Louis XIII plaça son royaume sous la protection spéciale de la Vierge. Il avait déjà fait vœu «de dresser et fonder une lampe à perpétuité, laquelle sera d’argent et continuellement ardente, devant l’autel et la chapelle dite de Notre-Dame,» a et la Vierge de Lorette reçut de lui «deux couronnes garnies de diamant» . Anne d’Autriche, quand, après vingt-deux ans de mariage, elle eut obtenu, dans le sanctuaire de Notre-Dame de Lorette, la grâce d’un héritier du trône, fit venir de Chartres la ceinture de Marie qui y est pieusement conservée. «L’enfant de la prière» resta toujours fidèle à sa protectrice. «Je serais fâché, disait-il au P. La Rue, de manquer un seul jour à la dévotion du chapelet» . La Vierge compta parmi ses plus humbles serviteurs des philosophes et des poètes. C’est à Notre-Dame que, dans la fameuse nuit du 10 novembre 1619, Descartes «recommande l’affaire qu’il jugeait la plus importante de sa vie, et, pour tâcher d’intéresser cette bienheureuse Mère de Dieu d’une manière plus pressante,» il lui promit d’aller à Lorette: il accomplit ce pèlerinage en 1624. La piété de Pierre Corneille pour Marie est connue. Il traduisit en vers les Louanges à la Vierge attribuées à saint Bonaventure: et, quelques années plus tard, en 1670, l’Office de la Vierge tout entier avec les leçons, les psaumes et les hymnes. On se rappellera, si l’on veut, que le poète était de Rouen, la ville des «Palinods», ces tournois littéraires en l’honneur de Marie, solennellement consacrés en 1520 par une bulle du souverain pontife et restaurés avec éclat au début du XVIIe siècle . Thomas Corneille, Jacqueline Pascal, des poètes subtils et quintessenciés comme Auvray ou P. de Marbeuf y remportèrent la palme, en célébrant la Vierge Immaculée:

«Ouy, la Vierge est un lys qui prend son origine

Sa neige et son parfum d’un principe infecté.

C’est d’un rosier poignant le bouton sans épine

Qui au désert du vice estalle sa beauté...» .

Antoine Corneille, un autre frère du poète, aurait même, dit-on, composé à la louange de Notre Dame une pièce de vers sur laquelle l’auteur du Cid a pu calquer les stances de Rodrigue:

Percée au plus profond du cœur

D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,

Droite au pied de la croix où son cher fils l’appelle,

La Vierge, triste objet d’une injuste rigueur,

Persévère immobile, et son âme abattue

Cède au coup qui la tue.

Nous pourrions chez d’autres écrivains profanes trouver des preuves de cet attrait que Marie exerça sur l’imagination et la sensibilité d’un siècle, mais ce n’est point là le sujet précis de notre étude. Nous voulons explorer la littérature proprement religieuse qui résuma toute cette dévotion et en assura le rayonnement rapide.

II. — Les ouvrages spirituels — est-il besoin de le démontrer? — font partie intégrante de notre patrimoine littéraire: et ce n’est pas seulement aux ouvrages spirituels oratoires, aux sermons, qu’il importe de donner droit de cité dans une littérature dont il ne faut pas retrécir arbitrairement le riche domaine; — c’est aussi aux ouvrages de doctrine, — métaphysique, ascétique ou mystique.

L’histoire, aussi, réclame qu’on ne les oublie pas, s’il est vrai que la mystique ait été non seulement un aliment de vie intérieure, mais un mobile d’action. Aussi bien a-t-elle le droit et le devoir de pénétrer les secrets intimes du sentiment religieux. Les manifestations extérieures n’en seront ainsi que mieux comprises. Sans doute rien n’est plus délicat que d’évoquer fidèlement l’atmosphère mystique d’un temps, en lui conservant sa couleur et son ton; et l’hagiographie classique n’y réussit guère. Éprise d’une perfection conventionnelle qu’il s’agit de donner en exemple au «pieux lecteur,» elle nous offre, avec une désespérante régularité, le spectacle monotone d’une sainteté ou d’une dévotion qui semblent échapper au temps et à l’espace. Pour employer une image chère aux mystiques, les «fleurs d’âme», cueillies par ces édifiants biographes, perdent tout coloris et tout parfum: «on dirait ces fleurs de papier qu’une industrie lamentable prépare pour les autels, ces bouquets inanimés qu’aucun jardin n’a vu fleurir et qui n’ont poussé leur racine dans aucune terre» . L’étude rigoureuse d’une dévotion particulière chez un certain nombre de pieux ou savants ecclésiastiques, nous oblige à comprendre en tout respect, mais à définir en toute sincérité, les nuances individuelles dont elle se colore dans la libre diversité des âmes.

III. — La monographie d’un culte pendant un demi-siècle peut présenter aussi un autre intérêt: celui de découvrir le mécanisme de son évolution, d’en suivre l’organisation croissante, l’enrichissement graduel et de plus en plus hardi, à la suite d’un succès populaire et de la conquête des fidèles.

Pour que notre étude fût complète, il faudrait entrer dans le détail des faits, étudier, à côté des écrivains, la société et la vie. Mais la société et la vie ne sont, en ces matières, que l’écho des idées qui s’expriment dans les livres. Assurément, dans ces livres, toutes les idées constitutives ne sont point également développées. Mais, tout au moins, les principales s’y trouvent et plusieurs tendances s’y reconnaissent. Classer en divisions chronologiques très précises ces tendances, ce serait arbitraire et inexact. Dans sa souplesse, dans sa variété, le fait religieux se prête moins que tous les autres faits à ces divisions et à ces cadres. Il change en restant fidèle au passé ; — il se renouvelle sans rompre avec la tradition. — Nous croyons cependant qu’une dévotion suit un rythme, qu’elle est solidaire de la succession des temps et qu’elle obéit à de certaines lois. Nous aurons donc le droit, dans les pages qui suivent, d’ordonner notre recherche en distinguant, sinon des phases d’une succession chronologique absolument stricte, du moins des courants qui se dessinent et se développent les uns après les autres.

L’un de ces courants, d’origine populaire et médiévale, nous a paru trouver chez les Jésuites son expression la plus littéraire et la plus efficace sur le milieu contemporain. Là, la tendance essentielle est de s’adresser avant tout à la sensibilité, à l’imagination; d’où un débordement de tendresse, de réalisme dévot, d’interprétation allégorique, et dans la doctrine même, un minimum de rigueur, une liberté d’allures allant jusqu’à quelque complaisance. Saint François de Sales, tout en suivant ce premier courant, corrige par un surcroît d’austérité la mièvrerie sentimentale et imaginative, réfrène la curiosité par un souci d’édification morale et par la prudence de la doctrine.

Le second courant, dont nous voyons l’origine en l’Oratoire, prend son inspiration, — et sa règle — dans la théologie mystique. Il répond en France, — dans cette France humaniste et polie, latine et rationaliste du XVIIe siècle — aux besoins des âmes pieuses qui réclamaient une piété austère et satisfaisante pour la raison, autant que généreuse. Avec le cardinal de Bérulle, c’est au mystère de l’Incarnation que se rattache constamment, sans jamais le perdre de vue, la méditation mariale: il analyse l’idée de Mère de Dieu et en déduit toutes les conséquences (Résidence de Jésus en Marie — la Vierge prédestinée — ses privilèges glorieux ou douloureux). Le P. Gibieuf apporte à cet effort de raisonnement théologique sa note personnelle et enrichit la dévotion à la Vierge, non seulement des résultats de sa contemplation, mais encore du fruit de ses entretiens avec les Carmélites dont il est le «visiteur». Il transporte à la Vierge l’ «expérience religieuse» qu’il trouve en ses servantes; il en décrit le développement et les progrès. Vers la même époque, Port-Royal, avec Saint-Cyran, principalement séduit par une vertu de Marie, l’humilité, voue à la Vierge une dévotion augustinienne: la mère du Christ symbolise le triomphe de la Grâce contre l’Orgueil, l’éternel ennemi. Sur la définition précise de cette dévotion mariale des jansénistes, nous insisterons d’autant plus, que, soit ignorance, soit malveillance, on l’a presque toujours reléguée dans l’ombre.

Le troisième courant, qui dérive du précédent, a cependant une direction très nettement différente. Les âmes que nous y rencontrons sont quotidiennement sujettes aux visions, aux extases, aux transports en Dieu: la piété mariale est moins, chez elles, un produit de la mystique spéculative qu’ «une expérience vécue» : elle est passionnée, impétueuse, tourmentée. Il faut, pour la comprendre, raconter des vies ardentes. Pour M. Olier, ses Mémoires encore inédits, et aussi les fragments inédits de ses écrits sur la Vierge nous le permettront. La Vierge, épouse du Père Eternel, — prêtre et hostie avec Jésus-Christ — canal des grâces dans l’Église: telles sont les méditations familières au fondateur de Saint-Sulpice; elles se condensent en une dévotion spéciale: «la Vie intérieure de la Vierge», qui organise autour d’elle tout un ensemble de cultes secondaires. — Émule, en quelque façon, d’Olier, le P. Eudes, par une propagande inlassable, se fait l’apôtre d’un culte spécial: celui du «saint cœur de Marie», exposé au double péril de la matérialisation du symbole et du morcellement en menues pratiques.

Enfin nous étudierons les sermons assez nombreux et importants de la jeunesse de Bossuet sur la Vierge. Ils seront le terme d’une enquête que nous conduisons ainsi jusque vers 1653. Non pas sans doute que ces textes du grand écrivain nous semblent un aboutissement définitif, mais ils marquent au moins une «époque» particulièrement intéressante du progrès de la dévotion mariale, — parce qu’on y voit se condenser chez lui les efforts dispersés de la génération antérieure, — parce que surtout y apparaît le souci de prévenir les abus de la victoire d’un culte triomphant. Bossuet, — ici comme ailleurs, homme de «juste milieu», — aperçoit dans ces divers apports spirituels les scories, tâche de les éliminer, condense, avec sa théologie attentive et son bon sens, les richesses exubérantes et les efflorescences parasites d’une dévotion qui, par sa grâce émouvante et attirante, permettait moins que d’autre la froide maîtrise de la raison sur la volonté et sur le cœur, et était vouée à des «extravagances » dont la deuxième partie du XVIIesiècle donna le spectacle.

CHAPITRE I

Table des matières

Les écrivains Jésuites.

I. — Après la crise de la Réforme, les Jésuites furent les plus ardents restaurateurs du culte de Marie: pour ranimer le catholicisme, ils pensèrent qu’il était urgent de faire revivre en France la dévotion à la «Dame de Miséricorde», si douce à ses fidèles, si indulgente aux pécheurs. Ils se firent donc les champions de la piété moyenageuse et se proposèrent de développer «l’amalgame composite des croyances populaires, » où l’effusion sentimentale s’accompagne toujours de multiples et minutieuses pratiques. La Vierge leur apparut aussi comme la protectrice de l’orthodoxie: celle dont on pouvait raisonnablement espérer la ruine de l’hérésie protestante; en ce sens que son culte, nettement affirmé, était un des symboles les plus nets de la dévotion catholique. Seulement, agressifs comme ils sont en cette période conquérante, les Jésuites oublient parfois dans l’entraînement de la polémique la douceur obligée d’une dévotion attendrie. Résolus à conserver au culte de Notre Dame sa séduction sentimentale, mais ennemis d’un quiétisme inactif, ils instituent. entre les chrétiens un véritable «concours» spirituel, où tous «se font un saint défi à qui rendrait le plus d’honneurs» à la Vierge et «se disputent avec ferveur» la palme. Les collèges qui se multiplient en France, depuis la rentrée des Jésuites en 1603, deviennent des centres d’action et de propagande. Les Congrégations de Notre-Dame, où ils groupent les plus pieux de leurs élèves, sont des ruches de dévotion mariale «où l’on s’excite mutuellement et par paroles et par exemples à la pratique de toutes les vertus».

Le jeune «parthénophile» est un modèle: en entrant dans la confrérie, après son stage «d’approbaniste», il a consacré son cœur à Marie et lui a juré de résister aux séductions de la chair et du monde; il met toute son ambition à devenir «une des plus blanches étoiles du ciel marianique». Dès son lever, c’est à la Vierge qu’il adresse sa prière, s’agenouillant au pied du petit autel dédié à Marie qu’il entretient dans sa cellule et qu’il orne de fleurs et de couronnes. Dans les solennités ou les fêtes patronales de sa congrégation, il occupe toujours une place de choix et souvent «est vêtu en ange avec de grandes ailes». Enfin, avec cette intelligence de la puissance de l’auto-suggestion des maîtres en mystique, on veut que, dans ses entretiens avec ses camarades, il «parle sans cesse de la Vierge» : la règle de l’association lui en fait un de voirstrict, et telle confrérie, celle d’Ingolstadt par exemple, reçut le nom de «Colloque de la Sainte Vierge». Les grandeurs, les privilèges de Notre Dame étaient d’ailleurs célébrés en prose et en vers, soit au sein même de la congrégation, soit dans les Académies dont on ne pouvait faire partie que si l’on était congréganiste. Plusieurs de ces compositions en latin nous ont été conservées dans les œuvres poétiques du P. Denis Petau. La confrérie avait aussi ses archives, où étaient naïvement transcrits les exploits mystiques des jeunes héros; ces traits édifiants et touchants, destinés d’abord à former des «traditions de famille,» étaient quelquefois portés à la connaissance du grand public. C’est ainsi que le célèbre P. Coton conçut à Bordeaux le dessein d’un livre «qui offrirait aux cœurs les plus dévoués à Marie», pour employer ses propres expressions, «comme un bouquet spirituel formé des plus douces fleurs du jardin de leur auguste Mère» . Ces monuments littéraires expliquent que nous nous soyons arrêtés un instant à la vie religieuse de ces congrégations dont l’histoire et le rayonnement dans la société dépassent l’objet de notre étude. Aussi bien saint François de Sales , le cardinal de Bérulle, Bossuet, furent-ils de fidèles congréganistes, et c’est dans ces pieuses assemblées qu’ils puisèrent les premiers éléments de leur dévotion.

D’ailleurs la littérature mariale des Jésuites releva toujours de leurs Congrégations: nous ne parlons pas seulement des multiples manuels ou bien ouvrages d’exhortation attribués comme récompenses ou donnés en étrennes, — comme le Traité de l’Imitation de Notre Dame du Père François Arias, ou la Couronne de Roses de la Royne du ciel du P. Chifflet, — mais aussi des œuvres plus «littéraires» du P. Binet, du P. Barry et du P. Poiré. C’est d’après leurs traités que nous tâcherons de préciser les traits essentiels de la dévotion des Jésuites à la Vierge.

II. — Elle est d’abord un appel constant à l’affection et à la tendresse. On pourrait croire que saint Anselme et saint Bernard avaient épuisé les gracieusetés et les gentillesses. Les Jésuites s’étonnent au contraire que le pieux Bernard n’ait pas écrit «des choses mille fois encore plus douces». Et de fait, les Méditations affectueuses du P. Binet sont un tissu de caresses respectueuses, d’adorations câlines, de cajoleries d’enfant; c’est une suite de vagues effusions qui servent decommentaires — combien candides! — à de naïves gravures représentant la vie de la Vierge. La prière, ou plutôt le «colloque, » qui termine la méditation prend successivement la forme de la complainte, du désir sacré, de la plainte amoureuse, du désespoir, du transport, de la hardiesse sacrée, de la privauté innocente..... «Plorez, plorez mes yeux, fondez vous tout en larmes» . — «Mon Dieu! mon cœur s’envole et mon âme s’échappe» . — «Mourons, mon cœur, mourons, à quoi sert-il de vivre, puisque tous nos amours s’en vont voler au ciel et quittant cette vie nous laissent orphelins» . Cette onction harmonieuse trouve même spontanément la mesure et la cadence du vers. L’enfance de la Vierge se prête surtout à ces familiarités pieuses. Le Protévangile de saint Jacques et la littérature mariale apocryphe en avaient, dès les premiers siècles, offert une abondante moisson. Mais l’imagination du P. Binet crée à son tour. Avec une complaisance inlassable il nous donne le spectacle de la nativité de Notre Dame: «Que les anges sont aises, berçant et endormant cette petite princesse du Paradis! Naissez, à la bonne heure, naissez ma petite princesse!» . — Les anges aiment à jouer avec elle: ils ont «le pan de leur robe plein de fleurs immortelles cueillies au Paradis,» et «apprennent cette petite fille à jouer dedans l’innocence, à manier des lys et à faire des couronnes et ne prendre des ébats innocents que dans le sein des vertus et des roses». — Ils assistent à son mariage et «jettent à pleines poignées des lis et des roses blanches sur les nouveaux époux». Le P. Binet ne s’étonne que d’une chose, c’est «qu’ils n’aient pas arraché quelques étoiles au firmament» .

Tout le temps, c’est cette préciosité et cette mignardise. La «royne du Paradis» est rarement majestueuse chez un auteur qui semble tenir la gageure de ne pas écrire une ligne sans employer le mot «petit». La Vierge est «une petite fille, une tendre fillette, une petite créature, sa chère petite maîtresse,» et elle rapetisse tout ce qui l’approche. «Il me souvient que le petit Jean-Baptiste vous offroit quelquefois et au petit Jésus de petits présents innocents; derechef les pauvres bergers vous offrant un agneau et des petits paniers pleins de simplicité et de présents rustiques, vous les reçûtes pourtant d’un si bon visage qu’il sembloit qu’ils vous eussent donné l’Europe, l’Asie et l’Afrique..... .»

Il est aisé de prévoir que ces puérilités s’accompagnent souvent du plus insigne mauvais goût: «Donnez-moi votre main, divin poupon, je vous dirai votre bonne fortune: je lis dans les traits de cette main que vous serez un jour un grand larron de cœurs» . Ou encore: «Que ne puis-je changer en deux colombes et mon cœur et mon âme pour les mettre en ce petit panier pour prêter à la Sainte Vierge la rançon de son précieux fils» . Mais plutôt que de s’indigner de ces extravagances, il vaut mieux observer la tendance qu’ont toutes les dévotions à «infantiliser» si l’on peut dire, les êtres sacrés ou divins.

Mais la tendresse va plus loin. Cette afféterie enfantine, excusable peut-être en un modeste ouvrage d’édification, se transforme dans un traité plus savant en une sorte de galanterie moins admissible. Dans le Grand chef-d’œuvre de Dieu, le P. Binet fait un long et complaisant récit «des faveurs dont la souveraine princesse du ciel comble ses bons serviteurs,» «des caresses qu’elle faisait à son petit Bernard», et il en trouve d’ «un peu plus savoureuses» encore. C’est qu’en effet le terme de cette dévotion est l’amour. Marie est «une divine princesse,» dont «les yeux colombins», «aux attraits innocents,» ravissent les cœurs. Qui dira jamais «les rayons admirables de cette transcendante beauté ?» «La grâce de Dieu s’estoit logée sur son visage, la modestie estoit sur le front, la douceur dans les yeux, la pudeur dans le vermillon de ses joues, la virginité dans la neige de son col» . «Comment pourrait-on ne pas l’aimer avec une passion si saincte et si forte que nous ne sçaurions estre maistres de nos cœurs, et nous ne sçaurions empêcher qu’ils ne nous eschappent et qu’ils ne se jettent à ses pieds pour l’admirer sans cesse». «Ses regards sont des dards, ses dards sont des regards, et les uns et les autres sont des coups de tonnerre qui foudroyent tout ce qu’elle regarde, et il n’y a pas moyen de se deffendre de cette puissance incroyable». Et pourtant, quelque vive que soit la tendresse du P. Binet, elle le cède encore à l’affection du P. Barry envers «sa bonne mère» : à tel point qu’un éditeur moderne de Philagie a cru devoir atténuer les excès de son langage: — «les amoureuses tendresses de son adorable bonté » deviennent «les affectueuses tendresses de son ineffable bonté » ; le P. Barry parlait ingénuement des plus chers amants de la Sainte Vierge: ces dévots serviteurs ne sont plus aujourd’hui que des «amis «. Parmi les multiples dévotions que le P. Barry recommande, il en est une qui consiste à «donner des œillades amoureuses, en passant, aux images de la Mère de Dieu». On le voit, le répertoire de la galanterie romanesque et le vocabulaire «des amoureuses inventions » lui sont familiers. Le P. Poiré, à son tour, n’échappe pas à ce bel-esprit, et ces trois chevaliers d’une dévotion mariale «confite au sucre des douceurs» répéteraient volontiers le mot de l’un d’eux: «Heureux saint Bernard qui porte... à bon droit... la qualité de son mignon» .

III. — Sensible, la dévotion mariale des Jésuites fut, aussi, imaginative. On connaît le rôle que saint Ignace fait jouer à l’imagination dans la pratique de l’oraison. Le chrétien se rendra présent à la pensée l’événement mystique comme s’il se passait sous ses yeux: il «construira» le lieu de la scène, en évoquera les personnages, et ces représentations animées, colorées, pittoresques, en fixant merveilleusement l’attention, soutiendront l’élévation pieuse. Faut-il méditer sur l’Incarnation? On imaginera «l’immense étendue de l’univers habité partout de nations diverses; dans un coin de cet univers, dans la province de Galilée, à Nazareth, une petite maison où demeure la Vierge» . Ainsi voyons-nous, avec le P. Binet, la Vierge en visite dans la famille de saint Jean; ainsi nous la dépeint-il pendant son séjour au Temple, avec une surabondance d’inventions menues. «Si elle file, c’est pour faire une petite robe à Dieu et l’habiller de ses livrées blanc et incarnat; si elle brode, ce sont mystères et prophéties, et voilà une vierge qui porte le soleil dans son sein, voilà une fille qui a trois roys prosternés à ses pieds, voilà une grande croix de soie, de couleur de feuilles mortes, et je ne sais qui cloué là-dessus... .»

Le tableau était commencé : le P. Poiré, malgré son propos délibéré de ne rien enjoliver, le continue, et donne libre carrière à son imagination fertile. Nul ne traduisit les conceptions surnaturelles en images plus concrètes, en scènes mieux agencées. Ici, il nous transporte au milieu des fiançailles et de la cérémonie nuptiale de la Vierge; là, il peint sous des traits horribles le péché originel, et pense donner ainsi la preuve la plus saisissante de l’Immaculée conception, car au contraire toute beauté : puis il nous décrit en spectateur Marie est émerveillé la divine féerie de l’Assomption: l’entrée de Marie au ciel, le cortège des Bienheureux, leurs brillants costumes, les concerts angéliques; il précise jusqu’au «protocole» même de la cérémonie: «toute la conduite de cet admirable appareil fut donnée au glorieux saint Michel comme au premier prince de la cour céleste, lequel pour rendre ce triomphe inimitable en toute façon divisa le ciel en deux bandes ou escadrons, dont l’un fut des Anges et l’autre des hommes, départant les unes et les autres en divers ordres, selon les diverses livrées qu’ils devoient porter et les qualités de cette Dame qu’ils devoient représenter. Les Anges marchaient les premiers sous le guidon de l’innocence;...... après tous ces esprits ailés, on voyait venir en très bel ordre les premiers fruits de l’Église naissante, je veux dire ceux qui étaient déjà montés de la terre au ciel et qui avaient commencé de remplir les sièges que l’ancienne rébellion avait vuidés. Les Vierges marchaient les premières et chacune avoit un lis blanc pour enseigne. Les Martyrs avaient, tous, les lauriers sur la tête..... Autant qu’il y avait de quartiers différents, autant remarquoit-on de chœurs de musique et de toutes sortes d’instruments concertés..... [Quant à Marie] vous l’eussiez vue avec son cher fils, au beau milieu des troupes célestes, ne plus ne moins que le soleil et la lune au milieu des étoiles». Puis elle est reçue par la Trinité : «ce fut lors qu’elle fut colloquée en son siège royal et que les Anges se présentèrent, file à file, pour lui faire la révérence, pour jeter leurs couronnes à ses piés, et pour la reconnaître comme leur dame et souveraine .»

Les Jésuites n’eurent point d’ailleurs le monopole de ce romanesque dévot. Les Dominicains, qui, dans leur déjà longue existence, avaient, eux aussi, creusé le dogme marial et commenté le culte de Notre Dame, n’enseignent pas alors autrement la manière de bien dire le Rosaire. «La fabrication du lieu sert de beaucoup pour arrester l’entendement dans l’enclos du mystère;» et donc «on s’imaginera la Vierge, en sa chambrette toute solitaire, ou prestant l’oreille à la salutation de l’ange, ou bien tenant le petit Jésus sur son giron», l’embrassant tendrement et le baisant amoureusement, selon que le décrit un de ses dévots:

Fichant ses chastes yeux sur les yeux de l’enfant,

Allait d’un doux brasier sa poitrine eschauffant,

Or embrassoit son col, ores baisait les roses

Qui poignaient à demy sur ses lèvres escloses .

C’est qu’en effet l’imagination se donne carrière dans le «merveilleux» chrétien du XVIIe siècle, — et de tout temps du reste —. En ces temps d’universelle Renaissance catholique la vie de la Vierge fut une source inépuisable de romanesques descriptions. Ainsi Platet de Saint-Mathieu fait en prose la paraphrase d’un poème italien, Le chapeau de fleurs de la glorieuse Vierge, où il montre Notre-Dame dans la sainte attitude de la prière: «Elle estoit resserrée en une si petite chambre qu’à peine y pourroit-on trouver autre lieu que celui de son lit et de son oratoire. Ses deux genoux estoient posés en terre, sa face en haut et les mains jointes levées au ciel.» Godeau compose sur l’Assomption de la Vierge trois chants de plus de deux mille vers, en strophes majestueuses de dix alexandrins souvent animées de la piété la plus fervente, mais toujours magnifiquement coloriées: l’entrée de Marie dans le ciel étale à nos yeux les classiques rubis et saphirs éclatant sur les portes, les prophètes sacrés «éblouissants en leurs robes blanches», «les séraphins voilés de leurs ailes».

IV. — Ce n’est pas pourtant que l’effort d’invention, développé par les mystiques de ce commencement du XVIIe siècle dans la description concrète des mystères, ne s’exerçât aussi dans l’interprétation symbolique ou allégorique des données de la tradition. Le Moyen Age avait déjà comparé la Vierge à tous les phénomènes de la nature: la zoologie, la botanique, l’astronomie avaient également contribué au vocabulaire dévot de sa louange. Le P. Poiré et le P. Binet ajoutent encore au legs pieux de leurs devanciers. Ils enrichissent son parterre de nouvelles fleurs, car c’est surtout à la flore qu’ils empruntent leurs «similitudes». Les fleurs ne sont-elles pas, selon l’expression du P. Binet, les Vierges de nature? Notre Dame «est un jardin royal où le Saint-Esprit a pris plaisir de planter de sa propre main... des labyrinthes fleuris où, au lieu de fleurs odoriférantes, il a planté toutes les perfections en forme de fleurs éternelles et qui ne flestrissent jamais. Là vous voyez la virginité en la forme de lys, la pudeur en rose, le sacré soucy en soucy, l’humilité en nard, l’amour en girosole et le reste des grâces en un million de fleurs de mille et mille couleurs...» . Ces attributs floraux sont même si nombreux qu’il était malaisé de choisir dans le pourpris voué à Notre Dame la fleur de prédilection qui la personnifiait le mieux. «Possible seriez-vous curieux de savoir quelle est cette fleur, si c’est un lis ou une rose, un œillet ou une violette, et en un mot de quelle espèce et de quelle nature elle est? A peine vous en puis-je dire autre chose sinon que c’est la plus belle de toutes les fleurs, la fleur des fleurs... D’assurer qu’elle soit une tulipe, une amarante ou un narcisse, c’est ce qui n’est pas sans difficulté, attendu qu’en matière de fleurs il y a presque autant d’affections différentes qu’il se trouve de diversités entre elles. Qui dit avec Esdras qu’il n’est qu’un lis au monde; qui, avec Pindare, donne le prix à la rose; qui dit qu’il n’est rien de pareil à l’œillet... Disons mieux, et plus à propos, qu’Elle est une fleur qui, ensemble, est lis, œillet, violette, tulipe, anémone, hyacinthe, et qui contient en soy les beautés, les odeurs et les propriétés de toutes les fleurs du monde». «Les fleurs en effet ont cela toutes en propriété... qu’elles flattent merveilleusement nos sens et par la beauté de leurs vives teintures et par la pointe de leurs soüeves odeurs. Mais comme la Rose tient l’empire sur toutes, aussi nous chatouille-t-elle plus que toutes et plus soüevement.»

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0+
Veröffentlichungsdatum auf Litres:
16 Januar 2025
Umfang:
241 S. 3 Illustrationen
ISBN:
4064066319274
Verleger:
Rechteinhaber:
Bookwire
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