Buch lesen: "La maladie de l'Empereur"
Alfred Darimon
La maladie de l'Empereur

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329273
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
APPENDICES
I
II
II
PIÈCES JUSTIFICATIVES
LE TESTAMENT DE NAPOLÉON III
LES DÉMENTIS DU JOURNAL OFFICIEL
LA CONSULTATION DU 1 er JUILLET 1870.
LA MORT DE L’EMPEREUR
LA LETTRE DU BARON LARREY
I
Table des matières
Napoléon III était essentiellement anémique. Cet état général était dû à plusieurs causes: parmi les principales, il faut ranger les six années de captivité qu’il avait passées au château de Ham dans des conditions d’aération complètement insuffisantes, et sous le coup de graves préoccupations morales. Ajoutez à cela un flux hémorroïdal considérable qui avait persisté pendant plusieurs années.
Quand l’Empereur était souffrant et qu’il était impossible de dissimuler sa position au public, on répandait généralement le bruit qu’il était affligé de douleurs rhumatismales, ou bien on mettait en avant des accidents goutteux. Or, des observations faites par les médecins, il résulte que, si Napoléon III a éprouvé parfois des douleurs aux cuisses et aux articulations des pieds, ces douleurs n’ont jamais eu un caractère rhumatique ou goutteux. C’étaient des affections superficielles qui se manifestaient surtout sous l’influence du froid. Elles dataient de plus de vingt ans. Elles n’avaient jamais amené de rhumatisme articulaire.
En 1865, les symptômes avaient changé de nature. L’anémie subsistait; mais on remarquait une certaine altération des voies urinaires. L’auguste malade était sujet à des hématuries, ce qui indiquait un commencement de lésion de la vessie. Néanmoins, comme aucun accident grave n’était signalé, on ne jugea pas nécessaire de se livrer à une exploration de l’organe affecté ; on se borna à ordonner quelques précautions ayant un caractère plus hygiénique que médical.
C’est l’état de santé de Napoléon III qui a été, en 1865, le motif déterminant de la longue excursion qu’il fit en Algérie. Une brochure, qui fut tirée à un petit nombre d’exemplaires et distribuée aux hauts fonctionnaires et à certaines personnalités politiques, donna une sorte de raison d’être à cette promenade du souverain à travers nos possessions africaines. En réalité, la politique ne fut pour rien dans ce voyage; on voulait seulement soumettre pendant quelques mois l’Empereur aux influences d’un ciel plus clément et d’un climat plus chaud.
Avant de partir pour l’Algérie, l’Empereur consentit à deux actes qui agrandirent singulièrement la place que l’Impératrice occupait dans l’État; il fit son testament et il confia à l’Impératrice la régence pendant tout le temps que devait durer son absence.
Ces deux actes ont entre eux une connexité qui n’a pas encore été signalée. Il suffisait cependant d’un examen superficiel du testament de Napoléon III, pour voir qu’ils ont été dictés sous le coup d’une seule et unique préoccupation, celle d’assurer à l’Impératrice la prépondérance, dans le cas où une catastrophe serait survenue.
Rien n’obligeait l’Empereur à constituer une Régence: en allant en Algérie, il ne quittait pas le sol français; la distance qui sépare la France de sa colonie africaine n’est pas tellement grande que le chef de l’Etat ne pût continuer à suivre les affaires; il suffisait, pour le tenir au courant et pour avoir sa signature, d’un simple service d’avisos faisant la navette entre Marseille et Alger. Cette abdication momentanée du pouvoir entre les mains de l’Impératrice avait eu surtout pour objet de mettre en relief la mère du Prince Impérial et de montrer qu’elle saurait, à un moment donné, tenir d’une main ferme les rênes du gouvernement.
Le testament de Napoléon III porte la date du 24 avril 1865; il a donc été écrit à la veiile du départ pour l’Algérie. Les premières phrases révèlent la pensée qui l’a inspiré :
«Je recommande mon fils aux grands corps de l’Etat, au peuple et à l’armée. L’impératrice Eugénie a toutes les qualités nécessaires pour bien conduire la Régence.»
Cette Régence de 1865 a contribué à accroître 1 importance politique de l’Impératrice. Jusque-là, elle s’était contentée de remplir son rôle de jolie femme, et l’on sait avec quel succès éclatant elle s’était tirée de cette tâche difficile et délicate; à partir de ce moment, elle aspira à devenir la souveraine().
Il était bien difficile désormais de refuser à l’Impératrice, sinon l’entrée dans les conseils, du moins la connaissance des affaires de l’État, après qu’on lui en avait confié pendant des mois la direction presque absolue. Les ministres prirent l’habitude d’aller chez elle et de la mettre au courant des questions pendantes. C’était de leur part un simple acte de déférence; mais elle faisait son profit des confidences et bien souvent l’Empereur eut à lutter contre les préjugés et contre les partis pris que ces confidences faisaient naître dans l’esprit de sa compagne.
Pendant sa régence, l’Impératrice avait suivi une politique de conciliation qui avait porté ses fruits. Elle avait réussi à rapprocher du gouvernement impérial des hommes qui s’étaient toujours tenus à l’écart. C’est ainsi qu’elle avait fini par intéresser à la cause de l’Empire Émile Ollivier, qui a toujours gardé, malgré les apparences, une complète réserve. C’était là une conduite véritablement intelligente. Les personnages que l’Impératrice avait ainsi gagnés tombaient naturellement sous son influence immédiate. Elle s’était formé de cette façon une clientèle importante qui lui constituait dans le gouvernement une sorte de lieutenance honoraire de l’Empire.
II
Table des matières
L’année 1866 a été l’année climatérique de l’Empire. Il s’agissait pour Napoléon III de savoir quel parti il prendrait dans la lutte qui mettait aux prises l’Autriche et la Prusse. La France ne pouvait rester indifférente: sa politique traditionnelle lui commandait de ne pas laisser l’équilibre européen se déplacer au profit de la Prusse. Entre une grande Allemagne et une Italie unifiée, la France est prise entre les deux mâchoires d’un étau; elle est paralysée dans tous ses mouvements.
A ce moment critique de son histoire, la France aurait eu besoin d’un homme à l’esprit résolu et d’une fermeté à toute épreuve. Malheureusement, l’affection dont l’Empereur était atteint avait pris un plus grand développement et était arrivée à l’état aigu. L’intelligence du souverain n’était pas atteinte; tout prouve qu’il se rendait parfaitement compte des difficultés de la position dans laquelle la France allait se trouver, au milieu des complications d’une guerre qui pouvait porter atteinte à son importance politique; seulement, chez lui la volonté avait subi une dépression. Il ne savait à quelle décision il devait s’arrêter. Qui ne se souvient des tergiversations qui impatientaient si fort M. de Bismarck et le général la Marmora, au cours des négociations qui ont précédé ou suivi la guerre de 1866, et qui ont abouti à l’inaction de la France().
Le coup de foudre de Sadowa ne parvint pas à rendre à Napoléon III cette force morale qui inspire les grandes résolutions. Un homme bien placé pour se rendre compte de la politique négative suivie en présence de ce grand événement, M. le duc de Gramont, a résumé son sentiment en cinq lignes:
«L’Empereur, a-t-il dit, était alors souffrant et affaibli par la maladie. L’idée d’être entraîné, par une attitude trop énergique, à l’obligation de faire la guerre, l’inquiétait considérablement().»
Là est tout le secret des ordres et des contre-ordres qui eurent lieu dans la nuit du 4 au 5 juillet 1866. A onze heures du soir, il avait été décidé que des décrets seraient envoyés au Corps législatif pour rassembler une armée à la frontière, afin de faire obstacle aux prétentions ambitieuses de la Prusse; à cinq heures du malin, les décrets étaient retirés et on persistait plus que jamais dans cette politique d’effacement que, par euphémisme, on avait appelée la neutralité attentive().
Au mois d’octobre 1866, la maladie de l’Empereur avait pris un caractère de gravité qui avait jeté l’alarme parmi les hommes qui l’approchaient habituellement. On avait essayé de cacher la situation; mais, malgré toutes les précautions prises et les dénégations les plus énergiques, elle avait transpiré dans le public. Les fonds d’État avaient subi une forte baisse et les conversations allaient leur train.
Je trouve, consignée dans mon carnet de notes journalières, la trace des préoccupations de l’opinion à cette époque. Elles sont très caractéristiques;
14 octobre 1866. «Il y a de braves gens qui attribuent ces bruits alarmants aux manœuvres des baissiers. Je crois qu’ils se trompent. Il y a là plus que des tripotages de bourse. La persistance qu’on met à tenir le public en haleine est le résultat d’un système. Les partis hostiles à l’Empire se figurent qu’il est arrivé à son déclin; en attendant qu’ils puissent l’attaquer en face, ils le minent sourdement. Cette seule question qu’on se pose depuis quinze jours: Que deviendrions-nous si l’Empereur mourait? prouve que des doutes se sont répandus dans les esprits sur la solidité du gouvernement impérial.
«Les régentes n’ont jamais été populaires en France. On peut dire hardiment qu’elles le sont moins que jamais. Interrogez un certain nombre de personnes prises au hasard; vous en trouverez très peu qui soient disposées à accepter la régence de l’Impératrice. C’est le nom du prince Napoléon qu’on met en avant. On est généralement persuadé dans le public que le prince Napoléon se substituerait à l’Impératrice et s’emparerait de la régence.
«Parmi les gens qui préconisent cette solution, il y a un certain nombre de bonapartistes qui considèrent le fils du prince Jérôme comme possédant au plus haut degré la foi napoléonienne; mais il y a surtout des adversaires de l’Empire qui, sachant que le prince Napoléon passe pour un révolutionnaire et pour un brouillon, ne parlent de lui que pour effrayer les conservateurs. Les membres du clergé ne peuvent pardonner au prince son hostilité au pouvoir temporel de la papauté ; aussi figurent-ils au premier rang de ceux qui propagent avec le plus d’ardeur le bruit qu’il veut s’emparer du pouvoir après la mort de l’Empereur. Qu’on descende au fond des choses, et on ne tardera pas à découvrir que tout ce tapage sert de couverture à une propagande active en faveur des d’Orléans. La restauration de la monarchie de Juillet est la conclusion à laquelle aboutissent tous les propagateurs de fausses nouvelles.»
Vers la fin du mois d’octobre, je m’étais rencontré avec M. de Girardin, et il s’était livré à des considérations qui m’avaient tellement frappé que j’avais cru devoir en prendre note. Ces réflexions du grand publiciste constituent une indication précieuse sur l’état de l’esprit public à cette époque:
23 octobre 1866. — «La maladie de l’Empereur, m’a dit M. de Girardin, est-elle sérieuse ou bien n’est-ce qu’une indisposition passagère? Toute la question est là. S’il s’agit d’une maladie qui n’ébranle pas l’organisme, le complot orléaniste, car c’en est un, n’a aucune importance. Quand il sera prouvé que l’Empereur s’occupe, comme par le passé, des affaires de l’Etat, tous les bavardages tomberont d’eux-mêmes, et la propagande orléaniste en sera pour ses frais.
«— Mais, ai-je demandé, si la maladie est grave?
«— Voyez-vous, m’a répondu M. de Girardin, ce qu’il y aurait de plus désirable, c’est que l’Empereur mourût subitement. Une mort subite, en surprenant tout le monde, ne laisserait à personne le temps de se préparer. Qu’on apprenne que l’Impératrice a pris la régence, en même temps qu’on apprendra le dénouement fatal, et tout le monde s’inclinera devant le fait accompli. S’il se produit des tiraillements, ils auront un caractère purement domestique. Au contraire, si la maladie de l’Empereur venait à traîner en longueur, et s’il était démontré qu’il ne peut plus prendre part aux affaires du pays, un coup terrible serait porté à la dynastie. Les partis hostiles auraient du temps devant eux pour organiser la résistance. L’impuissance de l’Empereur serait un prétexte tout trouvé pour demander le retour au régime parlementaire et à la responsabilité des ministres. Ces idées trouveraient bien vite de l’écho dans l’opinion. Avant que l’Empereur eût rendu le dernier soupir, l’Empire serait ébranlé sur ses bases. Les d’Orléans pourraient reparaître; la France serait prête à les recevoir.»
Ce langage était tenu par un grand nombre de personnes appartenant au monde politique. Les échos en arrivaient jusqu’au Château. Aussi faisait-on de grands efforts pour rassurer l’opinion. Pour couper court à tous les bruits, on prit aux Tuileries la résolution de montrer l’Empereur. Le 14 octobre 1866, on vit une calèche sortir du guichet de l’Échelle, entourée du service des grands jours. Sur la banquette du fond, l’Empereur, assis à côté de l’Impératrice, souriait à la foule; mais on pouvait remarquer sur son visage des traces de fatigue et de souffrance. Le cortège impérial traversa les Champs-Élysées. La promenade dura plus d’une heure.
Cette exhibition ne produisit pas l’effet qu’on en attendait. Les bruits persistèrent. On prit alors le parti de sévir contre les propagateurs de nouvelles alarmantes. Un avertissement fut infligé à un journal de province, le Courrier de la Vienne, qu’on accusait d’avoir eu «l’intention manifeste et mauvaise «de répandre, contrairement à la vérité, des
«alarmes sur la santé de l’Empereur.» Personne ne prit le change. On se borna à dire tout bas ce qu’il était interdit de dire tout haut.
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