Buch lesen: "La Pantoufle de Sapho"
Leopold Ritter von Sacher-Masoch
La Pantoufle de Sapho

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066075682
Table des matières
& Autres Contes
SACHER MASOCH
L'AMOUR CRUEL A TRAVERS LES AGES
LA
PANTOUFLE DE SAPHO
et autres Contes
Traduit par D. DOLORÈS
PARIS
CHARLES CARRINGTON, LIBRAIRE-ÉDITEUR
LA PANTOUFLE DE SAPHO
LA PANTOUFLE DE SAPHO
(1859)
LIBRAIRIE CH. CARRINGTON—PARIS.
& Autres Contes
Table des matières
CHARLES CARRINGTON,
Libraire-Éditeur
13, Faubourg Montmartre, Paris
SACHER MASOCH
Table des matières

L'AMOUR CRUEL A TRAVERS LES AGES
LA
Table des matières
PANTOUFLE DE SAPHO
Table des matières
et autres Contes
Table des matières
Traduit par D. DOLORÈS
Table des matières

PARIS
CHARLES CARRINGTON, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Table des matières
13, Faubourg Montmartre, 13
1907
LA PANTOUFLE DE SAPHO
Table des matières
(1859)

LA PANTOUFLE DE SAPHO
(1859)
Table des matières
L'hiver de 1859 étendait son blanc et floconneux tapis de neige sur les remparts de la joyeuse capitale autrichienne et, aux environs, sur les coupoles du Kahlenberg et du Leopoldsberg. Le monde brillant et aristocratique était rentré des eaux et de ses terres, et l'on s'amusait, dans les salons privés, ainsi qu'aux lieux de réjouissances publiques, simplement et gaîment, comme cela n'était guère possible, alors, que dans la ville impériale, résidence de l'empereur Franz.
Mais le point culminant des distractions et des plaisirs, comme de l'intérêt artistique et littéraire, était encore et toujours le Burgthéâtre, institution populaire au sens le plus élevé, où les aspirations idéales de l'élite de la nation se joignaient aux efforts les plus nobles, car une censure hautement sagace rognait les ailes fougueuses du Pégase autrichien, et la vie politique n'agitait encore que la Hongrie avoisinante, ne se manifestant guère que par les paroles, les chansons et les actes des compagnonnages allemands et de quelques étudiants des universités de Vienne ou de Prague.
Entre le public et les acteurs, régnait une véritable intimité, car les Viennois de cette époque ne se contentaient pas d'admirer l'artiste sur la scène; ils le suivaient dans sa vie journalière et jusque dans sa demeure, non pour épier un scandale et s'amuser des vices des protagonistes chargés d'incarner les rêves héroïques ou spirituels des poètes, comme cela a lieu de nos jours, mais avec le naïf désir de voir la pâle Louise assise à sa table à thé, d'entendre la rêveuse Charlotte potiner en buvant du café, de surprendre la fière princesse Eboli en train de tricoter des bas ou le vaillant chevalier Goetz de faire sa partie de tarok. Le public viennois était au courant de tout ce qui se passait derrière les coulisses. Il connaissait le nom de chaque adorateur de la Stich; il savait toujours, à n'en pas douter, quel soir Korn était plus rauque que de coutume et en quel lieu il avait bu le champagne responsable, et, lorsqu'enfin Sophie Schrœder monta, tel un soleil, au firmament de l'art dramatique, faisant pâlir toutes les étoiles, il ne tomba pas une épingle dans le boudoir de la tragédienne sans que le Tout-Vienne en fût informé, depuis le chancelier d'Etat jusqu'à l'apprenti cordonnier, depuis le cocher de fiacre jusqu'à l'empereur.
L'intérêt que prenait la ville entière à la personnalité de Sophie était de nature exclusivement artistique, bien que partant d'un sentiment très humain, car la Schrœder n'était ni belle ni même élégante.
Mais, quand elle paraissait drapée à la grecque, sur les planches, quand sa superbe voix laissait tomber les ondes mélodiques de la langue rythmée, quand son génie invoquait des figures d'une vérité saisissante et d'une dignité surhumaine, elle entraînait les cœurs, comme jamais aucune artiste ne l'avait fait. A ces moments, elle devenait belle, d'une beauté antique et qu'on eût crue sortie d'un sarcophage ancien.
Sophie n'était pas grande, mais elle avait ce port de tête imposant que possédait avant elle l'auteur du Faust, et qui la faisaient paraître plus haute qu'elle ne l'était en réalité.
Il n'était pas une grande dame, pas une souveraine, qui ne lui eussent envié sa distinction native et l'empire qu'elle exerçait sur les mortels. Elle semblait née pour voir un peuple à ses pieds, tant son regard était dominateur.
Sa situation matérielle eût pu être brillante, mais ne l'était point, parce qu'en vraie fille de l'art, la Schrœder n'entendait rien aux choses pratiques, et sa délicatesse s'opposait à ce qu'elle se laissât entourer, par ses adorateurs, de ce luxe princier que possèdent de nos jours les plus insignifiantes comédiennes.
Sophie avait une idée trop haute de l'amour, de l'art et d'elle-même,—surtout d'elle-même,—pour se faire payer ses faveurs avec des diamants. Si elle souriait à un homme, ce sourire partait du cœur, et si elle consentait à l'enivrer, elle voulait être elle-même heureuse de toute son âme. La courtisanerie qui engendre le dégoût et dont, à l'heure actuelle, souffre et se meurt l'art dramatique, lui était complètement inconnue.
Il était donc naturel que, ses fiers sourcils ayant décoché une fois de plus les flèches d'amour dans un cœur, elle fût la dernière à en être informée. On se chuchotait la nouvelle dans les loges, on en parlait dans les fauteuils, on en riait en se poussant du coude, au parterre et aux galeries, alors qu'elle-même ne savait rien encore du noble captif qu'elle avait fait.
En l'année 1859, le public du Burgthéâtre remarqua un jeune homme qui, chaque soir où la Schrœder jouait, occupait le fauteuil du coin de gauche au premier rang, dont le regard, sitôt qu'elle paraissait, s'attachait avec une émotion fiévreuse à tous ses mouvements, et dont l'enthousiasme était si entraînant que, maintes fois, il oubliait les lois du théâtre pour applaudir au milieu d'une scène. Tout Vienne savait depuis longtemps que c'était un prince polonais, colossalement riche et épris d'une délirante passion pour la tragédienne, avant que la Schrœder se doutât seulement de l'existence de cet heureux malheureux.
Un jour qu'elle attendait en scène le commencement du premier acte, Sophie remarqua quelques comédiennes qui examinaient la salle à travers le trou du rideau, et entendit le colloque suivant:
—Le voilà encore.
—Qui cela?
—Le soupirant muet de la Schrœder.
La Schrœder s'approcha pour mieux écouter.
—Fais-le-moi voir. Où donc est-il?
—Là, dans le coin de gauche, au premier rang.
La Schrœder, cette fois, en savait assez et, quand le rideau fut levé, elle profita d'une réplique, pour chercher des yeux l'inconnu.
Quinze jours se passèrent avant qu'elle n'apprît son nom. Il était effectivement polonais et fort riche, mais il n'était point prince, un simple gentilhomme, Félicien de Wasilewski.
Depuis ce jour, Sophie le remarqua chaque fois qu'elle jouait, et elle apprit que, tout aussi régulièrement, il demeurait absent quand elle ne jouait point.
Au bout de peu de temps, une entente tacite s'établit entre la tragédienne et son admirateur. En entrant en scène, son premier regard était pour lui, de même son dernier coup d'œil avant de sortir. Si une tirade lui réussissait particulièrement, le Polonais hochait imperceptiblement la tête et ce léger mouvement n'échappait point à l'artiste. Quand, à l'issue de la représentation, elle montait dans le carrosse du Burgthéâtre, surnommé ironiquement le Chariot de Thespis parce qu'il résonnait avec un bruit de ferraille sur le pavé cahoteux de l'antique ville, le Polonais se trouvait à la porte de sortie, la dévorant de ses yeux ardents, bien qu'il ne pût apercevoir d'elle que le bout de son nez, tout le reste étant emmitouflé de fourrures et de voiles.