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Maria. Poème d'Ukraine

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XVII

Il s'éloigne: sur le bras étincelant d'acier s'appuie la belle et pâle figure, doucement ombragée par le panache. Ses noires tresses résonnent contre la cuirasse de dure écaille, et sa taille flexible n'est point oppressée par les mains robustes qui l'enlacent. Un vêtement d'acier. … ici-bas, l'amitié aussi est méchante! Ce cœur vivant, l'amour même, repose sur une armure! Avec quelle flamme sur ses traits, avec quel regard tendre et avide, il contemple ce beau visage, voilé d'un nuage de tristesse! Comme il compte ces charmes, encore incertain si le temps ne lui a rien dérobé de son trésor! Non, cet éclat enchanteur qui embellit les yeux de Maria est impérissable: il sort de l'âme, et la mort seule l'éteindra.

Mais le guerrier a vu le voile funèbre, et cette joie sombre, qui s'unit à la robe de deuil et obscurcit la beauté à force de pâleur, ces yeux levés vers lui, et ce doux sourire plein du charme de la douleur, et sur ce teint si pur les humides sillons des larmes; aussitôt son propre bonheur se couvre du même nuage, et plus faible, plus tremblant, plus pâle que la plume de son panache:

«Lorsque dans les déserts des steppes, et dans ceux plus sauvages encore de mon âme, je me suis égaré à plaisir jusqu'aux teintes livides du crépuscule, jamais aucune étoile n'a lui sur mon chemin, et mon cheval regagnait ma demeure en luttant contre la rafale et la grêle. Tu es sortie pour moi, Maria! et à l'aurore de mes pensées, ton auréole m'a tracé une route lumineuse vers le ciel. Oh! que je suis heureux, fier et reconnaissant envers toi, qui dans la foule de tes adorateurs, es venue, tendre et confiante, appuyer sur moi tes beaux bras! O fortuné! qui dans ton cœur, à travers tes humides prunelles, ai lu les mystères de la vie et des sentiments du ciel! Mais pourquoi cette brume de tristesse, dont j'ai respiré la lourde vapeur, et qui t'a enveloppée de son ombre? Pourquoi le buisson de la vie ne croit-il pas pour moi seul hérissé d'épines? laissant à toi le parfum de sa frêle fleur au court printemps! A moi aussi l'on m'avait tout enlevé, on m'avait pris plus qu'à toi: tu appartiens au ciel; moi j'ai erré dans le tombeau, et chassé, par une noire vision, quand j'ai perdu la lumière, j'aurais frappé d'impitoyables coups les objets les plus saints. Car il est inutile de plaisanter avec le palatin, et le sabre, une lois dégaine, ne doit plus rentrer au fourreau. Alors le château de mes pères se fût rempli d'un vaste incendie, et plus d'un de mes proches eût été baigné dans son sang. Elles seraient restées dans mon cœur, cette fumée, ces ombres! Mais j'aurais conquis Maria par le sang et le feu! Ne tremble pas, tout cela est passé le jour où je t'ai vue, avant même, dès l'instant où tu as dit que tu étais à moi; d'un seul mot tu as rendu mon cœur aussi bon que si jamais personne ne m'avait fait de mal. Alors j'ai pris mon sabre, dont je ferai briller la lame, non pour un vil intérêt, mais pour ta défense et celle de mon pays. Alors j'ai sauté sur mon cheval, qui plus d'une fois dans ces plaines m'a emporté si rapidement, et je suis parti tout heureux. Oh! avec quelle allégresse j'ai aperçu ces tilleuls! Avec quelle ardeur mon âme désirait leur fraîcheur. Tu ne sais point, toi qui essuies tes larmes en silence, ce que c'est que de maîtriser un cœur farouche, de soupirer après un cœur tendre et de pleurer des charmes dans le souvenir desquels l'esprit voudrait ensevelir son existence. Maria, souffres-tu? A voir ton visage, il semble que déjà tu songes à t'envoler vers les anges, et dans une nouvelle douleur, bien que je m'enivre de tes caresses, j'ai presque besoin de te demander si tu m'aimes encore.»

«Si Maria t'aime, ô cher Venceslas… plus qu'il n'est permis d'aimer, plus que ne peuvent mes forces; plus qu'un faible cœur, lorsqu'il est rassasié, ne sait supporter une joie si immense, si peu espérée. Sans ces Tatars, qui restent devant mes yeux, sans ces flèches, que j'entends siffler à mon oreille, je me sentirais aussi légère, aussi ravie, aussi insensible à ton désir, que si je m'envolais au ciel dans tes bras. Si Maria t'aime? Vois, je ne suis que l'ombre de moi même! Que serait pour Maria le monde entier, sans ton regard? Que serait pour Maria l'éternité sans ton souvenir? Plus d'une fois, dérobée aux impressions des sens, sur ce grand livre de vie, je me suis humiliée de toute mon âme devant la puissance du Créateur… et quand je voulais étouffer ton souvenir dans le ravissement de la prière, aussitôt j'entendais comme un écho de ta douleur! Ah! peut-être le Seigneur punira-t-il un amour si ardent: peut-être une flèche tatare percera-t-elle ton cœur! Vois-tu ce rayon de soleil, à travers la trame du feuillage, allonger entre nos deux têtes sa lumière tremblante? Ce rayon anime, embellit, et réjouit tous les êtres; pourquoi, lorsque nous sommes unis, nous sépare-t-il? En vain, en vain, ô mon chéri, ta lèvre est sur la mienne… vois, il se penche avec la feuille, il se glisse entre nous deux. Ah! dans l'emportement de la bataille, dans le tumulte de la victoire, rappelle-toi, mon bien-aimé, que ce rayon de ta gloire, si pur, si brillant, comme le soleil des cieux, après un soir resplendissant, laissera tomber sur toi la nuit. Ah! que d'abord Maria soit ensevelie dans les ténèbres! N'est-il pas vrai, mon Venceslas? tu seras hardi, ferme, persévérant, vaillant, mais sage! Et lorsque déjà mes yeux, creusés par les chagrins, et qui regardent depuis si longtemps dans mon âme, répandront leur vie au dehors, lorsque mon cœur respirera de son épouvante sur ta poitrine dépouillée de l'acier, alors peut-être Venceslas ne se plaindra-t-il pas de l'amour. Me réjouir de ton bonheur, adoucir ta tristesse, ne songer qu'à ce qui peut te plaire, être la joie, et quelquefois la parure de tes jours, vivre pour toi et par toi, mourir devant toi, et à cette heure suprême, sous l'étreinte de la souffrance, laisser par mon regard expirant le bonheur dans tes yeux, ou vivre, si je ne puis avec toi, avec ton souvenir, voilà ce qu'aime Maria, voilà ce que Maria désire. Lorsque tu reviendras, heureux vainqueur, j'accorderai ma harpe, et tous deux, assis, sous les rayons de la lune, élevant nos âmes dans les tendres et tristes chants que tu aimes, nous jouirons de ces délices qu'aucune langue n'a jamais exprimées… Ah! comme la trompette a sonné, effrayante et lugubre! Oh! ne me quitte plus! Oh! emporte-moi avec toi!»

XVIII

Elle tomba dans les bras de son amant, et penchée, dans sa douleur, elle attachait à lui son corps tremblant d'un tel effroi, son visage défaillant était si pâle, ses beaux bras l'étreignaient avec tant d'amour sur son doux sein, que le guerrier, s'arrachant à regret à ces tristes caresses, ressentait dans son cœur un mal pareil au déchirement.

Non, il ne peut rester, à moins de ternir sa gloire, et en écoutant son amour, de l'exposer à la honte! Mais quelle profonde et lugubre tristesse! Tremper son courage dans le désespoir de celle qu'il aime! Il n'a point la force de se séparer de tant de charmes, ni le temps de prolonger on vains gémissements ces adieux. La trompette l'appelle à la gloire, le chef aux cheveux blancs l'attend. Les drapeaux déployés bruissent, la victoire va s'enfuir… Il se redressa, déposa sa bien-aimée, et l'œil brillant d'un feu sauvage, il pressa contre ses lèvres la blanche main défaillante, comme si dans cette faible, douce, et silencieuse étreinte, il eût voulu dire tous ses sentiments, au milieu du trouble de son âme… Il est parti, il a repris le calme; devant l'œil qui s'attache à lui, chaque pas éloigne davantage sa taille imposante et sa brillante armure. Déjà, à la place qu'il vient de quitter, mélancolique et pâle, troublant le silence de ses soupirs, la solitude s'assied. Et dans le champ, laissé inculte, du du bonheur, le chagrin enracine sa tige épineuse, dont la moelle est rongée de vers.

XIX

Il monte sur son cheval rapide, mais le souci est dans son œil, et il contient le coursier à son premier bond. Il monte aussi son cheval rapide, mais avec un joyeux regard, le vieux Porte-glaive, et au galop il décrit une volte. Derrière eux sonnent les trompettes; plus loin, derrière eux, les guerriers s'élancent comme des oiseaux prenant leur volée. La jeune noblesse caracole en marchant contre les Tatars. Voici les compagnons, et les soldats rangés, pancernes25 et hussards; après eux les Cosaques: et les écuyers qui luttent avec leurs chevaux effrayés. Regarde, petit joufflu, sous ton toit de chaume: que la vue des soldats mette sur tes lèvres un sourire. Plus tard, peut-être, fruit sauvage, la guerre te cueillera! Et toi, mère, qui salues, adieu, tranquillise-toi. Ne t'effraie pas du bruit des armures, des longues lances… la flamme de l'œil polonais s'éteindrait dans les larmes. Déjà dans le village on ne voit plus que la poussière; l'oreille encore tinte et vibre, étourdie par le fracas des armes et des chevaux. Déjà dans le village la poussière tombe… encore par instants, le son lointain des cors guerriers parvient à l'oreille. Et tout est silencieux, comme quand le sceau de la mort s'imprime sur un cœur, et tout est désert, triste et morne, comme dans les pensées de Maria. Elle redressa sa taille élancée, plus haut, plus haut, et elle ne vit rien, rien que les nuées grises chassées par le vent… Ses genoux se plient, ses mains se joignent, elle prie, et de ses yeux qui regardent le ciel, la douleur tombe en rosée. Et tout est silencieux, comme quand la prière coule dans le sein de Dieu, et tout est désert, triste et morne, comme quand le bonheur s'enfuit.

 

Chant deuxième

Sur l'âme désolée de Conrad l'épuisement pèse, et la stupeur le plonge presque dans le sommeil.

Byron

I

«Elle croit vigoureuse, elle meurt loin des hommes, la fleur des steppes, et bien loin l'œil s'égare en vain sur la plaine. A une douleur fatale cherches-tu allègement? Le steppe n'a qu'un Ciel nébuleux et les baies acerbes des buissons. Va plutôt vers les riants pays du myrte et du cyprès: là chaque jour le soleil se lève éclatant comme une robe de fiancée. Là, dans un air pur, radieuse apparaît la nature, les voix sont harmonieuses, les souffles caressants. Là se cueille le laurier, là le ciel est serein, la terre est embellie, les âmes sont libres de soucis. Et sur des monuments superbes se dressent les hommes des siècles passés, blanches statues, fières de leurs noms glorieux, qui t'appelleront de loin vers des ruines enchanteresses, demeure des dieux et des héros – et des araignées. Là, si la pensée des choses d'autrefois est entrée profondément dans ton cœur, peut-être que, fixant ton œil sur, l'azur d'un beau ciel, tu trouveras quelque douceur dans le désespoir, quelque charme dans le deuil, et comme le sourire d'une bouche aimée au milieu d'une mortelle souffrance. Mais ne va pas sur les steppes, si le cœur te fait mal. Dans la plaine il y a les terres funèbres… rien de plus n'a subsisté. Le reste, le vent d'Ukraine en a balayé jusqu'au vestige. Demeure dans ta maison, et écoute les chansons qui parlent du Cosaque.»

– «Mon jeune enfant, quel est donc le but de ton voyage? Reviens-tu de la Terre Sainte, toi qui te lamentes ainsi?»

– «Non! je suis inconnu à tous dans ma patrie, et la mort a laissé dans mon sein sa noire empreinte. Pour moi, le gâteau de la vie fut amer, empoisonné… J'ai le cœur oppressé, je pleure sur mon sort. Et si je souris, c'est comme par pénitence; et si je chante, triste est ma chanson; car, sur mon visage flétri la pâleur habite, car de mon âme effarouchée on a arraché la racine du bonheur, car l'ange qui veille sur moi n'a vu dans l'avenir qu'un tombeau.»

– «Que veux-tu donc, enfant?» – «Échapper au désespoir!…»

II

Le jeune enfant reste debout près de la haie. A sa tristesse, qui se plaint, on fait peu d'attention. L'homme qui lui parlait, appuyé sur sa porte, tourne d'un autre côté ses yeux grands ouverts. Avec leurs costumes bariolés, et leurs cris étourdissants, cortège inattendu, voici venir les masques.

1

«Connais-tu le carnaval de Venise? – et la nuit et le jour, joyeux, insensé, délicieux? Un masque voile le visage, et aux questions de l'indiscret répondent la clameur, le fou rire. – Partout la vie et la gaieté – le mystère et l'amour – le doge, vieux bonhomme, l'arlequin, jeune fou, la jeune fille éveillée, cherchent le plaisir, les matrones et les filous… La liberté. La gondole voilée noircit les ondes – clameur, fou rire!… Connais-tu le carnaval vénitien?26»

2

«Nous allons, troupe dansante – et la nuit, et le jour, durant le carnaval joyeux, insensé, délicieux. – Un masque nous cache – à celui qui veut savoir d'où nous venons et qui nous sommes, répondent le rire et la clameur. – Une franche hospitalité ouvrira cette porte – car les Krakoviennes, et le vieux pèlerin, – les juifs, les Bohémiens, danseront – les sorcières, les diables, mais non les filous, trinqueront. Nous courons en traîneau, et avec nous voyagent la clameur et le fou rire… Connais-tu le carnaval polonais?»

– «On n'entre pas ici… Il n'y a point de carnaval, à présent. Le seigneur Porte-glaive est allé battre les Tatars, le château est désert.»

Ainsi le vieux serviteur arrêta ces vagabonds, et leur barra la porte avec une fermeté inébranlable. Alors tous les masques de frétiller, de chanter, de piauler, de secouer leurs crécelles, de gambader, entremêlant leurs costumes dissemblables, leurs fronts de papier mâché, leurs yeux vivants, leurs traits inanimés, dans des rondes vertigineuses; déroulant dans leurs bonds les couleurs, les éclairs, les ombres… Ils sautent, ils se démènent, ils crient, ils courent en tournoyant. – Et voilà que dans sa tête qui bourdonne, les idées commencent â danser. A cet aspect, il ne se possède plus; il rit des juifs, des bohémiens; il a peur des sorcières et des diables. Avidement il suit leurs évolutions, les yeux clignotants; et les masques devant lui bondissent et passent rapides, et les masques en lui font succéder la peur à la curiosité. Enfin, à travers les lèvres découpées, ils soufflent dans leurs cornets; les mains se détachent, les pieds s'arrêtent, et les voix rudes, adoucies par l'accompagnement de la flûte, braillent en chœur discordant cette chanson:

 
«Ah! dans ce monde la mort fauche tout,
Le ver couve même au sein de la fleur épanouie!
 

Si les chagrins se glissent dans l'âme et grondent au sein des nuages sombres; si les malheurs, tombant sur une tête distinguée, noble et belle, l'abaissent tristement vers la terre, oh! qu'alors l'esprit du mal se cache et ne ravive point les blessures avec son poignard… que même à l'heure de la mort se fasse entendre cette parole: la paix reviendra, elle reviendra.

 
Oui, dans ce monde la mort fauche tout,
Le ver couve même au sein de la fleur épanouie!
 

Si, par une grâce du ciel pour la souffrance, la colombe s'envole d'une bouche qui blasphème, et, emportant avec elle le souffle de la vie, abandonne un visage flétri et gonflé par la torture, avant que le cierge s'allume, que nul, pour tromper sa douleur, n'entonne un chant de triomphe, sans le terminer par cette parole: ton ange reviendra, il reviendra.

 
Oui, dans ce monde, la mort fauche tout,
Le ver couve même au sein de la fleur épanouie!
 

Si celui qui – a voulu sauver son frère, lui-même s'est enseveli dans l'abîme, il a mis une courte joie dans le cœur de l'envie. Le bien ou le mal peuvent se cacher sous un voile épais, mais le juge suprême est dans le ciel. Sous le poids des soucis, la tête la plus forte quelquefois tristement s'incline alors qu'une bouche aimante murmure cette parole: la gaieté reviendra, elle reviendra.

 
Oui, dans ce monde, la mort fauche tout,
Le ver couve même au sein de la fleur épanouie!
 

Si le voyageur, revenant de lointains pays, se dirige vers la demeure de l'amitié, et déjà songe à oublier ses terreurs dans les embrassements; s'il franchit le seuil silencieux et désert sans trouver le visage ami, si, tremblant d'apprendre quelque malheur, il penche son front assombri, que du moins l'hospitalité s'empresse autour de lui pour lui dire:

 
Le maître reviendra, il reviendra.
 
 
Oui, dans ce monde, la mort fauche tout,
Le ver couve même au sein de la fleur épanouie!»
 

– «Ah! que le Seigneur Dieu soit avec vous! Si vous n'êtes point des esprits vos costumes bariolés sont d'un joyeux augure. Vous n'êtes pas nos premiers hôtes: déjà d'autres bandes sont venues tourner ici des mois entiers comme des toupies. Entrez, le seigneur reviendra, et malgré son absence, le vin et le lit de plumes ne manqueront à personne.»

Ils entrent, avec d'humbles saluts, deux à deux; ils regardent autour d'eux, se rapprochent… se concertent.

25pancernes – soldats vêtus d'une cotte de mailles, qui formaient la grosse cavalerie. Les Cosaques portaient l'arc et la flèche. [przypis redakcyjny]
26Connais-tu le carnaval vénitien? – ces masques, ces grossiers paysans de la Pologne, sont savants comme les bergers de Virgile. [przypis redakcyjny]

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