Buch lesen: "Renan et ses critiques"

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Jacques Boulenger

Renan et ses critiques


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066300869

Table des matières

AVANT-PROPOS

CHAPITRE PREMIER PLUS «CRITIQUE» QUE «PHILOSOPHE»

CHAPITRE II RAISONS HISTORIQUES DE L’INCRÉDULITÉ DE RENAN

CHAPITRE III RÉALISME ET NOMINALISME

CHAPITRE IV LE NÉO-THOMISME

CHAPITRE V MÉCONNAISSANCE DE LA PHILOSOPHIE RENANIENNE

CHAPITRE VI L’«HISTORICISME»

CHAPITRE VII LA POLITIQUE DE RENAN

CHAPITRE VIII UNE «BIOGRAPHIE»

CHAPITRE IX RENAN ET L’ESPRIT BRETON

CHAPITRE X LE «FLOTTEMENT» RENANIEN

CHAPITRE XI CONCLUSION

AVANT-PROPOS

Table des matières

Un universitaire a pris la peine de composer tout un gros volume, afin d’établir que Renan est le type de «l’égoïste intellectuel». Egoïste et intellectuel, cela jure, quel que soit le sens qu’on donne à égoïste: il faut choisir. On ne saurait, en effet, être égoïste en tant qu’intellectuel, si connaître c’est d’abord sortir de soi-même pour pénétrer l’objet. Et si l’on entend que l’égoïsme, c’est l’amour de soi, «l’amour-propre», poussé jusqu’à la passion, alors on peut dire que l’intellectuel n’est pas égoïste. Car il ne peut aimer beaucoup son prochain, mais il ne peut non plus s’aimer passionnément; peut-être ne peut-il rien aimer beaucoup. Cette intelligence divine des penseurs est un Moloch qui dévore une grande part de leurs sentiments; leur cœur n’est qu’un esclave chétif, taciturne. Chérir? Si quelque amour naît par surprise, elle travaille puissamment à en faire un concept ou un devoir. L’action, qu’est-ce pour eux? Une démonstration par le fait, un exemple, tout au plus un sport. L’intellectuel a conscience de son Moi donné, et, d’autre part, conscience d’en avoir conscience, conscience d’un Moi qu’il crée ou d’un pouvoir de le créer; il a, comme on l’a dit, «un jugement de sa nature et un sentiment de son artifice». Il se sent l’un de nous et, à la fois, il sent en lui quelque chose de plus universel. Telle est sa «pluralité», dirait M. Pierre Lasserre. Le «bien-être», la vie même, qu’est-ce pour lui, quand il ne saurait oublier que son corps est aussi l’abri de la Divine, quand une part des soins qu’il en prend, c’est pour elle? Si vous dites que l’intellectuel est égoïste, ajoutez que c’est à la façon des voués. Renan eût-il un peu sacrifié tous les siens à sa pensée (ce qui n’est pas vrai, tant s’en faut, il fut un fils, un mari, un père normaux), ce serait là un genre d’«égoïsme» tout semblable à celui d’un philanthrope qui, par dévouement à son œuvre, négligerait trop sa famille. Prétendez-vous qu’il a travaillé, non pour atteindre la vérité, mais pour se procurer d’agréables «sensations intellectuelles»? En ce cas, ne l’appelez pas intellectuel. Un penseur ne peut travailler pour son bonheur qu’en s’efforçant vers le vrai, comme un artiste vers le beau: sciemment penser le faux, raisonner mal, cela ne saurait lui procurer aucun plaisir. Et Renan a renoncé toutes les joies sensuelles: si quelque volupté s’attache à l’exercice de l’intelligence, il faudrait être bien inhumain pour lui reprocher de l’avoir goûtée. Est-il rien de plus noble, de plus permis que les passions de la raison?...

Laissons donc ceux que leur préjugé contre Renan prive d’une bienveillance, sans laquelle on ne saurait entendre une pensée complexe et qui s’exprime avec toutes les ressources des plus merveilleux artistes. Laissons aussi ces esprits plus géométriques que fins, que déroutent les politesses que l’auteur de la Réforme intellectuelle et morale a abondamment réparties à tout le monde. Une politesse achevée suppose toute une morale, et elle est la marque de la délicatesse d’esprit: une légende, mais pleine de sens, affirme que c’est en écoutant le chevalier de Méré que Pascal, qui avait peut-être retrouvé seul la géométrie, découvrit un monde d’idées qui, tout génial qu’il était, lui avait été jusque-là fermé. Et gardons-nous surtout de reprocher à Renan le souci qu’il a toujours montré des solutions opposées, le scrupule qu’il a eu de rien sacrifier de sa vérité, l’attention avec laquelle il s’est préservé de tout dogmatisme. Lui faire grief de ses «contradictions» partielles, en effet, c’est se méprendre du tout au tout sur le caractère, la nature même de son œuvre, et, du même coup, sur un des aspects les plus exquis de la pensée française.

CHAPITRE PREMIER
PLUS «CRITIQUE» QUE «PHILOSOPHE»

Table des matières

Sainte-Beuve ne s’est jamais soucié de composer une histoire de la littérature: il s’est contenté d’en élucider des détails, d’en étudier des morceaux, d’en examiner des moments, et il a ainsi contribué plus que personne à l’établir. Renan est, à ce point de vue, comparable à Sainte-Beuve; mais son effort s’est produit sur un plan beaucoup plus vaste, où c’est l’Histoire des origines du Christianisme et celle du Peuple d’Israël qui correspondraient à Port-Royal. Renan. n’est l’auteur d’aucune «somme». Son œuvre se présente comme une suite d’essais échelonnés selon le cours d’une longue vie de penseur, où il examine divers points déterminés et nous donne des conclusions immédiates, partielles, successives, dont, animé du meilleur esprit scientifique, il ne prétend jamais qu’elles soient définitives. Il nous laisse suivre le mouvement de sa pensée, la genèse de ses idées, et il ne nous en dissimule pas les états divers, non plus qu’il ne nous cache les corrections qu’il leur apporte: il pensait telle ou telle chose, mais, comme il n’a cessé d’améliorer son expérience intellectuelle, il en est venu, quand il a été mieux informé, à penser un peu autrement. Sans doute, il touche aux plus hauts problèmes, mais incidemment, et par une largeur d’esprit qui lui est naturelle. Et, de temps en temps, il fait son «examen de conscience philosophique», mais il ne s’est pas proposé de construire un système métaphysique et moral: il n’a voulu qu’apporter des matériaux bien préparés, bien confrontés et mesurés, à l’édifice commun. Ses «contradictions» de détail marquent son progrès: il faut y voir la preuve de sa sincérité, et l’on dirait presque de sa candeur.

D’autre part, l’homme qui a pu signer et publier à67ans, en n’y faisant que des réserves d’intensité, pour ainsi dire, un ouvrage comme l’Avenir de la Science, qu’il avait écrit à25, nous donne un exemple de stabilité rare. Sur le fond, Renan n’a pas varié. Sans doute, il a travaillé de toutes ses forces à saper les fondements de ce catholicisme qu’en même temps il a aimé, regretté comme un exilé sa patrie: nul n’en a mieux célébré la beauté, les bienfaits moraux et l’utilité sociale. «Sadisme» (car on l’a dit)? Mais non! Il estime que le catholicisme n’est pas vrai. et il le déplore, car il l’aimait: quoi de plus simple? Eût-il même été vers la fin de sa vie (selon le mot de Barrès dans son fameux livret) «franchement anticlérical dans sa conversation», quelle contradiction y aurait-il là? Son opinion, c’est celle de Sainte-Beuve (si renanien par certains côtés): «Le christianisme, de nos jours, a cessé d’être cru; mais il a été compris et senti: c’est ce qui le prolonge». (Notons au reste que l’inquiétude religieuse de Renan pourrait lui valoir certaines indulgences, s’il ne s’y était pas si visiblement complu.) Sans doute aussi, il a fait voir tour à tour l’utilité et les inconvénients du libéralisme et de l’absolutisme, vanté et dénigré la Révolution, que sais-je? C’est qu’il apercevait les horreurs et les grandeurs de la Révolution, les qualités et les défauts des divers systèmes politiques. Le premier devoir d’un critique est de voir clair. Grâce à Renan, une quantité de vérités partielles sont entrées dans notre patrimoine. Il s’est efforcé de découvrir ce qu’il y a de juste jusque dans les thèses opposées, et il n’a pas été de ceux qui s’efforcent de concilier à tout prix les antimonies de la réalité.

On ne saurait trop insister là-dessus. Renan n’est pas un «philosophe», un «métaphysicien»: c’est un «critique», et il ne s’est jamais donné pour autre chose: faut-il rappeler cette page de l’Avenir où, tel à peu près le vieux Malherbe, il s’écrie que ce qui importe, «c’est en mourant de pouvoir critiquer la mort elle-même»? Nul esprit n’a disposé d’un plus merveilleux pouvoir de se prêter pour épouser son objet, pour le pénétrer avant de le juger. Ah! quelle liberté, celle d’un Renan! Il ne se figure pas qu’il a trouvé la pierre philosophale, qu’il détient la vérité, et que cela le dispense de chercher des vérités: tout dogmatisme lui semble étouffant comme une prison, et mieux: endormant. «J’ai toujours pensé, pour ma part, que la critique pure est une manière bien plus efficace, pour réveiller les esprits, qu’une exposition dogmatique», écrit-il. Il n’a garde de s’enfermer dans un système: c’est par là qu’il déroute de bons esprits, de nos jours surtout où ce qui manque le plus, c’est justement l’esprit critique, et où ceux qui ne s’appliquent pas à juger avec le cœur et sentir avec la raison (ce qu’on appelle «avoir le sens de la vie») apprécient tout en le conférant, soit à une philosophie hautement donnée comme le commentaire d’une religion, soit à une doctrine embrassée mystiquement et devenue presque religion.

C’est ainsi que certains philosophes doctrinaires, examinant la «doctrine» de Renan, ont parfois oublié qu’ils avaient commencé par la bâtir eux-mêmes. Peut-être n’est-ce pas là un ouvrage impossible, mais il y faut bien des précautions. Renan n’est pas de ces penseurs qui regardent le monde du haut d’un dogme comme du sommet d’un phare dont ils se contenteraient de projeter le feu tour à tour sur les divers secteurs. Il voyage, si l’on peut dire, il change souvent de point de vue (et passe quelquefois de l’un à l’autre sans trop avertir, avouons-le); pour tout apercevoir de ce qui est humain, pour n’en rien perdre, il se place à différentes hauteurs et nous donne ses vues sur ce qui l’entoure sans se soucier de les ordonner dans une théorie universelle: si bien qu’on ne saurait étaler ses idées sur le plan le plus haut, celui de la métaphysique, sans en traduire la plupart: et voilà la difficulté.

D’ailleurs, en dépit des apparences, il n’avait pas l’esprit essentiellement métaphysique. On sait assez ses mots sur le temple où il se crut quand il découvrit la philosophie allemande. Mais peut-être ne fut-il pas très bien instruit de celle-ci tout d’abord. Au temps de sa jeunesse, on retenait surtout de Kant la Critique de la raison pure, et le penseur de Kœnigsberg passait pour avoir démontré le néant du philosophisme, comme dit Musset: le kantisme semblait une critique destructive de tout. Aussi lit-on dans les Souvenirs d’enfance et de jeunesse:

Le vif entraînement que j’avais pour la philosophie ne m’aveuglait pas sur la certitude de ses résultats. Je perdis de bonne heure toute confiance en cette métaphysique abstraite qui a la prétention d’être une science en dehors des autres sciences et de résoudre à elle seule les plus hauts problèmes.

Hegel, où les idées allemandes venaient aboutir, ne fut traduit que plus tard: au temps où il écrivait l’Avenir de la Science, Renan savait-il assez d’allemand pour le lire dans le texte original? Ce n’est pas facile. Il se peut qu’il n’ait connu Hegel durant assez longtemps, qu’à travers les adaptations de Cousin., Bernard et autres... «Hegel a du bon, disait-il dans ses derniers jours, mais il faut savoir le prendre: c’est un thé excellent, mais il ne faut pas mâcher les feuilles.» Sans doute, au temps de sa jeunesse, il ne l’avait pas humé si légèrement; toutefois, c’est moins du breuvage même que de son arome qu’il demeura toujours enivré. L’«infini», le «fini», cela revient dans son œuvre comme un thème musical. Mais il était bien loin de mettre au point ses idées transcendantes avec le même soin que ses idées sur les choses humaines, sur l’histoire de la société. On peut se demander si la philosophie du devenir fut jamais bien précise et nette dans son esprit, Eut-il, à proprement parler, une doctrine métaphysique? Inspiration vaudrait mieux peut-être, ou, pour employer sa propre expression, «intuition métaphysique».

Mais quoi! faut-il que tout penseur commence par se faire une métaphysique? En ce cas, nous n’aurons plus que des métaphysiciens. Bien habile qui saurait dire ce qu’est la philosophie. Si l’on veut, c’est penser, et l’on ne saurait relier deux faits dans son esprit, les connaître, sans en faire. Mais un Aristote n’est plus possible: la science n’avance plus que par des spécialistes dans chacune de ses branches, et la philosophie pure est devenue, elle aussi, une spécialité. A prendre le mot dans son sens particulier et en quelque sorte technique, Renan n’est pas en premier lieu un philosophe; encore une fois, il est un critique. Et combien de savants, de critiques de premier ordre n’ont été munis que d’un fonds assez flottant d’idées transcendantes, qu’ils avaient empruntées et plus ou moins adaptées à leur usage! Combien se sont contentés d’un déisme incertain!... Ce qui intéresse Renan, où il est incomparable par la finesse, la largeur, la puissance de son esprit et l’étendue de sa culture, ce sont les vastes vues sur le passé et l’avenir de la société. Il s’en référait pour le reste à la «philosophie allemande», sans trop préciser, et non comme à une ou à plusieurs doctrines bien délimitées et arrêtées, mais plutôt comme à un principe de mouvement, de vie. C’est pourquoi ses idées sur l’«infini» et ses rapports avec le «fini» ont toujours été un peu vagues. Il voyait surtout là une sorte de thème poétique, d’où il tirait son inspiration, son rythme, et qui lui donnait l’orientation générale de sa pensée.

... J’exagère peut-être. Mais c’est qu’on est las de voir tant de gens méconnaître le caractère de l’œuvre renanien. Ils le traitent comme ils feraient le Novum organum ou l’Ethica more geometrico demonstrata; ils rapprochent des phrases qui ont été écrites à quarante ans de distance pour dénoncer dédaigneusement des «contradictions», sans compter le fameux «flottement» du style. Mais regarde-t-on la philosophie de Montaigne du même point de vue que celle de Bacon? Reproche-t-on à Voltaire de n’avoir pas été Spinoza? Il a été Voltaire, et c’est tout autant. On se demande ce qui resterait de Sainte-Beuve si on le traitait comme on fait l’auteur des Drames philosophiques. L’œuvre de Renan contient de bien plus riches trésors qu’un système général du monde!


CHAPITRE II
RAISONS HISTORIQUES DE L’INCRÉDULITÉ DE RENAN

Table des matières

Dans un livre par ailleurs fort remarquable, M. Henri Massis a écrit contre Renan, sous le titre de Jugements, un réquisitoire où il déclare à chaque page que l’auteur de Caliban a menti assez bassement et à des fins intéressées en assurant que ce sont des raisons historiques et philologiques qui lui ont fait perdre la foi. Et qu’est-ce qui donne à supposer à M. Henri Massis que Renan est un menteur? C’est que M. Massis estime qu’on ne saurait montrer l’impossibilité du miracle (non plus, au reste, que sa possibilité) par des arguments d’ordre historique ou scientifique, par la critique des documents, non plus que par le témoignage de l’expérience: le miracle est une question d’ordre métaphysique.

Cela se prouve, en effet. Le savant part de ce principe que tous les phénomènes sont naturels; mais ce n’est là qu’une hypothèse, et que la science expérimentale est tout à fait incapable de confirmer comme d’infirmer, puisqu’elle ne peut que constater les faits et leurs «lois» immédiates, c’est-à-dire, pour prendre un langage cher à Massis, qu’elle ne peut atteindre que les causes efficientes, mais non les causes réelles. Les lois scientifiques sont fondées sur des statistiques. Admettons que la science observe un fait inexplicable: elle sera nécessairement impuissante à décider s’il l’est provisoirement, parce qu’on ignore encore la loi naturelle qui le commande, ou définitivement et parce qu’il est surnaturel. Renan déclare qu’il croira à la résurrection de Lazare, non seulement lorsqu’on aura constaté une autre résurrection dans de bonnes conditions scientifiques, mais quand on pourra reproduire le phénomène; ce qui est, en effet, la condition d’une connaissance scientifique. Mais en réalité, quand même la critique historique démontrerait que les récits d’événements miraculeux ont tous reposé «sur l’imposture ou l’incrédulité», comme il le veut, cela ne prouverait pas l’impossibilité absolue du surnaturel. Et celle-ci est indémontrable. En effet, on ne saurait nier un phénomène parce qu’il est unique, ni parce qu’on ne peut le reproduire scientifiquement. Tout phénomène est unique, et peut-être les phénomènes sont-ils le résultat d’une agitation confuse des atomes, des électrons; si cette agitation nous paraît régulière, n’est-ce point faute de l’avoir observée assez longtemps? La mémoire de l’humanité embrasse quelques milliers d’années; qu’est-ce là en comparaison de l’éternité? On sait bien que les chances au jeu s’équilibrent sur un certain temps et que la rouge sort aussi souvent que la noire; mais une «série» peut durer une heure: qui nous dit que l’humanité n’est pas dans une série qui dure depuis3.000ans? La foi ou l’incroyance au miracle repose donc sur l’opinion préalable qu’on a de sa possibilité ou de son impossibilité, c’est-à-dire sur une vue métaphysique qu’on s’est faite; et je remarque que Renan lui-même nous l’atteste, lorsqu’il écrit que, «plus on s’éloigne (dans le temps), plus la preuve d’un fait surnaturel devient difficile à fournir». En déclarant ainsi, sans y songer, que c’est la vérité d’un fait attesté par quelque témoignage qu’il faut établir, alors que c’en est au contraire la fausseté, il révèle qu’il a sur l’impossibilité du miracle une opinion a priori.

Très bien, et voilà Renan réfuté. Mais Leibnitz, qui pensait, avant Renan, qu’il peut y avoir du vrai jusque dans les opinions qui, d’ensemble, sont fausses, avait une prévention contre les réfutations! «Il faut, dit-il, qu’elles soient bien bonnes pour l’être assez». En fait, la philosophie ne progresse plus beaucoup sur le plan de la dialectique verbale. Elle ne se plaît plus guère aux controverses d’arguments qui enchantaient, au moyen âge, les docteurs de Sorbonne, Elle ne se présente plus comme une succession de duels à mort en quelque sorte, où les systèmes s’affronteraient comme des gladiateurs et périraient l’un par l’autre vaincu; mais bien plutôt comme une vaste conversation qui se poursuit à travers les âges, où chaque grand penseur, prenant la parole à son tour, se montre moins occupé à démolir ce qu’on a édifié avant lui, qu’à construire lui-même; moins soucieux de ce qu’il y a de faux dans les thèses de ses prédécesseurs, que de ce qui s’y trouve qui lui permette de pousser plus avant et, si j’ose dire, d’améliorer le record; c’est par ce qu’il apporte et par ce qu’il fait naître qu’un penseur nous semble valoir, aujourd’hui. Et, en fait, les systèmes meurent bien moins d’être réfutés dialectiquement que de se voir à la longue surpassés, «surclassés».... Ah! l’on sent de quel haussement d’épaules un disciple de M. Maritain doit accueillir ces considérations humbles, bergsoniennes!... Néanmoins, il faut bien dire que, pour nier la valeur des objections positives de Renan, M. Massis commence par les réduire à une sorte de concentré abstrait où se perd beaucoup de ce qu’elles ont de vivant.

Vous dites qu’en principe un miracle est possible? Mais un Renan contestera en fait chaque miracle, un à un, au nom de la «philologie», de la physique, de la médecine, et chacun d’eux ainsi semblera absurde, voire une bonne preuve de l’absurde. Puis il fera observer qu’«un seul enseignement de l’Eglise repoussé, c’est la négation de l’Eglise et de la révélation». «L’Eglise catholique, ajoute-t-il dans ses Souvenirs, s’oblige à soutenir que ses dogmes ont toujours existé tels qu’elle les enseigne, que Jésus a institué la confession, l’extrême-onction, le mariage, etc. Or, on constate que le dogme chrétien s’est fait, comme toute chose, lentement, peu à peu, par une sorte de végétation intime.» Dans la Bible, livre divin, «il ne doit se trouver aucune contradiction»: l’obligation est en effet absolue, de reconnaître vrai ce que rapportent les livres sacrés, intégralement, dans la lettre comme dans l’esprit. Or «il s’y trouve des fables, des légendes, des traces de composition tout humaine»; pourtant, «on n’est pas catholique si l’on s’écarte sur un seul de ces points de la thèse traditionnelle». Laissons aux savants versés dans ces matières le soin de déterminer la qualité technique de l’exégèse renanienne. Mais il ne faut pas croire qu’on anéantit la puissance de ces constatations-là par une discussion sur le plan de la métaphysique, en établissant que l’impossibilité du miracle ne saurait être démontrée absolument et que l’histoire n’est pas une science au sens d’Aristote.

En tout cas, il ne faut pas accuser Renan de mauvaise foi. Car la preuve de sa sincérité (s’il en est besoin) nous est offerte d’abord par ses lettres. M. Paul Souday a fait voir qu’elles confirment pleinement ses Souvenirs. Il suffit d’ouvrir sa correspondance pour constater que ses deux ans de philosophie au séminaire lui avaient laissé sa foi, et que c’est seulement après avoir étudié passionnément la philologie à Saint-Sulpice pendant deux autres années, qu’il annonça à Henriette qu’il ne croyait plus, et refusa le sous-diaconat. Et d’ailleurs reprenons les Souvenirs; il y explique parfaitement comment, à Issy, il mettait encore sur deux plans différents, pour ainsi dire, la philosophie profane et la théologie, et ne réalisait pas l’incompatibilité de ses opinions métaphysiques et du Dogme:

La contradiction des travaux philosophiques ainsi entendus avec la foi chrétienne ne m’apparaissait point encore avec le degré de clarté qui, bientôt, ne devait laisser à mon esprit aucun choix entre l’abandon du christianisme et l’inconséquence la plus inavouable.

Et plus loin:

Un éternel fieri, une métamorphose sans fin, me semblait la loi du monde. La nature m’apparaissait comme un ensemble où la création particulière n’a point de place et où, par conséquent, tout se transforme. Comment cette conception, déjà assez claire, d’une philosophie positive ne chassait-elle pas de mon esprit la scolastique et le christianisme? Parce que j’étais jeune, inconséquent, et que la critique me manquait.

Voilà l’explication: elle est toute psychologique; elle est toute naturelle. Il était jeune, inconséquent: cela peut arriver... «Certes, ma philosophie du fieri était l’hétérodoxie même, mais je ne tirais pas les conséquences», d’autant que, dit-il encore, «l’exemple de tant de grands esprits, qui avaient vu si profond dans la nature et qui pourtant étaient restés chrétiens, me retenait», l’exemple de Malebranche notamment. Et il aurait pu ajouter: l’exemple de mes maîtres d’Issy. Car la philosophie qu’ils enseignaient était justement celle qui a marqué la rupture de la métaphysique chrétienne et de la métaphysique profane: ce mécanisme où la Providence et le miracle n’ont vraiment pas de place. Elle ne les empêchait pas de croire, non plus qu’elle n’en empêcha tout d’abord Renan, et ce n’est pas un thomiste que cela pourrait étonner... Mais, avant de continuer, il faut exposer une question essentielle.

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Altersbeschränkung:
0+
Veröffentlichungsdatum auf Litres:
16 Januar 2025
Umfang:
90 S. 1 Illustration
ISBN:
4064066300869
Verleger:
Rechteinhaber:
Bookwire
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