Buch lesen: "La Maison de Maurèze"
Henry Gréville
La Maison de Maurèze

Publié par Good Press, 2021
EAN 4066338055309
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXX1
XXXII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
I
Table des matières
--Le carrosse est en bas, mademoiselle, vint dire une soeur converse en essuyant ses yeux rouges avec l'extrémité de son bavolet, Notre Mère vous fait prier de descendre.
Gabrielle ramassa les plis de brocard qui formaient la traîne somptueuse de sa robe de noce; ses amies de couvent se pressèrent autour d'elle; les baisers les plus tendres, les mille promesses qu'on fait si facilement à quinze ans furent échangés et scellés avec de grosses larmes; puis Gabrielle, précédée par la soeur converse, se mit à descendre l'escalier de pierre, usé depuis des siècles par tant de pas lourds ou légers. Elle jeta en passant un regard sur les salles d'étude, désertes ce jour-là en son honneur; ses yeux s'arrêtèrent un instant sur le jardin où depuis quinze jours elle avait égrené plus de rêveries que de chapelets... elle allait disparaître dans le sombre corridor qui menait au parloir.
--Au revoir, Gabrielle, mon cher coeur, ma belle mignonne! au revoir! crièrent des voix enfantines au-dessus d'elle.
Elle se pencha en arrière et regarda: tout en haut de l'escalier, les jeunes filles qu'elle venait de quitter lui envoyaient par-dessus la rampe un dernier adieu. Un bouquet de pervenches, cueilli dans le coin le plus sombre du jardin et lancé par une main d'enfant, vint tomber dans son corsage, pendant qu'elle envoyait de pleines poignées de baisers aux jeunes recluses.
--Allons, allons, mademoiselle, murmura la soeur converse, votre futur vous attend à l'église.
Gabrielle rougit, cria un dernier: «Au revoir!» aux jolies têtes penchées vers elle et se hâta de suivre son guide.
Arrivée devant la porte du parloir, la soeur s'arrêta, fit tomber à terre les plis du brocard d'argent, raffermit le petit chaperon de fleurs d'oranger sur l'échafaudage de cheveux blonds dont la poudre à la maréchale ne pouvait dissimuler complètement les magnifiques reflets dorés; le pauvre petit chaperon disparaissait presque en entier sous les plumes et sous l'aigrette de diamants qui formaient la coiffure de gala à la mode du jour.
--Vous êtes belle comme un ange, mademoiselle, dit la brave fille; puissiez-vous être aussi heureuse que belle!
La porte s'ouvrit avant que Gabrielle eût pu répondre; elle entra timide, presque honteuse, dans le parloir du couvent, éclairé pour la circonstance par un candélabre chargé de bougies qui ne pouvaient vaincre le jour terne et faux venu à grand'peine à travers les grilles et les auvents.
La Mère supérieure s'avança vers Gabrielle, la prit par la main et la conduisit à son père.
--Telle que vous me l'aviez confiée, monsieur le comte, dit-elle, je vous la rends. Le Seigneur a favorisé nos efforts, elle est digne de sa maison et de nous-mêmes.
Le vieux gentilhomme de la chambre du défunt roi Louis XIV n'eut garde de céder à un attendrissement de mauvais goût; ses lèvres effleurèrent le front de Gabrielle; puis il prit sa main, et la conduisit vers un autre vieux seigneur.
--J'espère, monsieur le duc, dit-il, que ma fille se montrera digne de l'honneur que lui fait aujourd'hui la maison de Maurèze.
Le vieux duc baisa le bout des doigts de Gabrielle, lui fit un compliment fort bien tourné, salua son ami, salua la supérieure, et le silence se rétablit.
Gabrielle, fort étonnée, un peu triste, regarda les dorures des beaux habits, la fiole de Malaga et les gâteaux qu'on venait de servir, puis sa propre toilette si somptueuse et si lourde, et resta indécise. Fallait-il se réjouir ou s'affliger d'un changement si solennel?
Tout à coup la porte extérieure s'ouvrit, un rayon de soleil de mai éclaira le sombre parloir; avec l'air tiède d'un jour de printemps pénétrèrent les bruits du dehors, le piaffement joyeux des chevaux de sang attelés au carrosse, le chuchotement de la foule assemblée pour voir sortir la fiancée... Gabrielle sentit son coeur de quinze ans battre joyeusement, et une rougeur d'impatience colora son teint d'ordinaire un peu pâle.
Quelques compliments encore, puis Gabrielle franchit le seuil du couvent. Un tapis de velours rouge la conduisit au carrosse, la populace cria de toutes ses forces: «Vive la mariée!» quelques poignées de monnaie jetée par les laquais provoquèrent des cris d'enthousiasme, puis la lourde machine se mit en route.
Au bout de quelques instants, le carrosse s'arrêta devant Saint-Germain l'Auxerrois. Sous le portail, une foule de beaux jeunes gens en grand, habit attendaient la jeune fille. Un d'eux s'approcha, le marchepied à peine abaissé, et tendit respectueusement la main à Gabrielle pour descendre.
Elle se laissa faire, plus confuse que jamais. Déjà son père l'emmenait dans l'église, où les orgues tonnaient, où les cierges et les bougies étoilaient l'harmonieuse obscurité des vitraux. Elle marchait, croyant faire un rêve, n'osant rien dire, désirant et craignant tout à la fois de s'éveiller.
Tout à coup elle sentit que son père mettait sa main dans une autre main d'homme, et qu'on l'entraînait doucement. Elle leva les yeux et se vit conduite par le beau jeune homme du parvis.
Elle n'eut pas le temps de le regarder, car elle se trouvait déjà agenouillée sur un coussin de velours, et, au fond du choeur,--crosse, mitre, étincelant dans sa chape d'or ruisselante de pierreries, suivi d'un nombreux clergé revêtu d'or et de brocard,--l'évêque s'approchait pour la marier.
Deux fois, avant le moment solennel, elle leva timidement les yeux sur celui qu'elle allait jurer d'aimer toute sa vie, et deux fois le regard de deux yeux noirs, tendres et moqueurs à la fois, fit monter la rougeur à son front.
Jamais Gabrielle n'avait vu d'hommes,--car on ne peut compter pour tels le vieux jardinier et le confesseur du couvent. Son père lui était apparu quelquefois, sévère et hautain,--ce n'était pas un homme non plus;--aussi ce regard qui savait tant de choses, qui raillait si bien sa timidité, sa gaucherie, son ignorance, ce regard alla jusqu'au fond de cette âme neuve.
--Que faut-il faire pour vous plaire? était-elle prête à demander.
Les paroles de l'évêque se gravaient une à une dans son coeur. «La femme sera soumise à son mari, elle ne trouvera point en lui de sujets de blâme, disait le prélat, elle le considérera comme beau, vaillant et noble par-dessus tous.»
--Ce ne sera point difficile, pensait Gabrielle.
«--Mon joug est un joug d'amour, reprenait l'évêque; tout sacrifice est facile quand on aime; la femme aimera son mari, parce qu'il est son maître, et elle lui sera fidèle jusqu'à la mort.»
Gabrielle soupira. Ce soupir d'aise disait que sa tâche serait en effet facile et douce.
«--Et le Seigneur bénira votre maison, termina le prélat; vous élèverez vos enfants dans la crainte de Dieu, et vous verrez leurs rejetons grandir autour de vous comme un plant de jeunes oliviers.»
Les enfants! Gabrielle pensait aux petites têtes blondes qu'elle avait vues dans les tableaux à la chapelle du couvent, et son coeur se gonfla de joie en pensant qu'elle aurait des enfants!
Quand vinrent les paroles sacramentelles, Gabrielle leva les yeux sur l'officiant et répondit «Oui!» avec une fermeté inusitée en pareil cas. Les assistants s'entre-regardèrent. Ce timbre d'or les avait remués jusqu'au fond de l'âme; même les moins bons de ce monde frivole avaient senti quelque chose de nouveau s'agiter en eux à la voix de cette jeune fille.
La cérémonie s'acheva. Un repas magnifique attendait les conviés chez le duc de Maurèze.
--Marquis, dit-il à son fils, offrez la main à votre femme.
Gabrielle était mariée.
II
Table des matières
Le soir était venu. Après un repas magnifique, pendant que les hôtes de la maison de Maurèze se répandaient dans le jardin plein de fleurs de printemps, la nouvelle marquise s'était échappée et parcourait à la dérobée les appartements de cet hôtel qui allait être sa demeure. Elle traversa plusieurs salons, recueillant sur son passage certains regards et certains sourires qui la faisaient rougir sans qu'elle sût pourquoi, et, trouvant enfin une porte entre-bâillée, elle la poussa doucement... tout n'était-il pas à elle dans cette maison,--la sienne?
Elle entra dans un petit boudoir bleu où quelques bougies achevaient de se consumer dans un candélabre. Une fille de service, endormie dans un fauteuil, se leva brusquement pour offrir ses services à madame la marquise.
--Je n'ai besoin de rien, dit Gabrielle. Laissez-moi.
La fille de chambre disparut en ouvrant une porte à deux battants qui donnait dans une pièce attenante, et Gabrielle s'assit dans un petit fauteuil bas pour se reposer un peu de tout ce bruit et de cet apparat.
La fenêtre du boudoir donnait sur le jardin illuminé; mais cette partie de la maison, défendue des approches importunes par un large fossé et par d'épais buissons de lilas, était à l'abri des regards. La jeune femme, étourdie encore par les lumières et par le brouhaha du repas, goûtait délicieusement la fraîcheur du soir. La lune, alors au haut du ciel, faisait jaunir les lampes de couleur placées dans les bosquets: sa clarté fine et bleuâtre découpait sur le parquet la silhouette de quelques branches égarées çà et là.
--Mariée! se dit Gabrielle avec un soupir; je suis mariée! Que mon mari est beau! ajouta-t-elle en joignant les mains avec extase.
Cette âme innocente, ce coeur virginal s'étaient donnés dès le premier regard; elle n'avait pas comparé son mari aux autres jeunes seigneurs; elle n'avait vu que lui. L'évêque lui avait ordonné d'aimer cet homme par-dessus tout, elle avait obéi sur-le-champ.
--Je l'aime! murmura-t-elle à voix basse; je l'aime! c'est mon mari.
Tout à coup, le souvenir des regards qui l'avaient fait rougir ramena un coloris plus vif sur ses joues. Elle s'assura qu'elle était seule, frissonna, d'effroi peut-être, et, marchant sur la pointe du pied, elle s'approcha de la pièce contiguë, que la fille de chambre avait laissée ouverte en se retirant. Arrivée sur le seuil, elle s'arrêta, n'osant entrer, le cou tendu, les mains jointes... c'était la chambre nuptiale.
Un grand lit de lampas bleu de ciel orné de courtines d'argent, de franges, de noeuds, occupait tout le milieu de la pièce; la courte-pointe relevée laissait voir des draps de batiste brodés aux armes de Maurèze et garnis de hautes dentelles; deux oreillers de batiste brodée reposaient côte à côte; sur un fauteuil de chaque côté du lit, une robe de nuit dépliée semblait convier au repos. Une veilleuse, placée sur une tablette devant un crucifix, éclairait vaguement ces splendeurs qu'elle laissait plutôt deviner que voir. Par-ci par-là le pied d'un fauteuil, le dossier d'une chaise, le coin d'un meuble mettait une paillette d'or dans l'obscurité.
Gabrielle surmonta l'espèce de crainte qui l'avait envahie et s'aventura sur le tapis moelleux fait pour amortir le bruit des pas.
--C'est donc ici, se dit-elle, que nous allons vivre, mon mari et moi!... Mon mari et moi, répéta-t-elle lentement. Oh! mon Dieu, s'écria-t-elle, que je suis heureuse et que je vous remercie!
Elle s'agenouilla devant le crucifix, la tête dans les mains, et laissa couler ses larmes. Son coeur débordait de joie.
Enfant le matin même, n'aimant que les religieuses et ses compagnes, elle était mariée, et elle aimait son mari! De telles secousses auraient pu troubler une âme moins naïve que celle de la jeune femme; mais Gabrielle avait la prière pour déverser le trop-plein de son âme. Elle pleura et remercia Dieu de toutes ses forces pendant un moment.
Un bruit de pas et de voix la tira de son extase. On l'appelait. D'un bond elle fut dans le boudoir, non sans avoir refermé la porte de cette chambre sacrée où, pensait-elle, son mari seul devait pénétrer. Le boudoir s'inonda soudain de lumières. Des candélabres chargés de bougies, portés par des valets, effacèrent sur le parquet le lacis transparent des feuilles projeté par la lune.
--Nous allons coucher la mariée, dit une voix féminine.
Un groupe de femmes appartenant toutes à la plus haute noblesse de France entoura aussitôt Gabrielle, qui reçut la bénédiction de son père et celle de son beau-père, puis on l'emmena, toujours avec les lumières, dans la chambre nuptiale, si calme tout à l'heure et maintenant pleine de bruit et d'éclat.
Gabrielle se laissa ôter peu à peu ses riches ajustements de mariée. On les remplaça par un déshabillé de batiste: l'étiquette, déjà moins rigoureuse que sous Louis XIV, n'exigeait pas qu'elle se mît au lit en présence de toutes ces femmes. La soeur du duc, vieille dame prétentieuse et maniérée, lui glissa à l'oreille un bonsoir qu'elle ne comprit pas; pendant qu'inquiète, effarée, elle levait la tête pour interroger, le groupe des dames s'éloignait déjà en riant. Elle n'eut pas le courage de répéter sa question et se laissa tomber dans un des fauteuils placés près du lit.
La porte du boudoir s'entr'ouvrit, la voix du marquis se fit entendre.
--Merci, messieurs les hérauts d'honneur, disait-il, je vous dispense de votre service.
Quelques éclats de rire lui répondirent. Il salua d'un geste la troupe joyeuse et entra dans la chambre. Gabrielle, à son entrée, s'était levée tremblante.
Le marquis Guy de Maurèze s'approchait avec cette grâce étudiée qui est restée classique.
--Madame la marquise, dit-il à sa femme, permettrez-vous à votre humble serviteur de vous parler de son amour?
Gabrielle leva sur lui ses yeux bruns pleins de pensées. Un candélabre chargé de bougies, laissé à dessein sur une table, permettait au jeune homme de la voir distinctement.
--Car enfin, reprit-il, madame la marquise, vous êtes ma femme, et je vous aime. M'aimez-vous un peu?
Gabrielle le regarda encore, son jeune sein se gonfla tout à coup.
--Oh! oui, répondit-elle à voix basse.
Le marquis s'approcha et défit son épée. Plus d'une fois il avait parlé d'amour à des grisettes ou à de grandes dames, tout aussi bien qu'à des filles d'opéra, mais jamais on ne lui avait répondu de la sorte. Il prit la main de sa jeune femme et l'emmena plus loin des bougies, sur un petit canapé étroit, où il y avait à peine de la place pour lui près d'elle. Gabrielle se taisait, et sa main tremblait toujours.
--Comment vous nommez-vous? dit le marquis en baisant l'un après l'autre les doigts glacés de la jeune fille.
--Gabrielle, fit-elle d'une voix timide, puis «'enhardissant: Et vous?
--Je me nomme Guy, répondit-il.
Elle répéta tout bas:--Guy! c'est un joli nom. Et vous, monsieur le marquis, m'aimerez-vous? Je ferai de mon mieux pour vous plaire.
Puis elle cacha son visage dans ses mains, honteuse d'avoir peut-être trop parlé.
--Vous êtes adorable, Gabrielle, s'écria le jeune homme en se mettant à genoux devant elle. Certes, je vous aimerai, car vous en êtes digne.
Il noua ses bras autour d'elle en répétant: Je vous aime! et Gabrielle laissa tomber sa tête rougissante sur l'épaule de son mari.
III
Table des matières
Le marquis de Maurèze était loin d'être plus mauvais que ceux de son âge et de son temps. Jusqu'à trente ans il avait vécu comme tout le monde, et profité du soulagement que la mort de Louis XIV avait apporté à toute la cour. On était si las de l'hypocrisie des dernières années, que plus d'un, bon et vertueux au fond, afficha les fanfaronnades les plus éhontées du vice pour faire comme les autres. Guy de Maurèze n'était certes pas des plus parfaits, mais, répétons-le, il n'était pas des plus mauvais. Son père, homme sévère, qui avait le suprême talent de rendre la vertu haïssable, tant il la faisait rêche et gourmée, lui avait pourtant inculqué des principes solides, de ceux qui survivent à tout, et qu'on retrouve à cinquante ans au fond de soi-même, quand toute l'écume des passions a fini de déborder et qu'il ne reste plus au fond de la coupe que le vin généreux. Pour quelques-uns, ce jour-là n'arrive jamais. Ils vieillissent comme ils ont vécu, frivoles et souvent ridicules. Ceux-là n'avaient que de l'écume dans leur coupe. Chez d'autres, le bon vin tourne en vinaigre, au vent de l'adversité; ceux-ci sont plus à plaindre qu'à blâmer, car ils vieillissent solitaires.
Guy de Maurèze n'était ni de ces derniers, ni des autres; mais sa liqueur à lui, généreuse entre toutes, devait bouillonner et déborder encore pendant longtemps. Et puis, par-dessus tout, il craignait le ridicule. Donc, il adora sa femme pendant un mois.
Au bout d'un mois, ses amis commencèrent à le plaisanter.
--Cela ne se fait pas, lui disait-on, c'est du dernier bourgeois. On ne trompe pas ainsi son monde.
--J'admets, lui dit un jour un des hommes les plus brillants--lisez les plus vicieux--de l'époque, j'admets qu'on s'occupe du soin de perpétuer sa maison, mais du diable s'il faut renoncer à toute autre ambition!
C'est qu'en effet le marquis s'était marié pour perpétuer sa maison. Une si noble race ne pouvait périr! Or, son père lui avait choisi une femme accomplie sous tous les rapports, noble à souhait, belle,--trop peut-être puisque Guy s'oubliait près d'elle,--riche, parfaite en un mot; en de telles mains, la maison de Maurèze ne pouvait péricliter.
Gabrielle était dans le paradis. Tout l'enivrait: sa propre jeunesse, l'amour de son mari, les égards dont on l'entourait, elle qui n'avait été jusque-là qu'une petite pensionnaire, aussi noble, aussi riche, mais pas plus que ses compagnes de couvent, tout était fait pour lui tourner la tête. Elle fut présentée dans le monde, le cérémonial compliqué des visites à recevoir et à rendre lui coûta quelques efforts de mémoire, mais elle s'en acquitta sans trop de bévues.
Le monde l'enchantait,--de loin. Ce brouhaha d'habits brodés, de robes somptueuses, de musique et de théâtre, ce cliquetis d'esprit semblable au choc des fleurets dans un assaut, lui faisait l'effet d'un feu d'artifice perpétuel, et ses ravissements enfantins avaient le privilège de réjouir fort le marquis.
Mais cette joie fut de courte durée. Ayant laissé deux ou trois fois sa femme aller à des réunions féminines, dont les hommes étaient exclus, il vit Gabrielle en revenir si fort scandalisée des propos qui s'y étaient tenus et de la morale qu'on y avait débitée, qu'il s'en fit rendre un compte fidèle. L'ingénuité de sa femme ne savait ni ne voulait rien cacher;--Gabrielle lui dépeignit tout au long la crudité des expressions, le laisser-aller des principes et même les railleries qu'avait suscitées son étonnement.
--Vous êtes toute neuve, ma chère, lui avait dit la baronne de P... Avant six mois vous penserez autrement.
--J'espère bien que non! s'écria le marquis. Je voudrais bien voir cela!
Mais comme il était impossible de tenir une marquise de Maurèze en chartre privée, le jeune époux reconnut bientôt que, pour empêcher les moeurs du temps de gangrener l'âme innocente de sa femme, il n'était qu'un seul recours: l'enlever bravement et la conduire à la campagne.
Cette proposition était d'autant plus acceptable que désormais l'avenir de la maison de Maurèze était assuré: Gabrielle devait être mère. Aux premiers mots que lui toucha son mari de ce nouveau plan d'existence, elle témoigna la joie la plus expansive.
--C'est charmant! dit-elle; au moins là, tu m'appartiendras, car ici je ne te vois guère, et puis je ne recevrai plus les visites de ces messieurs tes amis, si désagréables quand ils rient, et qui ont l'air de se moquer de moi parce que je t'aime.
Ces paroles confirmèrent de plus en plus le marquis dans son opinion; et, malgré les approches de l'hiver, il se décida à installer Gabrielle au château de Maurèze, dont son père lui fit cadeau à cette occasion, et qui se trouvait assez proche de Paris et de Versailles pour rendre les déplacements faciles, en même temps qu'il était assez éloigné de la capitale pour dégoûter les oisifs d'un voyage incommode.
La noble demeure était située au haut d'un coteau; des pentes savamment ménagées amenaient les carrosses dans la cour, close d'une grille en fer forgé; sauf les eaux jaillissantes, qui n'étaient plus autant à la mode, c'était un diminutif de Versailles. Le grand parc, planté sous le Béarnais, abritait du gibier royal; les parterres, entretenus par une armée de jardiniers, reproduisaient les dessins de le Nôtre; les bâtiments, construits sous Louis XIII, présentaient à l'extérieur ce mélange de brique et de pierre, si agréable à voir après les façades grises de Paris; mais cette demeure princière respirait la tristesse.
Ce n'est pas à l'âge de Gabrielle ni avec les sentiments dont elle avait le coeur rempli qu'on s'aperçoit de la mélancolie des choses; elle arriva au château pleine d'espérances joyeuses. Le duc, son beau-père, l'attendait sur le seuil pour lui en faire les honneurs. Tête nue, le vieux seigneur s'avança jusqu'à la portière du carrosse qui amenait sa bru; il lui offrit la main pour descendre et la conduisit dans la salle d'honneur, où le feu ne flambait pas encore, malgré la pluie froide d'octobre,--car dans ce bon vieux temps, Dieu merci loin de nous! on n'allumait le feu avant la Toussaint que dans la chambre des malades.
L'humidité de la salle tomba sur les épaules de la jeune femme, qui frissonna et jeta autour d'elle un coup d'oeil timide. Les sièges peu commodes, les sombres tapisseries lui parurent bien solennels. Le duc, son beau-père, lui débitait son compliment de bienvenue, du ton dont il eût fait son oraison funèbre... Soudain une porte s'ouvrit à deux battants sur la salle à manger, richement servie, où les cristaux et la vieille argenterie brillaient sur la nappe blanche; le marquis, debout sous les feux d'une torchère près du seuil, souriait à la jeune femme... Gabrielle sentit son coeur se réchauffer soudain; elle sourit à son mari, posa sa main fluette sur les doigts secs de son beau-père et rentra dans le courant de ses idées ordinaires.