Buch lesen: "Hygiène physique et morale des prisons"

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Auguste Bonnet

Hygiène physique et morale des prisons

De l'influence que les systèmes pénitentiaires exercent sur le physique et le mroal des prisonniers


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066334444

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE.

CAS DE FOLIE OU D’IDIOTISME QUI SE SONT MANIFESTÉS DANS LE PÉNITENCIER DE BORDEAUX.

CAS DE SUICIDE OU DE TENTATIVES DE SUICIDE QUI ONT EU LIEU AU PÉNITENCIER DE BORDEAUX.

DEUXIÈME PARTIE.


PREMIÈRE PARTIE.

Table des matières

DE L’INFLUENCE QUE LE SYSTÈME DE PENSYLVANIE EXERCE SUR LE PHYSIQUE ET LE MORAL DES PRISONNIERS.

Au moment où les Chambres vont être appelées de nouveau à l’œuvre de la réforme des prisons, il m’a paru convenable de publier le fruit de mes recherches et de mes méditations sur les systèmes pénitentiaires. J’ai pensé qu’on me saurait gré d’avoir étudié une question qui touche aux intérêts les plus chers de la société, et qui, mal comprise comme elle l’a été jusqu’ici, finirait peut-être par les cruellement froisser. Dans le cas actuel, d’ailleurs, il y a devoir en quelque sorte de profiter de la discussion dont l’emprisonnement individuel a été l’objet à la Chambre des députés, et de ne pas laisser passer inaperçus les documents nombreux qu’elle nous a procurés.

Naguère nous n’avions, pour apprécier les avantages et les inconvénients du mode de réclusion que le gouvernement propose d’adopter, que des statistiques venues des États-Unis d’Amérique, et qu’on a les plus fortes raisons de taxer de partialité. Aujourd’hui, au contraire, nous sommes riches des résultats que le régime cellulaire a produits en Angleterre, en Suisse, surtout dans notre pays; et c’est précisément parce que nous connaissons ces résultats, que je me crois en droit d’établir que le projet de loi sur les prisons ne réunit pas les conditions essentielles d’une bonne réforme pénitentiaire.

La difficulté, en effet, n’était pas d’isoler les détenus et de les empêcher de communiquer entre eux, mais de trouver un moyen qui, tout en s’opposant à leur promiscuité, n’eût pas d’effet fâcheux pour leur santé, et pût concourir d’une manière efficace à les rendre meilleurs.

Or, c’est ce qui n’a pas été obtenu encore; car, outre que les systèmes pénitentiaires, sans exception, exercent une influence nuisible sur l’esprit et le corps des prisonniers, il n’en est aucun qui atteigne le but de moralisation qu’on leur prête.

Il y a loin de là, sans doute, à ce que les partisans de l’isolement publient sur ses bienfaits, la nécessité d’en multiplier les essais; mais ce que j’avance, j’espère le prouver, et c’est pour faciliter l’intelligence des considérations auxquelles je vais me livrer, que je commencerai par rappeler que les systèmes pénitentiaires expérimentés jusqu’à présent sont au nombre de trois: le CONFINEMENT SOLITARY, le système d’Auburn et le système de Pensylvanie.

Le premier consiste dans l’emprisonnement solitaire de jour et de nuit, sans travail, sans relations aucunes, au milieu d’un isolement absolu;

Le second, dans l’emprisonnement solitaire pendant la nuit, joint au travail en commun pendant le jour, sous la. séparation morale du silence;

Le troisième, dans l’emprisonnement solitaire de jour et de nuit, avec travail régulier et rapports quotidiens du détenu avec ceux qui deviennent ses supérieurs (médecin, directeur, aumônier, surveillants, etc.).

Le premier essai du confinement solitary fut fait à Auburn (état de New-York), en 1821; on l’introduisit successivement ensuite dans les prisons du Maryland, du Maine, de la Virginie et de New-Jersey; partout il eut les résultats les plus désastreux. A Auburn, sur quatre-vingts détenus, plusieurs moururent, beaucoup perdirent la raison; les autres étaient si hâves, si décharnés, si évidemment menacés d’une fin prochaine, que les magistrats effrayés, repentants peut-être d’avoir autorisé l’application d’un régime si barbare et si meurtrier, leur firent sur-le-champ la remise du restant de la peine qu’ils avaient à subir.

Les effets déplorables de ce système durent naturellement porter à lui en substituer un qui fût à la fois plus doux et aussi capable de parer aux inconvénients de la réclusion collective. Ce fut alors qu’à Auburn même on mit en pratique celui qu’on y suit maintenant, c’est-à-dire l’emprisonnement solitaire pendant la nuit, avec travail en commun pendant le jour, sous la séparation morale du silence. Ce régime séduisit dès l’abord; il parut généralement réunir toutes les conditions de répression et de moralisation que réclame la société. Aussi ne tarda-t-il pas à être établi: en Amérique, à Sing-Sing (New-York), à Baltimore (Kentucky), à Boston (Massachussetts), à Columbus (Ohio), à Thomaston (Maine), à Francfort (Kentucky), à Nashville (Tenessee), à Bâton-Rouge (Louisiane), à Washington (district de Columbia), à Wethersfield (Connecticut); en Europe, à Berne, à Saint-Gall, à Lausanne, à Genève, et dans quelques maisons de détention françaises où il est imparfaitement suivi.

Néanmoins, et presque dans le même temps, il y eut des villes où l’on pensa qu’il suffisait de modifier le confinement solitary, et qu’en ajoutant à l’isolement de jour et de nuit le travail et l’avantage de communiquer avec- les employés de la prison, on atteindrait plus sûrement le but désiré que par le système du silence. C’est ce régime, qui est suivi à Cherry-Hill et à Pittsburg (Pensylvanie) , qu’on cherche à introduire en France, et qui est en ce moment observé à Bordeaux.

Dans l’état actuel des choses, par conséquent, on ne serait divisé, au sujet de la réforme des prisons, que sur la préférence à donner, soit au système d’Auburn, soit au système de Pensylvanie, et encore, comme les économistes envoyés de Paris en Amérique se sont hautement prononcés pour celui-ci et que le gouvernement l’a exclusivement adopté, il en résulte que la question pour nous se réduit en quelque sorte à savoir si l’isolement avec travail n’exerce pas d’influence pernicieuse sur l’organisme, et s’il jouit en réalité des avantages moraux qu’on lui attribue: or, c’est sur ces deux points que je me propose d’insister.

Une première chose que je ferai observer concernant le système pensylvanien, c’est qu’il ne diffère du confinement solitary que par le travail, les rapports journaliers des détenus avec les employés de la prison, et que ces deux correctifs sont loin de le dépouiller de tous les inconvénients qui se rattachent à l’isolement absolu.

Pour ce qui est, en effet, des travaux auxquels on a la faculté de se livrer dans une cellule étroite, souvent assez obscure, ils sont nécessairement de nature sédentaire, n’exercent que peu ou point le corps, et partant ne le prémunissent pas suffisamment contre les causes débilitantes qui réagissent sur lui.

A Cherry-Hill, où les cellules du rez-de-chaussée s’ouvrent chacune dans une cour, et où celles du premier étage sont, ou plus vastes, ou doublées, les détenus peuvent s’occuper de menuiserie, d’ébénisterie, de serrurerie, etc.; mais dans les pénitenciers tels que celui de Bordeaux, il n’y a de possible que le filage, le tricotage, le tissage, la cordonnerie, la coulure, etc. Ces professions, dans la vie privée, finissent par nuire à la santé lorsqu’on s’y adonne exclusivement d’un bout de la journée à l’autre, et surtout qu’on habite des appartements bas, humides et mal espacés. A plus forte raison en sera-t-il ainsi dans les établissements où les prisonniers, n’ayant pour perspective que les quatre murs qui les renferment, et tourmentés par les remords, l’ennui, l’impossibilité de se soustraire à une longue détention, sont naturellement portés à la tristesse et au découragement. On a dit que la solitude stimulait singulièrement l’intelligence, et lui permettait de prendre une activité et un développement qu’on n’aurait pas même soupçonnés. Cela s’est vu quelquefois, à la suite de la solitude volontaire et dans les lieux salubres; mais de l’isolement forcé, jamais. Nous attendons du moins qu’on en cite des exemples.

D’un autre côté, on ne naît ni tailleur, ni fileur, ni cordonnier, et les détenus qui n’ont pas de profession de cette nature, ou si l’on aime mieux, d’état sédentaire, auront besoin qu’on leur en enseigne un. Le fera-t-on? on le dit; quant à moi, j’en doute fort, et je me fonde sur la difficulté même de la chose. Un métier ne s’apprend pas dans une heure, un jour, une semaine; il faut souvent plusieurs mois, des années entières. On serait tenu d’ailleurs d’avoir pour cela des maîtres: ces maîtres voudraient être rétribués, et le gouvernement reculerait probablement devant la dépense qu’une pareille mesure nécessiterait. Il en sera, sous ce rapport, des pénitenciers français comme de celui de Cherry-Hill, où les détenus qui n’ont pas d’état ont à se créer, seuls, sans l’intermédiaire de personne, une occupation quelconque.

Ces réflexions, qui furent communiquées aux Chambres en 1844, n’étaient pas connues sans doute de M. Lelut, lorsqu’il composa le rapport qu’il a lu à l’Académie des sciences morales et politiques et dont il vient de publier les conclusions dans la Gazette médicale, car il est plus que probable qu’il aurait senti la nécessité de ne pas les laisser passer inaperçues et de chercher à en diminuer la portée.

Toutefois, comme il n’a pas craint d’affirmer à messieurs ses collègues: — que le travail en cellule peut être très-varié, qu’il est facile d’en fournir à tous les détenus, que dans les pénitenciers de Montpellier, de Bordeaux, de Tours, le travail, organisé sur une grande échelle, anime toutes les cellules, et donne lieu à des produits remarquables en même temps qu’à des résultats importants pour le budget de la prison; je lui ferai observer qu’il a été on ne peut plus mal renseigné sur ces divers points au sujet de notre maison de détention.

Si M. Lelut, en effet, au lieu de se borner à interroger les employés de l’établissement, avait consulté les comptes rendus des séances des sessions du conseil général de la Gironde, il aurait vu:

Qu’en 1844, M. le préfet exposait au conseil: «que l’apprentissage est pour ainsi dire impossible pour le plus grand nombre, car c’est aussi le plus grand nombre des détenus qui n’ont pas de profession susceptible d’être exercée dans une cellule.»

Qu’en 1845, le préfet et la commission du conseil, chargés de ce qui a trait à la prison, exprimaient le regret: «qu’il ne fût pas toujours possible de procurer de l’ouvrage aux prisonniers.»

Qu’en 1846, on n’était pas plus avancé, et que le produit du travail avait été jusque-là si insignifiant, que l’idée n’était encore venue à personne de s’en étayer.

Voilà la vérité pour le pénitencier de Bordeaux, relativement aux professions et aux résultats pécuniaires qu’on en obtient. Pour ce qui est des prisons de Montpellier et de Tours, je ne suis pas en mesure de me prononcer à leur égard, mais tout me porte à croire que l’organisation du travail y a rencontré les mêmes obstacles, j’oserai dire les mêmes impossibilités.

Si les travaux manuels ne sont qu’un moyen précaire de neutraliser l’influence nuisible que l’isolement exerce sur l’économie, les rapports des détenus avec leurs supérieurs sont tout aussi illusoires.

Le projet de loi a beau nous dire que le médecin et l’instituteur devront visiter une fois par semaine chaque prisonnier, cela sera matériellement impossible, et voici pourquoi:

Les pénitenciers, à l’avenir, contiendront cinq cents détenus. Le moins qu’on pourra faire en visitant ces derniers, sera de passer avec eux cinq minutes. Or, cinq minutes multipliées par cinq cents, font deux mille cinq cents minutes, et deux mille cinq cents minutes, quarante-une heures quarante secondes. Mais, dira-t-on, le projet de loi n’exige pas que tous les prisonniers soient vus dansla même journée; il entend simplement que chacun d’eux recevra une fois par semaine la visite du médecin et de l’instituteur. Eh bien! dans cette hypothèse, il y aurait encore une matérielle impossibilité, car, pour que les employés dont il s’agit pussent voir individuellement cinq cents prisonniers dans le courant de la semaine, il faudrait qu’ils en visitassent une portion chaque jour, et cette portion ne saurait être moindre de quatre-vingt-trois ou quatre-vingt-quatre. Or, quatre-vingt-quatre, multipliés par cinq minutes, font quatre cent vingt minutes, et quatre cent vingt minutes, sept heures. Leurs visites, par conséquent, prendraient quatorze heures de la journée, et si l’aumônier venait, lui aussi, à vouloir s’entretenir avec ses ouailles, il en résulterait que sur vingt-quatre heures, il y en aurait vingt-une de régulièrement consacrées à cette seule besogne. On pourrait m’objecter, il est vrai, que si ces employés visitaient en même temps chacun une série de prisonniers, l’accomplissement de leur tâche ne nécessiterait en tout que sept heures; mais ici la chose, pour être possible, ne serait guère plus réalisable, car il n’est pas à présumer qu’on trouvât un médecin, un instituteur et un aumônier qui eussent assez de loisirs pour accorder sept heures par jour aux hôtes du pénitencier.

En admettant donc que les principaux employés de la prison fussent libres de disposer de toutes les heures de la journée, il leur serait impossible de visiter chaque détenu une fois par semaine; à plus forte raison ne le pourront-ils pas, s’il n’y a, comme le porte le projet de loi, que deux heures par jour de réservées, non-seulement pour leurs propres visites, mais encore pour celles des personnes charitables, des sociétés de patronnage et des parents, y compris l’instruction scolaire, morale et religieuse, l’exercice du culte, les lectures, les promenades. Et puis, que veut-on que produise un entretien de quatre ou cinq minutes par jour? A qui fera-t-on croire que quelques paroles banales et jetées au hasard suffiront pour consoler et améliorer un criminel? Il n’en sera rien assurément, et en définitive ce moyen de distraction et de moralisation dont on fait tant de bruit, m’a tout l’air d’une déception, mise en avant pour diminuer ou soustraire aux yeux du public ce que le régime cellulaire a en réalité de cruel et de pénible à supporter.

Le travail et le rapport des détenus avec leurs supérieurs sont loin, comme on voit, d’ôter à l’isolement absolu les inconvénients qu’on lui a reprochés, et qui le firent rejeter dès le principe; ils le rendent un peu moins dangereux: voilà tout.

Ainsi donc, au lieu de s’en laisser imposer par les éloges qu’on prodigue au système de Pensylvanie, il ne faut pas perdre de vue qu’il n’est qu’une simple-modification du confinement solitary, et qu’il n’y a entre eux d’autre différence que celle du degré.

Il ne faut pas perdre de vue non plus que les partisans de ce système ne s’étayent, en quelque sorte, que des résultats qu’il aurait fournis à Cherry-Hill, et qui se trouvent consignés dans les rapports que le docteur Franklin Bache et les inspecteurs des pénitentiers américains adressèrent au sénat des États-Unis en 1857 et en 1858. Indépendamment, en effet, que ces rapports avaient pour but de faire prévaloir la règle de Philadelphie sur celle d’Auburn, et qu’il faut n’accueillir qu’avec beaucoup de réserve les publications qui ont été rédigées sous l’influence d’une idée préconçue, tout y porte l’empreinte d’une exagération si grande, qu’on se sent, malgré soi, enclin à en suspecter la véracité.

Pour donner une idée, au reste, du degré de confiance que méritent les rapports en question, il suffira de dire qu’ils nous présentent le régime cellulaire comme exerçant une influence si favorable sur l’organisme, que plusieurs détenus entrés malades à Cherry-Hill, s’y seraient promptement rétablis; que d’autres y auraient recouvré la raison, et que tous s’y trouvaient bien de la solitude, ou la supportaient, sinon sans peine, du moins avec facilité. On y voit aussi que la mortalité dans ce pénitencier n’est que de 2 1/2 pour cent, que les rares cas de folie qui s’y sont développés dépendaient de causes étrangères à l’isolement, et que la réclusion cellulaire influe si peu sur la santé, que parmi les sujets les mieux portants figuraient ceux qui étaient depuis longtemps en prison.

Eh bien! pendant que MM. les inspecteurs et M. le docteur Bache affirmaient toutes ces belles choses officiellement, celui-ci était obligé de convenir, dans son journal, d’une part: que l’emprisonnement individuel dispose à la folie, et qu’on rencontre généralement plus d’aliénés dans les pénitenciers que dans les anciennes prisons; de l’autre, qu’il se développe de nombreuses maladies à Cherry-Hill, et que ces maladies sont: au printemps, des fièvres intermittentes; en été, des diarrhées; en hiver des catarrhes, des rhumatismes, et dans toutes les saisons, des scrofules, des dyspepsies, des affections de poitrine, compliquées pour la plupart de dérangement d’estomac et d’entrailles.

Il avance encore que quelques détenus avaient tellement souffert du froid dans leurs cellules, qu’ils auraient eu les mains gelées.

Ce n’est pas tout, des relevés pris sur les registres mêmes de l’établissement ont procuré la certitude qu’au lieu de quelques cas de folie, dont parlent M. Bache et les inspecteurs, il y en aurait eu 106 depuis 1829 jusqu’en 1841, et, pour qu’on ne puisse pas les révoquer en doute, voici l’ordre dans lequel ils se sont développés:


J’ajouterai, à l’appui de ces réflexions, que M. Charles Dickens, qui a visité tout récemment le pénitencier de Philadelphie, en fait une peinture qui ne ressemble en rien à celle que nous en ont tracée les commissaires du gouvernement. Il y a bien rencontré ce nègre qui répond, quand on lui demande lequel vaut mieux du pénitencier ou de l’ancienne prison: C’est comme si vous me demandiez si le soleil ressemble à la lune. Mais à côté de cet hypocrite ou de cet homme exceptionnel, il n’a vu que des malheureux dont l’état déposait hautement contre le genre de détention qui leur était infligé.

M. Dickens, il est vrai, n’a pas de caractère officiel, il n’est pas renommé entre les économistes et les philantropes de l’époque, mais, en revanche, son jugement n’a pu être faussé par aucun intérêt d’amour-propre, de système ou de position, et cette circonstance, à mon avis, est une raison puissante de croire à ce qu’il nous raconte du pénitencier de Philadelphie. D’un autre côté, on aurait tort de se figurer que l’auteur de Pickwick-Club et de la boutique de bric-à-brac, comme l’a désigné ironiquement M. Gustave de Beaumont, à la Chambre des députés, le 25 avril 1844, soit un homme sans consistance et sans valeur dans son pays. L’Angleterre s’enorgueillit de ses productions; chacun à Londres rend justice à ses nobles qualités. Quant au fragment de ses œuvres, que le Magasin Pittoresque a reproduit et qui est intitulé : Une visite dans un pénitentiaire américain, je ne connais rien de plus touchant et qui aille plus à l’âme que ce petit opuscule. Tout y porte d’ailleurs le cachet de la candeur, de la sincérité, et ce n’est pas aller trop loin que d’avancer qu’on n’a nulle part tracé une peinture plus exacte des effets de la réclusion cellulaire.

Ces effets, quoi qu’on en dise, ne sont pas tels qu’on se plaît à nous les présenter: l’état déplorable de nos prisons, la démoralisation qui y règne, l’horrible propagande qu’on y prêche, ont dû nécessairement inspirer le désir de les réformer. Mais dans l’ardeur qu’on a mise à trouver un moyen d’y parvenir, on n’a songé qu’à une chose: le besoin de remédier aux dangers de la promiscuité. Les hommes même du plus haut mérite ont cédé à l’entraînement général, et n’ont presque pas tenu compte de l’influence fâcheuse que l’isolement exerce sur le physique et le moral des détenus.

L’expérience a prouvé depuis longtemps que les individus renfermés, soit dans des cachots obscurs, soit dans des lieux humides, mal aérés, et où la lumière ne pénètre qu’avec difficulté, y deviennent constamment pâles, faibles et languissants; ils s’étiolent comme les plantes privées de l’action vivifiante des rayons solaires. Au fur et à mesure que leur détention se prolonge, la décoloration de la peau augmente, des engorgements glanduleux se manifestent, et les sujets les plus robustes finissent souvent par être atteints de scrofules, de tubercules, de scorbut, de diarrhées, d’hydropisie, etc.

Les deux premières de ces affections surtout s’y montrent en grand nombre, en si grand nombre même qu’elles formeraient à elles seules plus de la moitié des maladies qui se développent dans les maisons centrales. Il est vrai que quelques médecins prétendent qu’elles sont alors le résultat d’une disposition héréditaire plutôt que de la réclusion, qui n’aurait, d’après eux, que peu ou point d’influence sur leur production. Mais, outre que cette assertion se trouve contredite par l’observation de tous les temps et par la presque totalité des hommes remarquables dans notre art, il résulte des recherches de M. le docteur Fourcault , au sujet de l’état sanitaire habituel des prisons de Fontevrault et de Poissy, que les écrouelles et les tubercules pulmonaires s’y manifestent pour l’ordinaire chez des individus qui étaient bien portants avant leur arrestation, et qui n’offraient, par conséquent, aucune raison de les présumer porteurs d’un vice héréditaire.

Ou, s’il en est ainsi dans ces établissements, pourquoi en serait-il différemment ailleurs? Pourquoi, par exemple, les pénitenciers où la règle de Philadelphie est rigoureusement suivie seraient-ils plus privilégiés qu’eux? A qui fera-t-on croire que la réclusion de jour et de nuit dans des cellules étroites, humides et où l’air ne se renouvelle qu’imparfaitement, n’aura pas des inconvénients tout aussi grands? Nous savons d’ailleurs ce qui se passe à Cherry-Hill; les renseignements que nous possédons aujourd’hui ne permettent pas de douter que la solitude profonde où s’y trouvent les détenus ne leur soit infiniment plus funeste, sous le rapport de la santé, que le mode d’emprisonnement dont on a usé jusqu’ici.

Et qu’on ne vienne pas nous opposer les statistiques que les commissaires du gouvernement ont publiées, car ces statistiques ont le défaut de nous venir de pays lointains, et d’y avoir été recueillis par des personnes plus ou moins intéressées à faire prévaloir le régime pénitentiaire qui nous occupe. Il n’en est pas une où ne perce le désir non équivoque de servir une opinion.

Ainsi, pour ce qui concerne Cherry-Hill, on cite avec complaisance. ce qui, dans les écrits du docteur Bache, parait favorable à l’isolement; mais on nous laisse ignorer que ce médecin, malgré sa prédilection marquée pour la règle de l’établissement auquel il était attaché, avoue que la réclusion solitaire dispose à la folie, et que les cellules sans préaux exercent constamment une influence très-fâcheuse sur l’esprit et le corps des détenus .

On nous parle de ce nègre qui se trouve si bien entre quatre murailles; mais on ne nous dit pas que les compagnons d’infortune de ce nègre maudissent leur triste existence à chaque instant du jour et de la nuit, que plusieurs cherchent à se la ravir, que d’autres ont été si heureux dans leurs cellules, qu’ils ont perdu la raison ou la faculté d’exprimer intelligiblement leurs pensées.

Se déclare-t-il des cas de folie dans un pénitencier, on emploie toutes les ressources du talent et de l’esprit, ou, si l’on aime mieux, d’une diplomatie fine et déliée pour en affranchir l’établissement. Ici, c’est un homme qui avait donné des signes d’aliénation avant d’y entrer; là, un ivrogne dont les facultés avaient déjà éprouvé un commencement d’altération et d’abrutissement; plus loin, un criminel que les remords ont privé de la raison; ailleurs, on qualifie d’hallucination des cas véritables de folie, etc. .

Quelle foi, quelle importance peut-on, je le demande, ajouter à des documents présentés dans cet esprit et avec cette impartialité ? Évidemment on n’a voulu, on n’a eu pour but que l’exaltation d’un système. La préoccupation des dangers de la réclusion collective est telle, qu’on ne voit de motifs de sécurité et de confiance que dans les pénitenciers pensylvaniens. Sans eux point de réforme; et, soit conviction, soit enthousiasme, on va jusqu’à nous dire que les prévenus seront les premiers à désirer d’y être renfermés; que c’est le paradis après l’enfer; qu’ils témoignent des lumières et de la philantropie de l’époque; qu’ils sont moins une peine qu’un enseignement; qu’on y répugne à l’emploi des châtiments physiques pour n’aspirer qu’à la régénération du coupable; qu’on n’y touche pas au corps, pour aller droit à l’âme; qu’on y frappe juste plutôt que fort; que l’isolement part de cette idée vraie, que la solitude amène la réflexion, et la réflexion le repentir, ce qui, en réalité, constitue bien un système pénitentiaire (pœnitere); «que l’homme qui est seul se crée des relations par les objets qui l’entourent: le nuage fuyant au loin, le chant des oiseaux, le bruit du vent, un rayon du soleil, tout cela parle à son âme un langage mystérieux et divin; il s’élève alors jusqu’aux choses saintes, et seul, dans le sanctuaire de sa pensée, il trouve pour louer Dieu des mélodies que le monde ne fournit pas aux plus chers de ses enfants.»

Rien ne prouve mieux que ces paroles combien les préoccupations systématiques peuvent influer sur les meilleurs esprits, elles les amènent souvent à croire aux invraisemblances les plus grandes et il de matérielles impossibilités. Toutefois, puisqu’on veut absolument que les pénitenciers pensylvaniens soient des lieux de quiétude et de bonheur, citons un ou deux passages de la description que M. Charles Dickens a faite de celui de Cheny-Hill:

«Ces couloirs solitaires et le morne repos qui y règne sont affreux à contempler. De temps à autre on entend le bruit monotone du métier du tisserand ou le marteau du cordonnier, mais les murs épais et la lourde porte du cachot étouffent bien vite ce bruit, et le silence vous pèse plus lourdement encore sur le cœur!,..

» Tout prisonnier qui franchit le seuil de cette triste demeure a la tète recouverte d’un capuchon noir. C’est dans ce sombre linceul, emblème du rideau tiré entre lui et le monde des vivants, qu’il est conduit à la cellule d’où il ne doit plus sortir avant le jour fixé par la sentence. Iln’entend plus jamais parler de sa femme, de ses enfants, de sa maison, de ses amis, de la vie, de la mort d’une seule créature. A l’exception des officiers de la prison, il ne voit pas un être humain; il n’entend plus le son de la voix humaine; il est enterré vivant pour être déterré après tant d’années révolues; mort tout ce temps, mort à toutes choses, hors aux délirantes rêveries, aux angoisses du désespoir.

» Son nom, son crime, le terme de son supplice, sont ignorés, même du gardien qui lui fait passer sa nourriture de chaque jour à travers un guichet. Le numéro inscrit au-dessus de la porte de sa cellule et dans le registre tenu par le gouverneur de la prison, registre dont le chapelain a un double, voilà le seul index de son histoire. A l’exception de ce chiffre, personne ne tient compte de son existence. Il n’a aucun moyen de savoir, jusqu’à l’heure de sa sortie définitive, dans quelle partie de la prison est située la cellule où doivent s’écouler peut-être dix longues années de sa vie. Il ne sait pas davantage quel homme habite près de lui; il ignore même si, durant les interminables nuits d’hiver, il existe un être humain dans son voisinage. Il peut se croire jeté dans quelque coin obscur et désert de l’immense geôle, séparé par des murs, des passages, des grilles, de son plus proche voisin de captivité .»

Il importe de dire aussi que cet écrivain affirme que la plupart des détenus qui lui furent présentés étaient dans un état de pâleur, de faiblesse et d’amaigrissement remarquables. L’un d’entre eux avait l’air d’un spectre; d’autres ressemblaient à de véritables automates, etc.

Il affirme encore que le système nerveux et l’intelligence reçoivent presque toujours une atteinte profonde de la réclusion cellulaire prolongée. Le plus grand nombre des prisonniers lui parurent atteints d’un tremblement nerveux, qui les empêchait de signer leur nom; quelques-uns étaient devenus à peu près sourds.

En supposant, au reste, que les faits qu’il a avancés n’eussent pas ce cachet d’authenticité et de sévérité d’observation qui permet seul d’établir une conviction, je rappellerai que les documents recueillis à Cherry-Hill, dont on s’étaie le plus, émanent du docteur Bache, des inspecteurs, des directeurs du pénitencier, et que ces messieurs, puisqu’il faut parler net, ne méritent aucune confiance.

M. Bache, parce que, d’une part, il écrit au sénat que la réclusion solitaire est d’une innocuité complète, et que, de l’autre, il lui expose que si l’on n’ajoute pas à chaque cellule une petite cour de vingt à trente pieds de long, l’isolement, même tempéré par le travail, exercera constamment l’influence la plus fâcheuse sur l’esprit et le corps des prisonniers. L’une de ces assertions est nécessairement contraire à la vérité .

Les inspecteurs, parce qu’ils affirmaient au sénat, en 1858, qu’il fallait avoir une assurance peu commune pour prétendre qu’il y eût des aliénés au pénitencier de l’Est, alors qu’on y en comptait en ce moment dix-huit, dont dix avaient perdu la raison après un séjour moyen de cinq mois, et huit après une détention de deux ans ;parce que leurs sixième et septième rapports se contredisent et s’annulent réciproquement ; parce qu’après avoir nié obstinément qu’il y eût des fous à Cherry-Hill, ils avouent, dans leur neuvième rapport, que, depuis 1829 jusqu’en 1837, il y a eu chaque année des cas d’aliénation mentale ; parce que tandis-qu’ils constataient, pour l’année 1859, un état sanitaire satisfaisant, la société de Boston publiait de son côté que, sans compter soixante-treize cas de maladies qui existaient antérieurement à l’entrée des condamnés, il y en avait 196 de graves, ce qui donne un malade sur deux détenus; parce qu’enfin M. Elvée, membre du comité législatif et du comité investigateur, nous a dévoilé, dans son histoire du pénitencier de l’Est, la partialité et l’inexactitude de leurs rapports.

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Veröffentlichungsdatum auf Litres:
15 Januar 2025
Umfang:
178 S. 14 Illustrationen
ISBN:
4064066334444
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Bookwire
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