Buch lesen: "Salon d'Horace Vernet"
Antoine Jay, Étienne de Jouy
Salon d'Horace Vernet
Analyse historique et pittoresque des 45 tableaux exposés chez lui en 1822

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066335762
Table des matières
PRÉAMBULE.
[N°I.]
LE TABLEAU.
[ N° II. ]
LE TABLEAU.
[ N° III. ]
[ N° IV. ]
LE RÉCIT.
LES DEUX TABLEAUX.
[N°. V. ]
LE TABLEAU.
[ N° VI. ]
LE TABLEAU.
[N° VII.]
LE PORTRAIT.
[N° VIII.]
LE PORTRAIT.
[ N° IX. ]
LE TABLEAU.
[ N° X.)
LE PORTRAIT.
[ N° XI. ]
LE TABLEAU.
[ N° XII. ]
[ N° XIII. ]
LE TABLEAU.
[ N° XIV.
LE TABLEAU.
[ N os XV et XVI. ]
[ N° XVII. ]
[ N° XVIII. ]
[ N° XIX.]
LE TABLEAU.
[ N° XX.]
LES DEUX TABLEAUX.
[ N o XXI. ]
LE TABLEAU.
[ N° XXII. ]
LE TABLEAU.
[ N os XXIII, XXIV, XXV, XXVI, XXVII, XXVIII. ]
XXIII. Scène du Misanthrope. L’assemblée.
XXIV. Dénouement du Festin de Pierre.
XXV. Scène de l’École des Maris.
XXVI. Scène du Cocu Imaginaire.
XXVII. Scène de l’École des Maris.
XXVIII. Scène des Précieuses Ridicules.
COUP-D’OEIL
[N° XXIX.]
LE TABLEAU.
[ N° XXX. ]
[ N° XXXI. ]
LE PORTRAIT.
[ N° XXXII. ]
LE TABLEAU.
[N° XXXIII.]
[N os XXXIV et XXXV.)
LES TABLEAUX.
[N° XXXVI.]
[N° XXXVII.]
LE TABLEAU.
[N° XXXVIII.]
LE TABLEAU.
[N° XXXIX.]
[N° XL.]
LE TABLEAU.
[N° XLI.]
LE TABLEAU.
[ N° XLII.]
[N os XLIII, XLIV, XLV, XLVI. ]
XLIII. — Un Moulin, sur les côtes de Gênes.
XLIV. Soleil couchant sur la mer.
XLVI. Une plage. Effet de soleil couché.
[N° XLVII.]
[ N° XLVIII. ]
LE TABLEAU.
[N° XLIX.]
[ N° L. ]
LE TABLEAU.
COUP-D’OEIL GENÉRAL SUR LE SALON DE M. HORACE VERNET.
SUPPLÉMENT.

PRÉAMBULE.
Table des matières
L’ÉCOLE de Peinture française, guidée par un. grand Maître, avait retrouvé toute la pureté des formes, toute la sagesse, toute la grâce antique. La science du dessin, la vigueur du coloris, s’étaient, comme par miracle, combinées avec la beauté de l’expression, avec le goût et la simplicité des conceptions premières. La même École avait vu se former sous le même maître les Gérard, les Girodet, les Gros, les Guérin, les Prudhon et les Hersent: genres de talent si remarquables en eux-mêmes et si prodigieux par leur diversité.
Tandis qu’un général français passait les Alpes comme Annibal; tandis que nous gagnions autant de victoires en vingt-cinq ans, que les Romains en plusieurs siècles, nos peintres nous donnaient un autre empire; la pensée philosophique du Poussin, les heureux contours du Corrège, le goût gigantesque de Buonarotti, la délicate et tendre simplicité de Raphaël et du Guide renaissaient au sein de la même école sur les toiles de nos Musées.
Ce n’est pas tout: la même chaleur fécondait des talens d’un autre genre. L’école de Lyon donnait à cette imitation de la nature, si recherchée des Flamands, quelque chose de naïf, de noble et d’intéressant: les Révoil prêtaient les charmes d’une touche fidèle et brillante à ce qu’il y a d’aimable et de gracieux dans les souvenirs de l’ancienne France: heureuse illusion, permise seulement aux beaux-arts qui vivent de mensonge, et qui devient pour eux une espèce de Mythologie.
Dans un ordre bien plus élevé, mais aussi nouveau, M. Horace Vernet annonçait à la fois la facilité de pinceau de Sébastien Bourdon, la fougue et le coloris de Rubens, cette étude anatomique du plus noble des animaux, étude qui distingue son père, et cette touche délicate, cette observation de la nature physique qui caractérisaient son aïeul. Déjà plusieurs morceaux d’un talent supérieur avaient laissé deviner son aptitude à saisir les émotions de la vie militaire, les scènes tumultueuses des camps, les convulsions de la nature, en un mot tout ce qui élève l’ame et tout ce qui l’agite.
Les dernières expositions avaient accoutumé le public français à des chefs-d’œuvre; il en attendait de nouveaux à l’exposition de 1822, qui avait été retardée d’une année entière. Il a vu avec dépit et surprise les efforts malheureux de quelques hommes de talent, et l’insignifiance d’un grand nombre d’ouvrages. Il a remarqué avec une inquiétude mêlée de dédain, plusieurs productions empreintes du malheureux cachet des Boucher, des Vanloo, une innombrable collection de portraits, parmi lesquels deux seulement sont dignes du pinceau célèbre qui les a tracés. Artistes, littérateurs, gens du monde: tous ont dû s’effrayer de la destinée de l’art en France; tous se sont demandé si parmi tant de décadences, il fallait aussi compter celle de la peinture; si le génie des arts et le génie des armes avaient fui d’un même essor; si toutes nos gloires avaient trouvé le même tombeau.
Dans ce Musée, siriche de cadres et si pauvre de tableaux, quelques-uns avaient néanmoins fixé l’attention; et dans ce petit nombre s’en trouvait un de M. Horace Vernet, le seul que le plus fécond de nos peintres eût exposé cette année aux Salons du Louvre. Ce Tableau, hommage pieux adressé par le petit-fils à la mémoire de son aïeul, ne semblait placé au milieu de tant de productions insipides, que pour piquer la curiosité publique. Qu’était devenue cette heureuse et brillante rapidité de pinceau qui distinguait ce jeune artiste? D’où pouvait naître ou cette paresse inexcusable ou cette stérilité subite? Notre histoire avait-elle perdu le charme pittoresque dont il s’était fait l’heureux interprète; ce talent souple et plein d’éclat qui avait habilement reproduit nos triomphes, n’avait-il pu leur survivre, et s’était-il évanoui tout-à-coup!
Telles étaient les questions qu’on s’adressait, à l’ouverture du Salon; mais bientôt on apprend qu’Horace Vernet, au lieu d’avoir brisé ou abandonné ses pinceaux, avait, dans l’espace de trois années, terminé trente-quatre compositions de divers genres, dont plusieurs étaient regardées comme ses chefs-d’œuvre. L’admiration des artistes admis dans l’atelier du peintre, ne tarda pas à transpirer dans le public: on sut que deux de ces tableaux étaient spécialement consacrés à la gloire nationale; et que tous formaient entre eux, malgré la différence des genres, une espèce de galerie Française. La curiosité se nourrit et s’augmenta de ces rumeurs; et si l’on s’était étonné de l’inaction prétendue de l’habile artiste, on s’étonna bien davantage de l’insouciance avec laquelle il semblait se dérober volontairement à sa propre gloire, et priver le public d’un plaisir auquel il l’avait accoutumé.
Mais d’étonnement en étonnement l’on parvint à la vérité. Le jury (qui voudrait en vain rejeter sur l’autorité supérieure l’odieux ou le ridicule d’une pareille mesure ) avait refusé les deux principaux tableaux du peintre; et, sur ce refus, qui outrageait son talent et compromettait les intérêts de sa réputation, Horace Vernet avait résolu de n’exposer de toutes ses productions, que celle qu’il avait offerte à la mémoire de son aïeul, et qui, d’ailleurs, ne lui appartenait plus.
Faut-il donc que la politique frappe aussi de réprobation jusqu’aux plus innocentes et aux plus brillantes facultés de l’homme? Ne saurait - elle se contenter de faire peser son niveau de plomb sur les choses réelles de la vie, et nous interdira-t-elle les jouissances de l’imagination? Où se réfugiera la liberté si elle est chassée de l’atelier du peintre, et dans quelle barbarie sommes-nous prêts à retomber, si l’on parvient à étouffer l’indépendance de ces beaux-arts, qui servent de consolation, d’ornement, et quelquefois même de soutien aux institutions les moins libres?
On objectera peut-être que certains souvenirs, personnifiés aux regards, ont leur danger, et que les passions peuvent être plus violemment excitées par un tableau que par un discours: mais de quoi s’agissait-il donc? d’un portrait formidable? de l’apothéose d’un grand homme? Non. Ces tableaux, rejetés impitoyablement, rappelaient deux époques mémorables de notre histoire contemporaine. L’un représentait la bataille de Jemmapes; l’autre, la défense de la barrière de Clichy. L’auteur avait saisi et rapproché, par un ingénieux et triste contraste, les deux points extrêmes de notre gloire militaire: c’était le premier élan et le dernier soupir, non pas de notre courage, mais de notre fortune. D’un côté, tout le bonheur, tout l’éclat d’une audace jeune et brillante; de l’autre, la noble obstination et la dernière tentative de la valeur malheureuse et trahie, que le roi lui-même avait récompensée dans la personne de quelques soldats citoyens qui avaient eu la part la plus honorable à cette triste journée.
Que penser de ceux que l’ombre même de notre grandeur importune? N’est - on pas tenté de se rappeler ici ce maître - d’hôtel d’Alexandre, qui ne pouvait recevoir sur sa tête chauve un rayon de soleil, sans frémir de tout son corps? Ne lui ressemblent-ils pas beaucoup, ces hommes, qui ne peuvent, sans être attaqués d’un frisson mortel, soutenir un seul rayon de notre gloire nationale?
Les connaisseurs, auquel l’atelier de M. Horace Vernet est ouvert, jugeront, en dernier ressort, la sentence d’un jury si profondément politique: pour nous, nous croirons avoir rempli la tâche que nous nous sommes proposée, si nous donnons aux personnes, que l’éloignement ou d’autres circonstances empêchent de venir admirer ces belles productions de l’art moderne, une faible idée de leur effet et de leur grand caractère. Quant à ceux qui sont assez heureux pour jouir de la vue de ces chefs-d’œuvre, cette notice pourra leur servir d’explication, dans l’examen des détails intéressans de la plupart de ces tableaux. Trop heureux si nous pouvions peindre avec des mots, comme Vernet avec sa brillante palette; si nous pouvions lui emprunter quelques-unes de ces expressions franches et naïves, de cet abandon, et de cette fougue de pinceau; de cette variété toujours séduisante, toujours vraie, toujours nouvelle; qui lui mériteront peut-être un jour le titre de Voltaire de la peinture, et qui le distinguent parmi les artistes que nous possédons, et parmi ceux dont nous révérons la mémoire.
La description de quelques tableaux qui ne font plus partie du salon de M. Horace Vernet, complétera notre ouvrage. Ainsi, dans cette galerie consacrée au plus varié des peintres, il ne se trouvera point de lacune considérable; et l’on pourra porter un jugement raisonné sur l’ensemble de tant de travaux, et sur le pinceau qui leur a donné naissance.
Ajoutons ici, que l’exposition du Salon de M. Horace Vernet est entièrement désintéressée; que les offres les plus séduisantes lui ont été faites, et qu’il les a rejetées par le sentiment d’une délicatesse peut-être exagérée.
[N°I.]
Table des matières
BATAILLE DE JEMMAPES.
Ainsi la Liberté prophétise la Gloire;
Salut, peuple nouveau! Tu verras la victoire
S’unir comme une amante à tes jeunes destins.
(MASSON.)
CE nom de Jemmapes, devenu historique, rappelle l’un des plus glorieux souvenirs de la révolution française. Nos bataillons, à peine organisés, avaient montré à Valmy le sang-froid, la calme intrépidité qui semblent n’appartenir qu’à des guerriers soumis aux lois d’une sévère discipline, formés par une longue habitude à la fatigue des camps et au mépris du danger; ils déployèrent, pour la première fois, à Jemmapes cette ardeur impétueuse, ce courage irrésistible qui nous ont valu tant de victoires, et qui ont illustré jusqu’à nos derniers revers.
L’expédition de Dumouriez en Belgique peut être considérée comme le premier essai de cette nouvelle tactique, de ce système de grande guerre, perfectionné par le génie de Napoléon et qui a porté nos drapeaux dans presque toutes les capitales de l’Europe. Sous ce point de vue, la bataille de Jemmapes commence une mémorable époque. C’est le point de départ d’une gloire immense qui a couvert le monde, qui protège encore la patrie désarmée, et qui ne laisse pas notre avenir sans espérance.
La bataille de Jemmapes réveille encore d’autres pensées. L’issue de cette grande journée confirme une vérité importante; c’est que le sentiment du patriotisme, l’amour de la liberté élèvent les peuples au-dessus d’eux-mêmes, détruisent, comme par enchantement, les molles habitudes d’une société corrompue, donnent de l’énergie, même aux ames vulgaires, et produisent ces actes de dévouement à la patrie, ces sacrifices héroïques qui, dans les récits de l’antiquité, nous paraissaient autrefois fabuleux.
Ajoutez à ces réflexions la situation d’un peuple généreux dont l’indépendance est menacée; triomphant au dehors, déchiré au dedans par la fureur des factions; livrant ses destinées au fanatisme d’audacieux tribuns qui se précipitent avec lui dans les déplorables excès de la licence; réduit à préférer l’anarchie qui se dévore elle-même au joug injurieux de l’étranger, et rachetant toutes ses misères par les prodiges de sa gloire. Tel était l’étonnant spectacle qu’offrait la nation française, à l’époque où ses guerriers ouvraient cette carrière de triomphes, qui déjà frappait l’Europe de terreur et d’admiration. Au bruit des vieilles institutions qui s’écroulaient de toutes parts, s’élevèrent les premiers chants de victoire, et tous les cœurs français tressaillirent au nom glorieux de Jemmapes.
Les premiers trophées de la liberté devaient enflammer le pinceau de l’artiste, dont le talent, consacré à la gloire nationale, saisit tout ce qu’il y a d’intérêt et de noblesse dans les cicatrices d’un vieux guerrier; soit qu’il se livre à des pensers mélancoliques sur la tombe récente de ses compagnons d’armes, soit qu’il suspende sous le chaume son sabre d’honneur, soit qu’il cultive le sol sacré que sa vaillance a défendu.
Il n’est donc pas surprenant que le tableau de la bataille de Jemmapes soit l’un des plus beaux que nous devions à la verve brillante et aux nobles inspirations de M. Horace Vernet. Cet ouvrage honore l’École française; mais pour bien le comprendre, il est nécessaire d’avoir une idée précise du grand événement qui en est le sujet.
Ce fut le 6 novembre 1792 que le général Dumouriez résolut d’attaquer l’armée autrichienne commandée par le duc Albert de Saxe-Teschen, gouverneur des Pays-Bas. Dumouriez rassemble ses bataillons. «Géné-
» raux, officiers, soldats, leur dit-il; fiers
» républicains, vous tous, mes braves cama-
» rades, nous allons entrer dans la Belgique
» pour repousser et chasser des ennemis bar-
» bares. Pénétrons dans ces belles provinces
» comme des amis, des frères, des libéra-
» teurs; montrons de la clémence envers les
» prisonniers de guerre et de la fraternité en-
» vers les habitans du pays.»
Ces paroles excitent l’enthousiasme, et des chants de liberté appellent la victoire sous les drapeaux français.
L’armée autrichienne occupait une position formidable en avant de Mons. Sa droite était appuyée au village de Jemmapes, sa gauche à celui de Cuesmes. Tout le front de cette ligne, établi sur une montagne boisée, était protégé par des retranchemens, par de nombreuses redoutes et des batteries disposées en amphithéâtre sur le penchant des hauteurs. Des tranchées, des abattis pratiqués sur les talus, multipliaient encore les obstacles et les dangers. Les ennemis, pleins de confiance, ne doutaient point que la valeur française ne vint échouer au pied de ces retranchemens, que la nature et l’art contribuaient à rendre inexpugnables.
Les Français, impatiens d’aborder l’ennemi, demandaient le signal de l’attaque. Dumouriez, pour les éprouver, manœuvra d’abord sous le feu des Autrichiens. C’est alors qu’assuré de l’intrépidité de ses troupes et de la précision de leurs mouvemens, il fixa le moment de l’attaque.
Le général Ferrand commandait la gauche de l’armée; l’aile droite était sous les ordres du général Dampierre. Dumouriez demeura au centre, pour diriger avec plus de facilité l’ensemble des mouvemens. Le duc de Chartres, aujourd’hui duc d’Orléans, commandait sous lui. Ce jeune prince se faisait remarquer par un maintien noble et assuré ; le feu qui brillait dans ses yeux annonçait le sang de Henri IV; il paraissait fier de faire ses premières armes contre l’étranger sous les drapeaux de la patrie. Là, se trouvaient encore Macdonald, qui, depuis, immortalisa les bords de la Trébie; Beurnonville, qui doit une honorable mémoire à ses premiers efforts pour l’indépendance nationale; le général Harville dont la renommée brille d’un éclat sans nuages; l’amazone Fernig, la Clorinde de l’armée française, et l’infortuné Drouet qui arrosa de son sang les premières palmes de la liberté.
Le signal est donné. A midi précis toute l’infanterie se forme en colonne, en chantant les hymnes de la patrie. Le village de Quaregnon, qui protégeait Jemmapes à la droite de l’ennemi, avait déjà été emporté par l’adjudant-général Thouvenot, sous les ordres du général Ferrand. Déjà il insulte Jemmapes et tout le flanc droit de l’ennemi. Bientôt le général Ferrand s’avance au-delà de Quaregnon; mais des prairies marécageuses, coupées de fossés, retardent sa marche. Forcé d’abandonner son artillerie, il attaque, et emporte à la baïonnette les hauteurs de Jemmapes. Ce général, dont l’âge n’avait pas ralenti l’ardeur, s’expose aux plus grands dangers; son cheval, frappé à mort, s’abat sous lui; il reçoit à la jambe une forte contusion, se relève, se place à la tête des grenadiers, et continue l’attaque avec une bravoure inaltérable. A la droite, Beurnonville se trouve un moment compromis; débordé par six bataillons ennemis, il est exposé au feu meurtrier de cinq redoutes, établies près du village de Cuesmes. Dans ce moment critique, le brave Dampierre accourt à la tête du régiment de Flandre et des bataillons de Paris; il aborde les six bataillons ennemis, les culbute, les disperse, enlève les deux premières redoutes où il entre le premier, tourne leurs canons contre les Autrichiens, rend à Beurnonville la liberté d’agir, et fait seize cents prisonniers.
La droite de l’ennemi se trouvait enlevée; son corps de bataille était tourné et pris à revers. Alors, Dumouriez donna au centre l’ordre de marcher en avant. «Voilà les retranchemens
» de l’ennemi, dit-il à ses soldats, ne vous
» servez que de l’arme blanche et de la ter-
» rible baïonnette; c’est l’arme des Français
» et de la victoire.» Les soldats, animés par l’énergie de ces paroles, s’avancent au pas de charge, sous le feu des redoutes ennemies. Cependant plusieurs bataillons emportés par leur ardeur perdent leur alignement. Quelques colonnes, exposées aux décharges meurtrières d’une mitraille à demi-portée, hésitent et sont près de se rompre. Déjà la cavalerie ennemie s’élance pour déborder dans la plaine et charger en flanc nos colonnes ébranlées. Dumouriez, qui aperçoit le danger, envoie le duc de Chartres pour rétablir l’ordre. Le jeune prince arrive, rallie les troupes déjà éparses, les rassure par sa froide valeur, en forme une masse en colonne qu’il nomme le Bataillon de Jemmapes, marche en avant, attaque les redoutes autrichiennes et les enlève à la baïonnette.
Cependant Dumouriez se porte à la droite où la fortune balance encore. Les Autrichiens, protégés par leurs formidables retranchemens, opposent à Beurnonville une résistance meurtrière. Dumouriez arrive, reconnaît les bataillons de Paris et leur recommande la victoire. Une colonne de cavalerie ennemie s’ébranlait alors pour les charger. Enthousiasmés par la présence de leur général, ils attendent avec fermeté les escadrons autrichiens qui viennent se briser devant un rempart de baïonnettes. Profitant de cet avantage, la cavalerie française tombe sur les escadrons ennemis, les sabre et les repousse sur la route de Mons. Beurnonville appuie ce mouvement. On marche de nouveau aux redoutes, on les attaque avec impétuosité. Les Français avancent à travers les balles, les obus et les boulets. Les grenadiers hongrois descendus dans la plaine, sont forcés de regagner leurs retranchemens qu’ils défendent avec le courage du désespoir; la mêlée est horrible, le sang ruissèle de toutes parts; les redoutes sont jonchées de morts et de blessés. Enfin, par un dernier effort, tout est emporté, l’ennemi fuit en désordre et la victoire se repose sur nos drapeaux.
Cette sanglante bataille nous coûta beaucoup de monde, en officiers et en soldats. Drouet et Ferrand, le colonel Chaumont, l’adjudant-général Monjoie furent grièvement blessés; les généraux Dampierre, le duc de Chartres, les deux Frégeville, Beurnonville, le colonel Thouvenot, le jeune duc de Montpensier se distinguèrent, et nos soldats combattirent avec une rare valeur. C’est à Jemmapes que l’armée de l’Europe la mieux tenue, la mieux disciplinée, fléchit devant des soldats levés et enrégimentés à la hâte, et qui n’opposaient aux ressources d’une savante tactique, que l’amour de la patrie et l’enthousiasme de la liberté.
Nous terminerons ce récit par un trait d’héroïsme digne d’une éternelle mémoire. Un citoyen de Paris, Jolibois, apprend que son fils a quitté ses drapeaux; il part aussitôt pour le remplacer, arrive le matin de la journée de Jemmapes, combat avec le bataillon de son fils, et s’écrie douloureusement à chaque coup qu’il tire sur l’ennemi: «O mon fils! faut-il que le
» souvenir de ta fuite empoisonne un moment
» aussi glorieux!» Ce brave fut nommé officier sur le champ de bataille.