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Mademoiselle Figaro : indiscrétions d'une Parisienne


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066335137

Table des matières

MADEMOISELLE FIGARO

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

EPILOGUE

MADEMOISELLE FIGARO

Table des matières

I

Table des matières

Dans un pavillon, au fond de la cour d’un des grands hôtels du Faubourg-Saint-Honoré, situé entre la rue de Berri et l’ambassade d’Angleterre, habitait, en 1840, un charmant ménage de la haute société parisienne.

Dire que le comte de Roncelay était d’une fidélité exemplaire eût été lui prêter une vertu contre laquelle il se fût empressé de protester le premier. Mais il passait pour un mari aimable, bon et généreux.

Il était certainement un des meilleurs de sa coterie, et cela à une époque qui vit éclore toute une pléiade de spéculateurs matrimoniaux et de chasseurs de dots.

Il avait épousé, à l’âge de vingt-quatre ans, une des plus charmantes et des plus pauvres filles nobles du noble faubourg.

Deux enfants, un garçon de six ans et une petite fille d’environ deux, complétaient le bonheur de ce ménage parfait.

La jeune comtesse, instruite pourtant de certains écarts de fidélité de son mari, ne lui en montrait pas la moindre humeur. Trop fière, trop intelligente surtout, pour aventurer la paix de son ménage en feignant une jalousie qu’elle n’éprouvait pas, elle dédaignait de remarquer les assiduités de son mari près des actrices célèbres ou des lionnes du jour.

Au moment où nous allons la présenter à nos lecteurs, elle était assise, un livre sur ses genoux, devant le berceau de sa petite fille, qui venait d’échapper miraculeusement à une attaque du croup.

Il était huit heures du matin. Elle avait envoyé la nourrice, avec laquelle elle veillait l’enfant depuis plusieurs nuits déjà, prendre quelques heures de repos. Elle tenait dans ses mains une lettre trouvée dans le livre qu’elle avait pris, la nuit, sur la table-bureau du comte.

Des traces de larmes marbraient les couleurs délicates de ses joues.

Pour la première fois de sa vie, elle se sentait mordue au cœur par la jalousie, le dépit et l’amour-propre froissé.

Après avoir lu et relu la lettre, elle la remit à la page marquée d’un élégant coupe-papier et se disposait à reporter le livre à sa place, lorsqu’elle entendit s’ouvrir la double porte de la chambre.

Elle glissa vivement le volume sous son fauteuil dont la longue frange touchait à terre, et se pencha sur le berceau de l’enfant pour épier sa respiration encore oppressée.

Le comte entra sur la pointe des pieds. Il était en tenue de chasse.

A trente et un ans le comte de Roncelay était dans tout le développement de sa force; grand, blond, aux yeux bons et riants, à la physionomie ouverte et sympathique.

Il posa un baiser sur le front de sa femme, prit une chaise et s’assit à côté d’elle.

– Fallait-il que je fusse fatigué, dit-il, pour ne m’être pas aperçu que vous êtes encore venue ici, veiller une partie de la nuit. Dieu merci! l’enfant est sauvée; j’espère que vous allez enfin vous reposer.

–Vous êtes bien las, et vous voilà déjà parti pour la chasse, cher Hugues. Pour combien de jours?

–Oh! pour trois ou quatre jours seulement. Je serai ici vendredi soir ou samedi matin.

–Vendredi soir! pourquoi pas dire demain, alors.

–Tiens, c’est vrai; c’est jeudi aujourd’hui. Diable! cela ne fait pas mon compte. J’ai promis de donner trois jours, au moins, à mon cousin de Vertval.

–Et pourquoi ne lui tiendriez-vous pas parole? Au lieu de revenir samedi matin, restez jusqu’à dimanche.

–Je pourrais trouver excessive la facilité avec laquelle vous m’octroyez un congé plus long que je ne le demande, mais je suis bon prince, et ne m’en formaliserai pas. Je serai de retour samedi matin, au plus tard.

La comtesse baissa ses beaux yeux bleus, et tortilla fiévreusement la cordelière de son peignoir.

–Mais, qu’avez-vous donc, Clotilde, reprit le comte, en prenant gentiment les mains de sa femme entre ses mains gantées?–Vous êtes pâlie par les veillées;–un peu fiévreuse même, ajouta-t-il après avoir retiré un gant. Voulez-vous que je reste avec vous? dites, le désirez-vous?

–Non, oh! non, mon ami, allez. Je n’ai rien qu’un peu de fatigue.

–Bien vrai?

–Bien vrai!

–Adieu alors, et au revoir, ma chérie!

–Au revoir, à dimanche?

Mais non, à samedi matin.

Et d’un pas rapide, le comte s’éloigna non sans se retourner un instant à la porte pour jeter encore, en souriant, un baiser à sa femme.

Il y a tout un langage dans la démarche de l’homme comme dans celle de la femme, Le mariage qui allie aujourd’hui la fille du banquier, ou mieux, du roturier qui a commencé sa fortune en vendant des bouts de rubans sous les portes cochères,–aux princes authentiques,–rend l’étude de la démarche des femmes infiniment plus difficile que celle de l’homme. La demi-mondaine, intelligente et parvenue, sait prendre merveilleusement l’allure de la vraie dame. Avec le tact dont les femmes sont infiniment plus douées que les hommes, bien des impures enrichies, retirées des «affaires», savent se faire prendre, à un moment donné, pour la veuve d’un grand personnage dont elle dépense charitablement l’héritage en bonnes œuvres. Mais si la femme sait adopter telle ou telle tenue, la démarche n’en révèle pas moins certaines qualités ou certains défauts essentiels.–

Chez l’homme, elle est un indice presque infaillible de sa valeur morale.

La franchise, le courage, la droiture, le bonheur ou l’infortune, la simplicité ou l’affectation, c’est-à-dire la fausseté, se devinent dans la démarche. L’homme du vrai monde, le parvenu, le fanfaron ou l’humble employé, l’artiste ou le poseur, l’ouvrier honnête ou le pâle coureur des bals de barrière, se reconnaissent à leur démarche. La comtesse suivit du cœur les pas de son mari; ce pas fier, digne, aristocratique; ce pas qu’elle connaissait si bien; qui ramenait en tout temps le bonheur dans son âme, l’orgueil sur son front.–Elle le suivit du cœur, même, lorsqu’elle ne l’entendit plus, et sa pensée se reporta vers le temps heureux où tout était calme et confiance en elle. Maintenant elle se sentait inquiète, agitée, malheureuse.

Clotilde devait tout à son mari. Il l’avait épousée par amour, non sans avoir essayé de tous les moyens de séduction pour arriver à ses fins, sans se donner le ridicule d’un mariage d’inclination. La beauté de la jeune fille l’avait fasciné.

Quoique pauvre, Clotilde avait, à dix-sept ans, refusé déjà plusieurs bons partis. Sa beauté était souveraine, entraînante. Ses cheveux châtains tombaient en longues boucles naturelles dans son filet de chenille. Ses yeux bleus, frangés de noir, avaient des rayonnements extraordinaires; des sourcils, d’un dessin hardi, tranchaient sur son front grec d’une pureté charmante. Le nez droit, fin, aux narines éloquentes; le contour correct de son visage à teintes vermeilles comme un pastel de Watteau, et sa taille d’Hébé, faisaient de Clotilde une beauté sans conteste. Elle était irrésistible.

On a discuté, on discute et on discutera éternellement le problème des amours à première vue. Non-seulement l’amour né d’un seul regard est possible, mais il est le plus violent, sinon le plus profond. Il y a des femmes qui semblent se mouvoir dans une atmosphère d’amour, émanée d’elles-mêmes, et dont aucun homme n’approche sans en être immédiatement pénétré.

Clotilde était de ces femmes-là; fascinant, subjugant d’un seul regard ceux qui, pareils aux papillons, venaient brûler leurs ailes à la flamme pure de cette âme d’enfant.

L’innocence de Clotilde avait été, près du comte, son véritable bouclier. Elle n’avait même pas compris ce qu’il osait espérer d’elle. Dans leur monde, la déclaration d’amour faite avant la demande en mariage, eût éclairé tout autre jeune fille que Clotilde. Mais telle était la pureté de son cœur, la chasteté de sa pensée, qu’une fois cette déclaration reçue, elle attendit tranquillement que le comte la demandât à sa mère.

Il l’avait suppliée longtemps de répondre à son amour; et elle lui avait enfin et tout naïvement avoué qu’elle l’aimait et qu’elle l’autorisait à demander sa main. Hugues de Roncelay, désarmé, avait fait faire cette demande par son père. Favorablement accueilli, il était devenu l’époux de Clotilde.

Grâce à la noble et touchante confiance de la comtesse dans les meilleurs sentiments de son mari, le ménage avait été jusque-là parfaitement heureux. Mais la preuve indiscutable d’une intrigue, ayant tout le caractère d’une liaison sérieuse, quoique menacée d’une rupture, jetait la pauvre jeune femme dans un dédale d’inquiétudes, de doutes et d’appréhensions pour son bonheur.

Un voile de tristesse se répandit sur ses traits charmants; une larme mouilla sa paupière. Elle l’essuya lentement de sa main blanche et fine sur laquelle elle sentait encore la caresse de l’homme aimé. Puis, elle se baissa, ramassa le livre et relut encore une fois attentivement la lettre qu’elle y avait trouvée: «Samedi, bal de l’Opéra. A une heure et demie précise vous me trouverez près de la cheminée du foyer. –Je considérerai votre absence comme une rupture définitive et je partirai à huit heures du matin pour Nice, avec le comte de P…

» LINA.»

Cette preuve visible de l’infidélité de son mari avait bouleversé Clotilde jusqu’au fond de son être. Elle se leva enfin, pâle de colère contenue, prête à éclater en sanglots.

–Maman!–dit en ce moment une petite voix un peu enrouée. Oh! doux nom adorable! Quelle consolation tu apportes à l’âme froissée? Tu as le don merveilleux de relever le courage, de rappeler l’espoir, d’affermir l’honneur vacillant!

Cet appel à sa sollicitude maternelle ramena Clotilde près du berceau de sa fille. Elle vit ses grands yeux attachés sur elle et l’innocent sourire de sa bouche rose. L’enfant tendit vers sa mère ses menottes nacrées.–Viens, mon ange, dit Clotilde, viens! Nous allons reporter ce vilain livre là où nous n’aurions jamais dû le prendre. Et, sa fille sur les bras, la comtesse alla remettre le livre sur la table de son mari.

De retour près du berceau, elle recoucha l’enfant et sonna.

Une femme de chambre parut.

–Appelez la nourrice, puis venez m’habiller.


II

Table des matières

Clotilde alla chez sa mère, qui s’était chargée du petit Paul, afin qu’il fût préservé de la contagion.

En passant dans la rue de Rivoli, elle s’arrêta devant l’hôtel Meurice, y entra, griffonna à la hâte deux mots sur une carte, et la remit au concierge de l’hôtel.

Arrivée chez sa mère, qui était sortie avec Paul, elle s’assit dans une large bergère, près du feu, et suivit avec une fiévreuse impatience la marche des aiguilles de la pendule.

Enfin, la porte s’ouvrit et livra passage à une ravissante jeune femme, d’environ vingt-trois ans.

–Merci, ma bonne Pauline, d’être venue aussi tôt, dit la comtesse. J’avais espéré te rencontrer à l’hôtel; j’ai un grand service à te demander.

Pauline de Vertval, amie de pension et cousine par alliance de Mme de Roncelay, était grande et svelte. Sa tête fine, remarquablement intelligente, s’attachait à un cou d’albâtre, par la ligne correcte et classique d’un menton à fossette. Des cheveux noirs, relevés sur un front un peu trop haut, peut-être; de beaux yeux bruns et veloutés, à longs cils recourbés, une bouche admirablement dessinée et un corsage rond, mais flexible et jeune, telle était la beauté de l’amie que Clotilde de Roncelay avait vu venir à elle avec un joyeux empressement.

–Je viens de porter une lettre pour mon mari à la poste, dit Pauline, et d’accompagner M. de Vertval, mon beau-père, à la diligence. Il est allé chez son fils Gaston, mon beau-frère, où il doit se rencontrer avec ton mari, pour chasser. Je le rejoindrai demain soir et partirai de là directement pour Rouen, où il me tarde d’aller retrouver mon petit Louis. Je comptais te dire adieu demain matin. Que puis-je pour toi?

Mme de Roncelay tira de son corsage un papier, qu’elle donna à lire à son amie. C’était une copie de la lettre trouvée dans le livre du comte.

Pauline de Vertval la lut. Ses yeux se gonflèrent de larmes.

–Que comptes-tu faire? dit-elle,

–Aller au bal de l’Opéra avec toi, si tu veux, et empêcher à tout prix la rencontre de mon mari avec cette femme. Je la connais.

C’est une fille de qualité déclassée. Elle est belle, spirituelle, désintéressée. Sa mère, qu’elle avait quittée pour suivre un homme marié,–dont elle a été très vite abandonnée,–est morte de chagrin et lui a laissé une grande fortune.–Puisqu’elle pose à mon mari un ultimatum, nous tâcherons de lui faire oublier l’heure du rendez-vous.

–Ton mari ne reviendra peut-être pas pour le bal.

–Il reviendra. Il sera ici demain soir ou samedi matin, il me l’a dit. Il se piquera d’amour-propre. Puis-je compter sur toi, ma chère Pauline? Nous nous amuserons, va.–Nous mettrons de jolis dominos, toi un blanc, moi un bleu et nous ne parlerons au comte qu’à voix basse. J’ai envoyé Héloïse, ma femme de chambre, prendre une loge et je l’attends d’une minute à l’autre. Mon mari, ne connaissant pas ton écriture, c’est toi qui lui écriras pour lui donner rendez-vous à une heure. Nous nous habillerons chez toi, à l’hôtel. Tu iras à l’Opéra à minuit, sans m’attendre, car, si par hasard ma mère venait passer la soirée avec moi, cela me retarderait; je te rejoindrai au bal.

–Mais, si ton mari allait me reconnaître.

–Allons donc! Il ne t’a vue qu’une fois chez ton beau-frère, après ton mariage, auquel il n’a pu assister. Je parierais bien qu’il ne sait pas si tu es brune ou blonde, puisqu’il partait lorsque vous arriviez. Tu n’avais pas eu le temps de relever ton voile de gaze bleue. C’est lui qui me l’a dit; il ajouta même, qu’ayant été absent les deux fois que tu es venue me voir depuis ton arrivée, il semblait écrit qu’il ne ferait pas ta connaissance.

–Soit, donc. Je ferai ce que tu voudras. Je vais prévenir mon beau-père que je n’irai le rejoindre à Vertval que dimanche.

–Je te remercie, chère Pauline. Tu ne sais pas de quel poids je me sens délivrée.

Pour la première fois de ma vie, je suis inquiète, tourmentée de l’infidélité de mon mari. C’est sans doute parce que, jusqu’à présent, je la supposais seulement; tandis qu’aujourd’hui, j’en ai la preuve.–Pour toi, chérie, tu n’as absolument rien à craindre. Admettons un instant que mon mari te reconnaisse. Il saura alors à quoi s’en tenir; car je consentirai à le recevoir chez moi la nuit même du bal, et le ramènerai moi-même au domicile conjugal. Comme tu vois, c’est un vieux moyen de comédie qui, je l’espère, ne me fera pas plus défaut qu’à ceux qui l’ont employé avant moi.

On frappa discrètement à la porte.

C’était Héloïse, qui remit à sa maîtresse le coupon de la loge, et se retira.

Mme de Vertval prit le coupon et s’écria en se levant: Le no13! nombre fatal! Puis, moitié riant, moitié boudant, elle se disposait à s’en aller lorsque Mme do Roncelay l’arrêta sur le seuil de la porte et lui dit: «Je n’ai pas encore vu mon petit Paul?– Il fait sa promenade aux Champs-Élysées avec ma mère. Pour ne point perdre de temps, tu ferais bien d’aller de suite chez Palmyre, commander les deux dominos et les faire porter chez toi aussitôt qu’ils seront terminés.»

Mme de Vertval embrassa son amie et alla faire sa commande chez la couturière.

Clotilde de Roncelay avait retrouvé son calme. Elle se promit presque un plaisir de la petite comédie qu’elle comptait jouer le lendemain, et attendit patiemment le retour de sa mère et de son fils. Lorsqu’ils furent rentrés, elle prit son petit Paul sur ses genoux et s’enquit de ce qu’il avait fait aux Champs-Élysées.

Tout en babillant, le garçonnet jouait avec la montre de sa mère:

–Mlle Figaro a une aussi jolie montre que toi, maman, dit-il tout à coup.

–Mlle Figaro? qui est-ce, mon petit chéri?

–C’est Mlle Figaro, ta nouvelle femme de chambre. Jean-Pierre lui disait hier, lorsqu’elle apportait de ta part une boîte de raisin à bonne maman: «Tiens, c’est vous, mademoiselle Figaro? Vous voilà bien huppée depuis que vous ne coiffez plus les grandes dames qui demeurent au premier au-dessus du quatrième entre-sol?»

–Je m’appelle Héloïse Chipart, monsieur Jean-Pierre, dit-elle, et je ne coiffe plus que Mme la comtesse de Roncelay.

–C’est dommage, a dit Jean-Pierre, vous nous racontiez de si jolies histoires.

Je lui ai de suite demandé de m’en raconter une; mais elle m’a dit qu’elle ne savait pas d’histoires d’enfant. Alors, j’ai été méchant; j’ai pleuré, et alors elle m’a prêté sa montre, Jean-Pierre l’a regardée, et il a ri.

–Je ne raconte pas toutes les histoires que je sais, a dit Mlle Figaro, à preuve cette montre. On me l’a donnée pour prix de ma discrétion. On sait se taire à l’occasion.

–Dites donc, mademoiselle Figaro, fit Jean-Pierre, tâchez de trouver beaucoup d’occasions comme celle-là.

–J’y compte bien!

Mme de Roncelay écoutait en souriant le reportage de son petit garçon. Elle savait les antécédents de sa femme de chambre, pour avoir été souvent coiffée par Héloïse avant son mariage. Elle ne se préoccupait donc pas du sobriquet dont on avait gratifié sa spirituelle soubrette.

Cette dernière avait fait vivre sa vieille mère du fruit de son travail, en coiffant à bon marché, à domicile, un grand nombre de dames, et ce n’est qu’à la mort de sa mère qu’elle se décida à entrer au service de Mme de Roncelay.


III

Table des matières

Ainsi qu’il avait été convenu entre les deux jeunes femmes, Mme de Vertval avait écrit au comte quelques lignes et était allée prendre possession de sa loge à l’Opéra.

A l’époque où se passent les événements que nous racontons, le bal de l’Opéra n’était pas ce qu’il est maintenant. Les fils de familles ne dédaignaient pas de se rencontrer dans un tournoi homérique avec les joyeux clodoches, dont la folle gaîté animait de son entrain endiablé les quadrilles, aux sons de l’orchestre de Musard.

Les «belles petites» ne songeaient pas, comme aujourd’hui, à intriguer sous le couvert d’un masque, et ne voilaient aucun de leurs charmes sous un domino discret. Elles laissaient aux femmes du monde ces occupations de second intérêt pour elles, et se mêlaient avec un joyeux entrain aux cascades de leurs gais compagnons de plaisir.

De nos jours, tout est changé. Le niveau des demi-mondaines s’est élevé. Elles sont parvenues, la jeunesse masculine aidant, à se faire illusion sur elles-mêmes. Il leur semble, dans leur vanité comique que, se mêler ainsi qu’autrefois, aux groupes des danseurs et leur donner franchement la réplique, serait manquer de tact et du dernier mauvais ton.

On les voit dans de premières loges, entourées d’une demi-douzaine de jeunes gens plus ou moins frisés, faisant sur le spcctacle qu’elles ont devant les yeux, des réflexions auxquelles la galerie de leurs adorateurs ne manque pas de se pâmer d’aise. Jouant ainsi à la femme du vrai monde, en dédaignant de se promener à travers les groupes enrubanés, la «belle petite» de la haute ne quitte plus maintenant sa loge que pour se rendre en voiture aux restaurants fashionables du jour, escortée d’une foule de curieux, que son domino de bon goût et son masque impénétrable attirent sur son passage.

Au moment où Mme de Vertval entra dans sa loge, masquée, voilée, et, surtout, un peu tremblante, le bal commençait à s’animer. Les quadrilles bariolés devenaient bruyants.

Le coup-d’œil de cette salle illuminée à giorno, et pleine de monde, avait un aspect vraiment féerique.

Ce spectacle, si nouveau pour ses yeux, ravissait Pauline. Elle avait, comme toute femme du monde, rêvé quelques fois de venir, en cachette, faire une petite escapade innocente dans cet antre du plaisir défendu.

La réalisation de ce désir dépassait de beaucoup ce que la jeune femme avait osé rêver. Elle suivait d’un œil ravi et avec une joie d’enfant les ébats joyeux de la foule bariolée, et se complaisait dans la contemplation de cette personnification de la vie parisienne à laquelle elle n’était pas initiée. Elle attendait avec impatience que Clotilde et le comte vinssent pour pouvoir épancher ses impressions.

Enfin le comte, très intrigué, était venu seul la rejoindre dans sa loge.

Ne voyant pas arriver Clotilde et se souvenant qu’il fallait, à tout prix, empêcher M. de Roncelay de se trouver au foyer à une heure et demie, Pauline employa tout son esprit et toute sa séduction pour le retenir auprès d’elle.

Connaissant les relations de ses amis, elle le taquina si bien qu’elle excita au plus haut degré son étonnement et sa curiosité.

–Que regardez-vous donc, lui demanda-t-elle, en le voyant fixer dans une loge de face, un domino qui donnait à chaque instant des signes visibles d’impatience, et lorgnait avec insistance Pauline et le comte.

Mais rien, fit ce dernier avec embarras; auprès de vous je ne puis voir personne, et suis on ne peut plus charmé que vous m’y ayez fait venir. Cependant, si vous vouliez bien me le permettre, j’irais dire un mot à un de mes amis que j’aperçois là-bas, et je reviendrais ensuite me remettre à votre entière disposition.

Pauline s’aperçut de suite que le comte était partagé entre le désir de commencer avec elle une intrigue qui lui paraissait originale, et la crainte assez naturelle de voir se rompre une liaison, à laquelle pourtant, son amour–propre seul était encore engagé par les liens de la vanité, masculine. Mme de Vertval comprit qu’il comptait s’excuser près de sa maîtresse, d’un retard possible occasionné par la présence d’une connaissance de sa femme.

–Hé! quoi, dit Pauline, vous oseriez, pour un ami, m’abandonner ainsi? et cela au moment même où j’allais vous prier de m’offrir votre bras pour faire un tour dans le bal?–Vraiment, vous n’êtes pas galant, votre ami m’est suspect; ne serait-ce pas plutôt d’une amie qu’il s’agit?

–Je vous jure, s’écria le comte.

–Allons! ne mentez pas, et avouez-moi franchement ce que je sais, d’ailleurs, aussi bien que le reste.

–Pouvez-vous croire, madame, que je sois venu ici pour une autre femme que vous? Non! Je n’avais nullement l’intention de venir à ce bal et ne m’y suis décidé que par le désir de connaître l’auteur du charmant billet que vous m’avez adressé. Je suis votre esclave et ferai ce que vous voudrez.

–Hé bien! prouvez-le moi, en ne me quittant pas. Restez, et, si vous êtes sage, je vous donnerai en récompense le bout de mon gant à baiser. Le comte, déjà levé, se rassit en souriant et voulut anticiper sur la promesse qu’on venait de lui faire; mais on lui retira sans pitié une main finement gantée.

Au bout d’une heure, Pauline, jugeant le délai accordé au comte par Lina de B… passé, voulût bien alors rendre à M. de Roncelay, sa liberté. Mais cela ne fut pas l’avis du comte, qui, se trouvant en présence d’une intrigue près de s’interrompre et la certitude d’avoir manqué le rendez-vous assigné par Lina, insista vivement pour que Mme de Vertval acceptât de souper à la Maison-Dorée.

Bien que la jeune femme jugeât inutile de prolonger une situation qui ne manquait pourtant pas d’un certain charme pour elle, celui de la nouveauté, le souvenir de l’inquiétude et des larmes de son amie Clotilde, son expresse recommandation d’empêcher l’entrevue de son mari avec Lina de B. «à tout prix,» et enfin, la crainte qu’une fois partie, le comte ne courût apaiser la colère de cette femme, et de faire ainsi échouer tout l’échafaudage de sa petite intrigue, fit céder finalement Mme de Vertval aux sollicitations de M. de Roncelay.–Elle mit comme condition expresse à ce consentement qu’elle conserverait son masque, et fit donner au comte sa parole d’honneur de ne pas la suivre, ni de chercher à la connaître.

Le comte jura tout ce qu’elle voulut, et ils quittèrent le bal pour se rendre à la Maison-Dorée.

Ce ne fut pas sans appréhension que Pauline franchit le seuil de cet endroit redoutable et mystérieux pour les femmes du monde, qu’on nomme: un cabinet particulier.

Dans la situation certainement très nouvelle où elle se trouvait, Mme de Vertval, se promettait de tenir le comte à distance, car elle comprenait, tout-à-coup, le danger auquel elle s’était exposée.–Elle aurait bien voulu reculer au dernier moment, mais M. de Roncelay, empressé, galant, et, comme toujours, homme du monde, finit par la rassurer par la nouvelle promesse qu’il respecterait son incognito.

Ils commencèrent donc à souper.

Le comte se tenait toujours dans les limites les plus strictes des convenances. Avec le flair particulier aux libertins, il avait, sans peine, deviné à qui il avait affaire. Aussi, se doutant que, pour réussir, il ne lui fallait rien risquer qui pût effaroucher sa conquête nouvelle, compta-t-il, avec raison, sur la gaîté qu’excite la variété des vins, et principalement le champagne.

Ses prévisions se réalisèrent au delà de ce qu’il pouvait espérer, et en séducteur habile, il sut profiter de tous les avantages de la situation singulière dans laquelle Mme de Vertval se trouvait vis-à-vis de lui.

Enfin, le comte se leva pour sonner.

A la vue du garçon, Pauline cacha sa tête dans les coussins du divan et fondit en larmes.

Brusquement rappelée à elle-même et à la conscience de sa faute, elle se leva soudain: ma voiture, s’écria-t-elle, je veux partir; vous paierez après; de grâce, laissez-moi partir, je reviendrai dans huit jours,–dans la même loge,–ajouta-t-elle, folle de terreur à la pensée que le comte pourrait la suivre, et chercher à la connaître.

M. de Roncelay, quoique à regret, accompagna la jeune femme à sa voiture.

Elle s’y précipita sans dire adieu au comte, sans même le regarder.

Arrivée chez elle, Pauline se laissa tomber sur un siège avec accablement, sans force, le cœur brisé, la conscience en proie aux remords.

Elle comprit, trop tard, hélas! qu’elle avait commis une faute irréparable, qu’elle avait laissé au cabinet particulier de la Maison-Dorée–le bonheur de toute sa vie.

Altersbeschränkung:
0+
Veröffentlichungsdatum auf Litres:
16 Januar 2025
Umfang:
140 S. 1 Illustration
ISBN:
4064066335137
Verleger:
Rechteinhaber:
Bookwire
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