Buch lesen: "Mâle et femelle"

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Albéric Glady

Mâle et femelle


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066329914

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII


I

Table des matières

Georges Sioul est né en province, dans une petite ville de quelques milliers d’habitants; il était fils d’un honnête négociant, peu éclairé sur les difficultés et les nécessités de la vie.

Tout jeune, son père lui laissa, comme on dit vulgairement, la bride sur le cou.

«Tu feras, lui disait-il souvent, ce qu’il te plaira.»

Homme faible par excellence, ce père ne donna aucune direction sérieuse à cette nature ardente, et la laissa croître à son gré !

Sa mère s’occupa plus de lui. Mais femme pieuse à l’excès et imbue des principes religieux, elle essaya de faire de son fils plutôt un dévot qu’un homme; et, au lieu de montrer à son enfant la vie vraie et réelle, elle fit tout ce qui dépendait d’elle pour développer en lui les sentiments religieux qu’il n’avait pas et qu’il n’eut jamais.

La nature fait bien ce qu’elle fait et n’aime pas à être contrariée. On a beau faire, on ne parviendra jamais à nous détourner de la voie qu’elle a tracée à chacun de nous.

Nous naissons poëte ou musicien; et, aussi risible que cela puisse paraître, j’affirme qu’on naît épicier.

L’enfant est une plante que les parents doivent soigner, comme s’ils avaient peur qu’elle ne vive pas. Il faut s’occuper et s’inquiéter de son enfant comme de la première bouture venue: lui donner les aliments qui lui conviennent, l’aider dans sa croissance, l’étudier toujours, le comprendre si l’on peut, et le deviner surtout. Que d’hommes sur la terre ne réussissent pas et sont toujours malheureux par la faute de leurs parents!

Il plaît à un père de faire de son fils un médecin et il le fait, sans savoir si cette carrière conviendra, plaira à son fils; mais l’amour-propre paternel est satisfait.

On fait ambitieux souvent des hommes qui ne le sont guère: tel qui est un très-mauvais négociant eût fait un excellent laboureur!

Voilà pourquoi il y a dans la vie tant de dévoyés qui se considèrent comme déshérités, et qui en veulent à cette pauvre société qui n’en peut mais!

Je me résume: on aime trop ses enfants pour soi, et pas assez pour eux.

Revenons à Georges Sioul. Sa mère, en essayant de faire de lui un homme d’Église, en faisait un ignorant, au moins des choses de la vie. En voulant lui faire détester les plaisirs de la terre et lui faire aimer les joies du ciel, elle atteignit le contraire de ce qu’elle désirait.

L’enfant grandit et n’aspira qu’aux joies du monde.

Son père lui laissant libre carrière, il secoua bien vite le joug que sa mère croyait avoir sur lui et demanda à quitter le foyer paternel, — à partir.

— Et où veux-tu aller, grand Dieu! lui demanda sa trop bonne et infortunée mère.

— Voyager! répondit-il crânement.

Le malheureux! pensa la pauvre mère. Mon fils est perdu! Perdu pour elle, peut-être, mais pour lui?...

La fin de ce récit nous l’apprendra.

Il avait seize ans à peine, il partit.

II

Table des matières

Comme il se l’était promis, il voyagea.

Il visita les grandes villes de France et de l’Étranger.

Il menait une vie tranquille, sérieuse même, d’aucuns diraient exceptionnelle pour son âge.

En effet, son but en voyageant était plus de se former, de faire de lui un homme en un mot, que de chercher à se faire une carrière qui devînt sa position.

Les maigres rentes que lui faisaient ses parents suffisaient amplement à son existence.

A l’exemple de Giboyer, qui pour faire vieillir son fils, le faisait voyager, il courut de ville en ville, étudiant, autant qu’on peut étudier à cet âge, mais pensant et réfléchissant comme on ne le fait guère quand on est si jeune.

Son instruction laissait beaucoup à désirer; il savait à peu près ce que l’on exige dans les collèges de province et autant qu’on peut en savoir avec un père comme le sien qui ne s’inquiétait guère de son éducation instructive et une mère qui à l’exemple des orthodoxes ne cessait de lui dire: Va, mon enfant, tu en sauras toujours assez.

Son ignorance parfois l’irritait fort et lui faisait faire, à part lui, des réflexions qui ne manquaient pas d’un certain esprit paradoxal.

Ainsi, par exemple, se disait-il: «Je connais de l’histoire de France presque par cœur le règne de Mérovée et de Clodion et j’ignore absolument le règne de Charles X et de Louis XVIII; en géographie, je sais que le cap Nord-Kyn est au nord de la Suède, que le mont Hymalaya est en Asie, et je serais bien embarrassé de dire où le Cher prend sa source, et dans quel département se trouve Trouville.

Je traduirais assez passablement une strophe d’Ovide, je réciterais quelques racines grecques, sans être repris, et pour écrire le français je ferais des fautes d’orthographe. ».

Convenez que ces raisonnements ne manquaient pas d’un certain sens pratique.

Il passait une grande partie de son temps à lire, à penser et surtout à réfléchir sur la réalité de la vie.

La lecture occupait presque en entier toutes ses soirées.

Il se trouvait si ignorant qu’il s’instruisait le plus possible.

Quatre années se passèrent ainsi.

Il habitait Lyon depuis deux années consécutives quand, instinctivement, il se sentit attiré vers Paris.

On lui en avait dit tant de bien et tant... de mal, qu’il avait réservé la capitale des capitales pour la fin de ses pérégrinations.

C’est là, s’était-il dit souvent, qu’il faudra que je m’arrête, que je vive.

III

Table des matières

Il avait vingt ans quand il arriva à Paris.

La vie que l’on y menait l’étonna d’abord, puis il s’y fit et par la suite il l’aima.

Au contact des gens qu’il fréquentait (quoique très-circonspect à l’égard des soi-disant amis que l’on rencontre), l’ambition le prit.

Il devint ambitieux, comme on devient amoureux, tout d’un coup.

Vivre de cette grande vie, se faire un nom! être quelqu’un! briller! être riche! opulent! Avoir un bel hôtel! de beaux appartements, de beaux chevaux; que sais-je? toutes les délices de Capoue envahirent son imagination. Les Mille et une Nuits lui parurent pouvoir devenir une réalité.

Ce jour-là, il réfléchit beaucoup; toute la nuit il fut agité, il se tourna et retourna dans son lit, qui sait combien de fois

Mais, se disait-il, que faire? oui, que faire?

Il voulait bien devenir riche, mais aussi être quelqu’un. Il tenait absolument à acquérir honneur et argent; l’argent sans l’honneur il ne pouvait en entendre parler. La fortune acquise par le bénéfice d’un objet quelconque acheté un louis et revendu deux, ne lui allait pas.

Gloire de boutiquier! disait-il, honneur de bourgeois! triomphe des. denrées plus ou moins coloniales!

De l’or, oui, mais de l’or bien propre, bien jaune, bien brillant et qui ne sente pas la mélasse surtout; et, à l’exemple du titi parisien dont il contrefaisait et l’accent. et la voix, «Ou n’en faut pas!»

Il se mit à chercher.

Dans un an, pensait-il, je serai majeur, j’aurai vingt et un ans, mes parents auront assez de confiance en moi, j’ose l’espérer, pour me prêter quelques capitaux, et avec cela il faudra que moi aussi je livre bataille, que je me fasse place, que je joue des coudes drus et serrés si je veux arriver.

La vie — il le savait — est plus qu’une lutte, c’est une coterie.

On peut se la représenter aisément en se figurant un mât de cocagne bien graissé ; tous se bousculent pour arriver au pied du mât: il faut fendre la foule qui l’entoure, bousculer, tomber, se relever, marcher sur ceux qui sont à terre et qui ne peuvent se relever, lutter, se battre, recevoir des coups, en donner si l’on peut et si on a le temps, et pousser, pousser toujours.

Enfin vous voilà avec les favorisés, vous êtes au pied du mât de cocagne, vous croyez avoir tout fait, et pauvre malheureux que vous êtes, tout reste à faire; il faut encore lutter, se battre pour pouvoir prendre le fameux màt à bras-le-corps et grimper. Enfin vous le saisissez, vous vous cramponnez, vous restez là, une seconde, un siècle, pour reprendre haleine. Vous reprenez courage, vous vous stimulez vous-même, vous vous excitez. Allons! vous dites-vous, la moitié du chemin est fait; se laisser abattre serait plus qu’une désertion, ce serait une lâcheté ! Allons! Et vous grimpez. Mais chose que vous n’aviez pas prévue, naïf que vous êtes, c’est que ceux qui sont là comme vous pour la décrocher, la fameuse timbale de la vie! vous empêchent de monter et vous tirent par les pieds.

Mais doué d’une énergie sans bornes et d’une volonté de fer, vous montez malgré tous les accrocs qui sont faits à votre culotte.

Enfin vous y êtes, vous allez triompher, vous avez gagné ! à vous le succès! la gloire! Oui, mais vous aviez compté sans ceux qui sont au bout du mât, qui vous tapent sur les doigts pour vous faire lâcher prise et vous faire dégringoler, vous trouvant bien osé de prétendre, après avoir fait tout ce qu’ils ont fait, et quelquefois plus, — ayant, eu plus à lutter, le nombre d’amateurs de timbale augmentant de jour en jour, — d’être admis en leur noble compagnie.

Et voilà pourquoi souvent on se croit arriver dans la vie, quand un vieux gâteux dit d’une voix d’eunuque à ses confrères «Il est bien jeune ce gaillard-là...».

IV

Table des matières

Depuis quelques années Robert d’Amont, fils d’un de nos plus grands architectes, errait dans les rues de Paris à la recherche d’un jeune homme qui voulût bien associer son petit capital au sien pour courir ensemble à la recherche de la fortune.

Son père, mort récemment, avait ramassé une très-jolie fortune dans son art; mais atteint de cette ambition fiévreuse qui consiste à doubler sa fortune en faisant d’heureuses spéculations à la Bourse, et surtout séduit par la réussite d’un de ses amis, il se laissa entraîner et malheureusement se ruina ou à peu près.

En honnête homme qu’il était, il préféra ne laisser qu’un très- petit capital à son fils, mais lui laisser un nom dont il n’eût pas à rougir; aussi paya-t-il ses différences.

Le chagrin d’avoir perdu l’épargne d’une longue carrière bien remplie le rendit malade à tel point qu’il en mourut.

Son fils Robert, en possession de la faible succession de son père, était dévoré d’ambition; mais le capital dont il disposait était insuffisant pour mettre à exécution les projets, qui, disait-il, devaient le conduire à la fortune.

Il soumit vingt fois, cent fois, ses idées à sa famille, à ses amis; tous restèrent sourds, nul ne voulut l’aider.

Il était tellement aigri de l’ingratitude qu’il rencontrait autour de lui qu’il devint jaloux et haineux.

Parfois il se prenait à penser qu’il voudrait plus réussir pour pouvoir haïr ceux qui lui refusaient leur appui que pour profiter lui-même de sa fortune.

Il est vrai de dire qu’on se montrait à son égard d’une parcimonie et d’un manque de confiance révoltant.

Il avait beau dire, expliquer, prouver, supplier, implorer, rien n’y faisait.

Ses parents, ses amis les plus sincères sur lesquels il pouvait le plus compter, l’abandonnaient en lui donnant des fins de non-recevoir, des raisons qui n’en étaient pas. Au lieu de le décourager, cela l’excita!

Il abandonna sa famille et ses prétendus amis, qui ne l’étaient que quand ils n’avaient pas à le prouver, et conçut une haine mortelle à tout ce que l’on appelle de nom: devouement et amitié, deux mots, disait-il, qu’on devrait bien rayer de notre vocabulaire.

Un jour, le hasard lui fit faire la rencontre de Georges Sioul.

Nos deux jeunes gens se plurent beaucoup, ils sympatisèrent ensemble et devinrent de vrais amis:

Georges avait alors plus de vingt et un ans; son nouvel ami lui exposa ses vues d’avenir et lui proposa, moyennant un faible apport de fonds, de s’associer dans des entreprises de construction.

Georges, sans avenir bien défini, et voulant arriver à la fortune, se laissa séduire par son ami.

Il est vrai de dire que cette carrière se pliait très-bien à toutes ses exigences, l’intelligence prédominait, c’était son rêve, son idéal.

Ne pas être marchand, c’est ce qu’il voulait avant tout.

Il soumit son projet à ses parents, qui firent bien quelques difficultés avant de délier les fameux cordons de la bourse; mais il fit tant et si bien qu’il triompha de toutes leurs hésitations et de toutes leurs mauvaises prédictions.

Du reste, ils étaient bons et ne désiraient qu’une chose: le bonheur de leur fils.

Nos deux jeunes gens s’associèrent et entreprirent plusieurs petites affaires qui leur donnèrent quelques bons résultats. Sans être Espagnols, nos deux amis voulaient grandir; aussi se mirent-ils à la tête de grosses affaires. Cela n’en marcha pas plus mal, au contraire.

Ils étaient bien critiqués par les gros bonnets de la maçonnerie, mais cela ne les découragea pas. Ils allèrent droit leur chemin sans s’inquiéter de toutes les petites jalousies et criailleries dont ils étaient l’objet.

Les jaloux voyaient bien par des preuves flagrantes leur réussite, mais ils la contestaient toujours.

On n’empêchera pas les méchants de parler. Ils le savaient et laissaient dire.

V

Table des matières

Deux années s’étaient écoulées.

Georges prévint son ami Robert d’Amont qu’il prendrait avec plaisir un congé d’un mois, ce à quoi son ami consentit.

Georges fit alors ses apprêts de départ.

Il partit pour lé Midi, où il avait une partie de sa famille et de nombreuses connaissances, sinon d’amis.

Avant de le suivre, nous allons dire ce qu’il était, tant au moral qu’au physique.

Il était petit, bien proportionné dans sa taille, de légères moustaches ombraient sa lèvre supérieure, l’œil vif; — on a dit: Le regard c’est l’esprit, — c’était vrai surtout pour lui. Dans cette petite figure au teint mat ce n’étaient pas deux yeux, c’étaient deux lumières qui semblaient éclairer, tant son regard était vif, vrai, franc et lumineux. Comme démarche, celle de tout le monde, ni sérieuse, ni banale. Comme genre, c’était un de ces jeunes gens dont on ne dit rien, qui ne vous arrête pas, ni bien, ni mal, ni commun, ni distingué. Il est vrai de dire que pour être distingué il ne faut pas se faire distinguer. Somme toute, c’était un jeune homme qui passait inaperçu. De plus, il ne portait pas son âge; il avait vingt-trois ans et demi, on lui en eût donné tout au plus vingt.

Au moral, honnête homme dans toute l’acception du mot, franc comme un Gaulois, ne cachant jamais une arrière-pensée, disant toujours et à n’importe qui, ce qu’il pensait.

Ni bon, ni mauvais, mais juste et poussant le sentiment de la justice jusqu’à l’excès.

Homme sérieux dans toute la bonne acception du mot et connaissant la vie comme beaucoup d’hommes bien plus âgés que lui ne la connaissaient pas.

A vrai dire: l’expérience est souvent le résultat d’une longue série de bêtises.

Respectant tout ce qui est respectable. Ne croyant que les véritées démontrées et prouvées.

Sceptique pas plus qu’il ne faut l’être, et philosophe comme on doit l’être.

Respectant chez les autres toutes les croyances et toutes les opinions, pourvu qu’elles eussent pour base l’honnêteté.

Aimant la famille et n’aspirant qu’à s’en faire une, mais surtout conforme à ses idées. Quoique bien jeune, il se serait marié, s’il eût trouvé.

Des femmes qui tiennent comptoir d’amour, il en pensait ce qu’un honnête homme doit en penser, — il ne les méprisait pas, mais les. plaignait et surtout les redoutait!

Pour lui le mal, le péril social était là C’était, disait-il, notre plaie moderne et la plus dangereuse! car c’est un mal où la. gangrène s’est mise, puisque la maladie augmente de jour en jour et finira certainement par tuer la malade, — notre pauvre France!

A ce propos, il fit un jour à un de ses amis qui voulait essayer de défendre toutes ces drôlesses qui nous détournent, trop souvent hélas! de notre droit chemin, le speech suivant:

. Elles disent toutes que c’est pour satisfaire de grands devoirs qu’elles sont tombées si bas!

Que de fois on me l’a racontée cette histoire. «C’était la veille du terme, et

«nous en devions déjà deux, le proprié-

«taire avait prévenu qu’il ne voulait plus

«attendre! Donc que demain il faudrait

«déménager ou payer. Mon pauvre père

«était au lit malade, ayant ma mère à son

«chevet et nous tous nous désolant, ne

«sachant pas si demain nous ne couche-

«rions pas à la belle étoile! Je pris mon

«courage à deux mains et je me dé-

«vouai!... Le lendemain je rapportais de

«l’argent! Mais quand le sort s’acharne

«après vous, c’est fini! Mon père ne gué-

«rissait pas, et toujours pas d’argent!...

«Je dû me dévouer de nouveau......................

«Et voilà comment de chute en chute

«je suis devenue ce que tu me vois.»

Et pour vous donner plus facilement le change, elle criera contre la société, elle blasphémera même au besoin! et d’un air désespéré et presque honnête elle ajoutera:

«Et on dit... qu’il y a un Dieu!... qui

«voit tout ça! Il le permet donc! il le veut

«donc, puisque, pouvant l’empêcher, il

«laisse faire.

«Eh bien, non! ce Dieu n’existe pas,

«c’est sûr! car ce serait un monstre!»

Jeunes gens au cœur candide, n’en croyez rien! Et ne vous dissimulez pas que c’est la paresse, toujours, comme dit v le poëte:

Qui fit au lupanar coucher ces Danaés.

Car pour peu que vous soyez observateur, remarquez par qui est séduite, — presque toujours, — une jeune fille!

Par un homme qui n’est pas de son rang! Et autant que possible elle choisit le plus cossu parmi ceux qui lui font la cour.

Elle ne se dissimule donc pas,—aussi sotte qu’elle soit, — qu’elle ne sera pas épousée.

Donc, le mobile, — c’est le vice; le moyen, — la honte, et le but, — la paresse.

VI

Table des matières

Dans les premiers jours du mois d’août 18.., Georges Sioul arriva à X...

Il fut reçu par ses parents et amis, comme on reçoit un transfuge, — d’une façon circonspecte, voire même malveillante.

Ses plus proches, craignant qu’il ne leur empruntât de l’argent, le tinrent à l’écart. Il faut avoir habité la province pour en connaître tout le crétinisme mercantile.

Il faut avoir vécu au milieu des provinciaux pour se faire une idée réelle de leur avarice et de leur petitesse d’esprit. J’en ai vu, j’en connais qui sont à la tête d’une fortune considérable et qui vivent comme des mécréants, se privant, non-seulement de luxe, de confortable, mais même du nécessaire.

Je sais un jeune homme, certainement à la tête d’un million de fortune, qui se prive de manger des huîtres vu leur prix exorbitant, et qui prétend que tout le monde devrait faire comme lui, car alors elles baisseraient de valeur et se vendraient un prix raisonnable, dit-il.

Il serait trop long de citer des exemples à l’appui de mon dire, mais je veux ajouter un fait qui caractérise bien nos mœurs provinciales.

Un riche propriétaire fut nommé tuteur du fils d’un de ses amis intimes qui venait de mourir.

Ce jeune homme devait être à sa majorité à la tête de cinq cent mille francs,— ci vingt-cinq mille francs de rentes. — Il était âgé de dix-huit ans quand son père mourut.

Le tuteur continua d’élever son pupille avec ses idées et sa manière de voir et essaya d’en faire un crétin comme lui. Il n’y réussit pas et en fit un débauché, c’est fatal!

Que croyez-vous qu’il lui donnait, à la veille de sa majorité, comme argent! Je vous le donne, en cent, en mille. Comme vous ne devineriez pas, je préfère vous le dire: cinq francs par semaine! Et notez que ce jeune homme habitait une grande ville du Midi. — N’est-ce pas écœurant, je vous le demande?

Comment! voilà un jeune homme qui va être en possession d’une fortune relativement considérable, qui aura à dépenser plus de deux mille francs par mois, et on lui donne une misérable pièce de cent sous à dépenser par semaine!— Qu’arriva-t-il? Point n’est besoin de le dire: l’enfant tourna mal, c’est-à-dire qu’il dilapida cette fortune dont on avait été si parcimonieux. En quelques années il fut ruiné.

Toute la famille se rua contre lui et cria haro sur le malheureux jeune homme, qui était tout étonné de ce qui lui arrivait.

Eh bien, franchement, doit-on rendre responsable de sa mésaventure et de ses folies ce pauvre garçon? Non, cent fois non! Le coupable c’est le tuteur.

Si, au lieu d’avoir été vis-à-vis de son pupille d’une économie sordide, il lui eût donné de l’argent selon son âge et sa position, il aurait eu le temps de lui faire apprécier la valeur de l’argent et par cela même eût évité autant que faire se peut cette transition qui ne put que griser ce malheureux garçon, qui crut que son argent ne s’épuiserait jamais..................

On croirait, à voir vivre ces infortunés provinciaux, que nous sommes sur la terre uniquement pour mettre une pièce de cent sous l’une sur l’autre; — et c’est ce qu’ils font; aussi rien ne les effraye comme un Parisien, vocable qui pour eux est synonyme de dépensier et de jouisseur.

Ils ont raison souvent, mais il faut avouer qu’ils se trompent quelquefois.

A Paris on gagne l’argent facilement presque toujours, ou on végète.

Quoi d’étonnant qu’on le dépense de même?

Il est juste et équitable d’ajouter que, vu tous les obstacles qu’on est obligé de surmonter pour arriver à la fortune, on mérite bien ce que l’on a gagné.

Donc notre pauvre Georges fut plutôt discuté et contesté surtout que félicité de la position qu’il avait su se faire au milieu de ce grand tourbillon qu’on appelle Paris.

S’il était arrivé avec une fortune faite, s’il eût acheté une grande propriété, certainement il eût été jugé différemment; mais il n’était que sur la voie de la fortune, et messieurs les provinciaux sont d’un scepticisme renversant au sujet du succès d’une entreprise quelconque, faite à Paris.

Pour eux ce n’est pas en gagnant beaucoup qu’on fait fortune, non, cela leur parait un paradoxe.

Leur axiome— c’est qu’on fait fortune en se crétinisant; le crétinisme leur parait être le plus puissant levier qu’on puisse avoir.

Je crois qu’il existe quelque part un livre qui a pour titre: Les Crétins de Province; je ne sais pas ce qu’il contient ne l’ayant pas lu, mais ce que je sais bien, c’est qu’avec une pareille enseigne, il y avait matière à écrire plusieurs volumes qui n’eussent certainement pas manqué d’intérêt pour le lecteur.

En présence de ces petites jalousies et de ces mesquines rivalités de clocher, Sioul ne s’éternisa pas à * * * et se rendit à * * *, petite plage au bord de l’Océan.

Il résolut de garder le plus qu’il le pourrait l’incognito, afin de vivre à son gré et à sa guise.

A cet effet il descendit à l’hôtel et ne s’inquiéta pas si les chalets où il avait des connaissances étaient habités par leurs propriétaires ou s’ils étaient loués à des personnes qui lui étaient inconnues ou qu’il connaisait.

La vie qu’il comptait mener était des plus simples et des moins agitées.

Vivre loin du bruit — celui de la mer excepté, bien entendu — en face de ses idées, c’est-à-dire de lui.

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€1,99
Altersbeschränkung:
0+
Veröffentlichungsdatum auf Litres:
16 Januar 2025
Umfang:
111 S. 2 Illustrationen
ISBN:
4064066329914
Verleger:
Rechteinhaber:
Bookwire
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