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Le comte de Monte Cristo

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«Soyez tranquilles, l’erreur va s’expliquer, et probablement que je n’irai même pas jusqu’à la prison.



– Oh! bien certainement, j’en répondrais», dit Danglars qui, en ce moment, s’approchait, comme nous l’avons dit, du groupe principal.



Dantès descendit l’escalier, précédé du commissaire de police et entouré par les soldats. Une voiture, dont la portière était tout ouverte, attendait à la porte, il y monta, deux soldats et le commissaire montèrent après lui; la portière se referma, et la voiture reprit le chemin de Marseille.



«Adieu, Dantès! adieu, Edmond!» s’écria Mercédès en s’élançant sur la balustrade.



Le prisonnier entendit ce dernier cri, sorti comme un sanglot du cœur déchiré de sa fiancée; il passa la tête par la portière, cria: «Au revoir, Mercédès!» et disparut à l’un des angles du fort Saint-Nicolas.



«Attendez-moi ici, dit l’armateur, je prends la première voiture que je rencontre, je cours à Marseille, et je vous rapporte des nouvelles.



– Allez! crièrent toutes les voix, allez! et revenez bien vite!»



Il y eut, après ce double départ, un moment de stupeur terrible parmi tous ceux qui étaient restés.



Le vieillard et Mercédès restèrent quelque temps isolés, chacun dans sa propre douleur; mais enfin leurs yeux se rencontrèrent; ils se reconnurent comme deux victimes frappées du même coup, et se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.



Pendant ce temps, Fernand rentra, se versa un verre d’eau qu’il but, et alla s’asseoir sur une chaise.



Le hasard fit que ce fut sur une chaise voisine que vint tomber Mercédès en sortant des bras du vieillard.



Fernand, par un mouvement instinctif, recula sa chaise.



«C’est lui, dit à Danglars Caderousse, qui n’avait pas perdu de vue le Catalan.



– Je ne crois pas, répondit Danglars, il était trop bête; en tout cas, que le coup retombe sur celui qui l’a fait.



– Tu ne me parles pas de celui qui l’a conseillé, dit Caderousse.



– Ah! ma foi, dit Danglars, si l’on était responsable de tout ce que l’on dit en l’air!



– Oui, lorsque ce que l’on dit en l’air retombe par la pointe.»



Pendant ce temps, les groupes commentaient l’arrestation de toutes les manières.



«Et vous, Danglars, dit une voix, que pensez-vous de cet événement?



– Moi, dit Danglars, je crois qu’il aura rapporté quelques ballots de marchandises prohibées.



– Mais si c’était cela, vous devriez le savoir, Danglars, vous qui étiez agent comptable.



– Oui, c’est vrai; mais l’agent comptable ne connaît que les colis qu’on lui déclare: je sais que nous sommes chargés de coton, voilà tout; que nous avons pris le chargement à Alexandrie, chez M. Pastret, et à Smyrne, chez M. Pascal; ne m’en demandez pas davantage.



– Oh! je me rappelle maintenant, murmura le pauvre père, se rattachant à ce débris, qu’il m’a dit hier qu’il avait pour moi une caisse de café et une caisse de tabac.



– Voyez-vous, dit Danglars, c’est cela: en notre absence, la douane aura fait une visite à bord du

Pharaon

, et elle aura découvert le pot aux roses.»



Mercédès ne croyait point à tout cela; car, comprimée jusqu’à ce moment, sa douleur éclata tout à coup en sanglots.



«Allons, allons, espoir! dit, sans trop savoir ce qu’il disait, le père Dantès.



– Espoir! répéta Danglars.



– Espoir», essaya de murmurer Fernand.



Mais ce mot l’étouffait; ses lèvres s’agitèrent, aucun son ne sortit de sa bouche.



«Messieurs, cria un des convives resté en vedette sur la balustrade; messieurs, une voiture! Ah! c’est M. Morrel! courage, courage! sans doute qu’il nous apporte de bonnes nouvelles.»



Mercédès et le vieux père coururent au-devant de l’armateur, qu’ils rencontrèrent à la porte. M. Morrel était fort pâle.



«Eh bien? s’écrièrent-ils d’une même voix.



– Eh bien, mes amis! répondit l’armateur en secouant la tête, la chose est plus grave que nous ne le pensions.



– Oh! monsieur, s’écria Mercédès, il est innocent!



– Je le crois, répondit M. Morrel, mais on l’accuse…



– De quoi donc? demanda le vieux Dantès.



– D’être un agent bonapartiste.»



Ceux de mes lecteurs qui ont vécu dans l’époque où se passe cette histoire se rappelleront quelle terrible accusation c’était alors, que celle que venait de formuler M. Morrel. Mercédès poussa un cri; le vieillard se laissa tomber sur une chaise.



«Ah! murmura Caderousse, vous m’avez trompé, Danglars, et la plaisanterie a été faite; mais je ne veux pas laisser mourir de douleur ce vieillard et cette jeune fille, et je vais tout leur dire.



– Tais-toi, malheureux! s’écria Danglars en saisissant la main de Caderousse, ou je ne réponds pas de toi-même; qui te dit que Dantès n’est pas véritablement coupable? Le bâtiment a touché à l’île d’Elbe, il y est descendu, il est resté tout un jour à Porto-Ferrajo; si l’on trouvait sur lui quelque lettre qui le compromette, ceux qui l’auraient soutenu passeraient pour ses complices.»



Caderousse, avec l’instinct rapide de l’égoïsme, comprit toute la solidité de ce raisonnement; il regarda Danglars avec des yeux hébétés par la crainte et la douleur, et, pour un pas qu’il avait fait en avant, il en fit deux en arrière.



«Attendons, alors, murmura-t-il.



– Oui, attendons, dit Danglars; s’il est innocent, on le mettra en liberté; s’il est coupable, il est inutile de se compromettre pour un conspirateur.



– Alors, partons, je ne puis rester plus longtemps ici.



– Oui, viens, dit Danglars enchanté de trouver un compagnon de retraite, viens, et laissons-les se retirer de là comme ils pourront.»



Ils partirent: Fernand, redevenu l’appui de la jeune fille, prit Mercédès par la main et la ramena aux Catalans. Les amis de Dantès ramenèrent, de leur côté, aux allées de Meilhan, ce vieillard presque évanoui.



Bientôt cette rumeur, que Dantès venait d’être arrêté comme agent bonapartiste, se répandit par toute la ville.



«Eussiez-vous cru cela, mon cher Danglars? dit M. Morrel en rejoignant son agent comptable et Caderousse, car il regagnait lui-même la ville en toute hâte pour avoir quelque nouvelle directe d’Edmond par le substitut du procureur du roi, M. de Villefort, qu’il connaissait un peu; auriez-vous cru cela?



– Dame, monsieur! répondit Danglars, je vous avais dit que Dantès, sans aucun motif, avait relâché à l’île d’Elbe, et cette relâche, vous le savez, m’avait paru suspecte.



– Mais aviez-vous fait part de vos soupçons à d’autres qu’à moi?



– Je m’en serais bien gardé, monsieur, ajouta tout bas Danglars; vous savez bien qu’à cause de votre oncle, M. Policar Morrel, qui a servi sous l’autre et qui ne cache pas sa pensée, on vous soupçonne de regretter Napoléon; j’aurais eu peur de faire tort à Edmond et ensuite à vous; il y a de ces choses qu’il est du devoir d’un subordonné de dire à son armateur et de cacher sévèrement aux autres.



– Bien, Danglars, bien, dit l’armateur, vous êtes un brave garçon; aussi j’avais d’avance pensé à vous, dans le cas où ce pauvre Dantès fût devenu le capitaine du

Pharaon

.



– Comment cela, monsieur?



– Oui, j’avais d’avance demandé à Dantès ce qu’il pensait de vous, et s’il aurait quelque répugnance à vous garder à votre poste; car, je ne sais pourquoi, j’avais cru remarquer qu’il y avait du froid entre vous.



– Et que vous a-t-il répondu?



– Qu’il croyait effectivement avoir eu dans une circonstance qu’il ne m’a pas dite, quelques torts envers vous, mais que toute personne qui avait la confiance de l’armateur avait la sienne.



– L’hypocrite! murmura Danglars.



– Pauvre Dantès! dit Caderousse, c’est un fait qu’il était excellent garçon.



– Oui, mais en attendant, dit M. Morrel, voilà le

Pharaon

 sans capitaine.



– Oh! dit Danglars, il faut espérer, puisque nous ne pouvons repartir que dans trois mois, que d’ici à cette époque Dantès sera mis en liberté.



– Sans doute, mais jusque-là?



– Eh bien, jusque-là me voici, monsieur Morrel, dit Danglars; vous savez que je connais le maniement d’un navire aussi bien que le premier capitaine au long cours venu, cela vous offrira même un avantage, de vous servir de moi, car lorsque Edmond sortira de prison, vous n’aurez personne à remercier: il reprendra sa place et moi la mienne, voilà tout.



– Merci, Danglars, dit l’armateur; voilà en effet qui concilie tout. Prenez donc le commandement, je vous y autorise, et surveillez le débarquement: il ne faut jamais, quelque catastrophe qui arrive aux individus, que les affaires souffrent.



– Soyez tranquille, monsieur; mais pourra-t-on le voir au moins, ce bon Edmond?



– Je vous dirai cela tout à l’heure, Danglars; je vais tâcher de parler à M. de Villefort et d’intercéder près de lui en faveur du prisonnier. Je sais bien que c’est un royaliste enragé, mais, que diable! tout royaliste et procureur du roi qu’il est, il est un homme aussi, et je ne le crois pas méchant.



– Non, dit Danglars, mais j’ai entendu dire qu’il était ambitieux, et cela se ressemble beaucoup.



– Enfin, dit M. Morrel avec un soupir, nous verrons; allez à bord, je vous y rejoins.»



Et il quitta les deux amis pour prendre le chemin du palais de justice.



«Tu vois, dit Danglars à Caderousse, la tournure que prend l’affaire. As-tu encore envie d’aller soutenir Dantès maintenant?



– Non, sans doute; mais c’est cependant une terrible chose qu’une plaisanterie qui a de pareilles suites.



– Dame! qui l’a faite? ce n’est ni toi ni moi, n’est-ce pas? c’est Fernand. Tu sais bien que quant à moi j’ai jeté le papier dans un coin: je croyais même l’avoir déchiré.



– Non, non, dit Caderousse. Oh! quant à cela, j’en suis sûr; je le vois au coin de la tonnelle, tout froissé, tout roulé, et je voudrais même bien qu’il fût encore où je le vois!



– Que veux-tu? Fernand l’aura ramassé, Fernand l’aura copié ou fait copier, Fernand n’aura peut-être même pas pris cette peine; et, j’y pense… mon Dieu! il aura peut-être envoyé ma propre lettre! Heureusement que j’avais déguisé mon écriture.

 



– Mais tu savais donc que Dantès conspirait?



– Moi, je ne savais rien au monde. Comme je l’ai dit, j’ai cru faire une plaisanterie, pas autre chose. Il paraît que, comme Arlequin, j’ai dit la vérité en riant.



– C’est égal, reprit Caderousse, je donnerais bien des choses pour que toute cette affaire ne fût pas arrivée, ou du moins pour n’y être mêlé en rien. Tu verras qu’elle nous portera malheur, Danglars!



– Si elle doit porter malheur à quelqu’un, c’est au vrai coupable, et le vrai coupable c’est Fernand et non pas nous. Quel malheur veux-tu qu’il nous arrive à nous? Nous n’avons qu’à nous tenir tranquilles, sans souffler le mot de tout cela, et l’orage passera sans que le tonnerre tombe.



– Amen! dit Caderousse en faisant un signe d’adieu à Danglars et en se dirigeant vers les allées de Meilhan, tout en secouant la tête et en se parlant à lui-même, comme ont l’habitude de faire les gens fort préoccupés.



– Bon! dit Danglars, les choses prennent la tournure que j’avais prévue: me voilà capitaine par intérim, et si cet imbécile de Caderousse peut se taire, capitaine tout de bon. Il n’y a donc que le cas où la justice relâcherait Dantès? Oh! mais, ajouta-t-il avec un sourire, la justice est la justice, et je m’en rapporte à elle.»



Et sur ce, il sauta dans une barque en donnant l’ordre au batelier de le conduire à bord du

Pharaon

, où l’armateur, on se le rappelle, lui avait donné rendez-vous.



VI. Le substitut du procureur du roi

Rue du Grand-Cours, en face de la fontaine des Méduses, dans une de ces vieilles maisons à l’architecture aristocratique bâties par Puget, on célébrait aussi le même jour, à la même heure, un repas de fiançailles.



Seulement, au lieu que les acteurs de cette autre scène fussent des gens du peuple, des matelots et des soldats, ils appartenaient à la tête de la société marseillaise. C’étaient d’anciens magistrats qui avaient donné la démission de leur charge sous l’usurpateur; de vieux officiers qui avaient déserté nos rangs pour passer dans ceux de l’armée de Condé; des jeunes gens élevés par leur famille encore mal rassurée sur leur existence, malgré les quatre ou cinq remplaçants qu’elle avait payés, dans la haine de cet homme dont cinq ans d’exil devaient faire un martyr, et quinze ans de Restauration un dieu.



On était à table, et la conversation roulait, brûlante de toutes les passions, les passions de l’époque, passions d’autant plus terribles, vivantes et acharnées dans le Midi que depuis cinq cents ans les haines religieuses venaient en aide aux haines politiques.



L’Empereur, roi de l’île d’Elbe après avoir été souverain d’une partie du monde, régnant sur une population de cinq à six mille âmes, après avoir entendu crier: Vive Napoléon! par cent vingt millions de sujets et en dix langues différentes, était traité là comme un homme perdu à tout jamais pour la France et pour le trône. Les magistrats relevaient les bévues politiques; les militaires parlaient de Moscou et de Leipsick; les femmes, de son divorce avec Joséphine. Il semblait à ce monde royaliste, tout joyeux et tout triomphant non pas de la chute de l’homme, mais de l’anéantissement du principe, que la vie recommençait pour lui, et qu’il sortait d’un rêve pénible.



Un vieillard, décoré de la croix de Saint-Louis, se leva et proposa la santé du roi Louis XVIII à ses convives; c’était le marquis de Saint-Méran.



À ce toast, qui rappelait à la fois l’exilé de Hartwell et le roi pacificateur de la France, la rumeur fut grande, les verres se levèrent à la manière anglaise, les femmes détachèrent leurs bouquets et en jonchèrent la nappe. Ce fut un enthousiasme presque poétique.



«Ils en conviendraient s’ils étaient là, dit la marquise de Saint-Méran, femme à l’œil sec, aux lèvres minces, à la tournure aristocratique et encore élégante, malgré ses cinquante ans, tous ces révolutionnaires qui nous ont chassés et que nous laissons à notre tour bien tranquillement conspirer dans nos vieux châteaux qu’ils ont achetés pour un morceau de pain, sous la Terreur: ils en conviendraient, que le véritable dévouement était de notre côté, puisque nous nous attachions à la monarchie croulante, tandis qu’eux, au contraire, saluaient le soleil levant et faisaient leur fortune, pendant que, nous, nous perdions la nôtre; ils en conviendraient que notre roi, à nous, était bien véritablement Louis le Bien-Aimé, tandis que leur usurpateur, à eux, n’a jamais été que Napoléon le Maudit; n’est-ce pas, de Villefort?



– Vous dites, madame la marquise?… Pardonnez-moi, je n’étais pas à la conversation.



– Eh! laissez ces enfants, marquise, reprit le vieillard qui avait porté le toast; ces enfants vont s’épouser, et tout naturellement ils ont à parler d’autre chose que de politique.



– Je vous demande pardon, ma mère, dit une jeune et belle personne aux blonds cheveux, à l’œil de velours nageant dans un fluide nacré; je vous rends M. de Villefort, que j’avais accaparé pour un instant. Monsieur de Villefort, ma mère vous parle.



– Je me tiens prêt à répondre à madame si elle veut bien renouveler sa question que j’ai mal entendue, dit M. de Villefort.



– On vous pardonne, Renée, dit la marquise avec un sourire de tendresse qu’on était étonné de voir fleurir sur cette sèche figure; mais le cœur de la femme est ainsi fait, que si aride qu’il devienne au souffle des préjugés et aux exigences de l’étiquette, il y a toujours un coin fertile et riant: c’est celui que Dieu a consacré à l’amour maternel. On vous pardonne… Maintenant je disais, Villefort, que les bonapartistes n’avaient ni notre conviction, ni notre enthousiasme, ni notre dévouement.



– Oh! madame, ils ont du moins quelque chose qui remplace tout cela: c’est le fanatisme. Napoléon est le Mahomet de l’Occident; c’est pour tous ces hommes vulgaires, mais aux ambitions suprêmes, non seulement un législateur et un maître, mais encore c’est un type, le type de l’égalité.



– De l’égalité! s’écria la marquise. Napoléon, le type de l’égalité! et que ferez-vous donc de M. de Robespierre? Il me semble que vous lui volez sa place pour la donner au Corse; c’est cependant bien assez d’une usurpation, ce me semble.



– Non, madame, dit Villefort, je laisse chacun sur son piédestal: Robespierre, place Louis XV, sur son échafaud; Napoléon, place Vendôme, sur sa colonne; seulement l’un a fait de l’égalité qui abaisse, et l’autre de l’égalité qui élève; l’un a ramené les rois au niveau de la guillotine, l’autre a élevé le peuple au niveau du trône. Cela ne veut pas dire, ajouta Villefort en riant, que tous deux ne soient pas d’infâmes révolutionnaires, et que le 9 thermidor et le 4 avril 1814 ne soient pas deux jours heureux pour la France, et dignes d’être également fêtés par les amis de l’ordre et de la monarchie; mais cela explique aussi comment, tout tombé qu’il est pour ne se relever jamais, je l’espère, Napoléon a conservé ses séides. Que voulez-vous, marquise? Cromwell, qui n’était que la moitié de tout ce qu’a été Napoléon, avait bien les siens!



– Savez-vous que ce que vous dites là, Villefort, sent la révolution d’une lieue? Mais je vous pardonne: on ne peut pas être fils de girondin et ne pas conserver un goût de terroir.»



Une vive rougeur passa sur le front de Villefort.



«Mon père était girondin, madame, dit-il, c’est vrai; mais mon père n’a pas voté la mort du roi; mon père a été proscrit par cette même Terreur qui vous proscrivait, et peu s’en est fallu qu’il ne portât sa tête sur le même échafaud qui avait vu tomber la tête de votre père.



– Oui, dit la marquise, sans que ce souvenir sanglant amenât la moindre altération sur ses traits; seulement c’était pour des principes diamétralement opposés qu’ils y fussent montés tous deux, et la preuve c’est que toute ma famille est restée attachée aux princes exilés, tandis que votre père a eu hâte de se rallier au nouveau gouvernement, et qu’après que le citoyen Noirtier a été girondin, le comte Noirtier est devenu sénateur.



– Ma mère, ma mère, dit Renée, vous savez qu’il était convenu qu’on ne parlerait plus de ces mauvais souvenirs.



– Madame, répondit Villefort, je me joindrai à Mlle de Saint-Méran pour vous demander bien humblement l’oubli du passé. À quoi bon récriminer sur des choses dans lesquelles la volonté de Dieu même est impuissante? Dieu peut changer l’avenir; il ne peut pas même modifier le passé. Ce que nous pouvons, nous autres hommes, c’est sinon le renier, du moins jeter un voile dessus. Eh bien, moi, je me suis séparé non seulement de l’opinion, mais encore du nom de mon père. Mon père a été ou est même peut-être encore bonapartiste et s’appelle Noirtier; moi, je suis royaliste et m’appelle de Villefort. Laissez mourir dans le vieux tronc un reste de sève révolutionnaire, et ne voyez, madame, que le rejeton qui s’écarte de ce tronc, sans pouvoir, et je dirai presque sans vouloir s’en détacher tout à fait.



– Bravo, Villefort, dit le marquis, bravo, bien répondu! Moi aussi, j’ai toujours prêché à la marquise l’oubli du passé, sans jamais avoir pu l’obtenir d’elle, vous serez plus heureux, je l’espère.



– Oui, c’est bien, dit la marquise, oublions le passé, je ne demande pas mieux, et c’est convenu; mais qu’au moins Villefort soit inflexible pour l’avenir. N’oubliez pas, Villefort, que nous avons répondu de vous à Sa Majesté: que Sa Majesté, elle aussi, a bien voulu oublier, à notre recommandation (elle tendit la main), comme j’oublie à votre prière. Seulement s’il vous tombe quelque conspirateur entre les mains, songez qu’on a d’autant plus les yeux sur vous que l’on sait que vous êtes d’une famille qui peut-être est en rapport avec ces conspirateurs.



– Hélas! madame, dit Villefort, ma profession et surtout le temps dans lequel nous vivons m’ordonnent d’être sévère. Je le serai. J’ai déjà eu quelques accusations politiques à soutenir, et, sous ce rapport, j’ai fait mes preuves. Malheureusement, nous ne sommes pas au bout.



– Vous croyez? dit la marquise.



– J’en ai peur. Napoléon à l’île d’Elbe est bien près de la France; sa présence presque en vue de nos côtes entretient l’espérance de ses partisans. Marseille est pleine d’officiers à demi-solde, qui, tous les jours, sous un prétexte frivole, cherchent querelle aux royalistes; de là des duels parmi les gens de classe élevée, de là des assassinats dans le peuple.



– Oui, dit le comte de Salvieux, vieil ami de M. de Saint-Méran et chambellan de M. le comte d’Artois, oui, mais vous savez que la Sainte-Alliance le déloge.



– Oui, il était question de cela lors de notre départ de Paris, dit M. de Saint-Méran. Et où l’envoie-t-on?



– À Sainte-Hélène.



– À Sainte-Hélène! Qu’est-ce que cela? demanda la marquise.



– Une île située à deux mille lieues d’ici, au-delà de l’équateur, répondit le comte.



– À la bonne heure! Comme le dit Villefort, c’est une grande folie que d’avoir laissé un pareil homme entre la Corse, où il est né, et Naples, où règne encore son beau-frère, et en face de cette Italie dont il voulait faire un royaume à son fils.



– Malheureusement, dit Villefort, nous avons les traités de 1814, et l’on ne peut toucher à Napoléon sans manquer à ces traités.



– Eh bien, on y manquera, dit M. de Salvieux. Y a-t-il regardé de si près, lui, lorsqu’il s’est agi de faire fusiller le malheureux duc d’Enghien?



– Oui, dit la marquise, c’est convenu, la Sainte-Alliance débarrasse l’Europe de Napoléon, et Villefort débarrasse Marseille de ses partisans. Le roi règne ou ne règne pas: s’il règne, son gouvernement doit être fort et ses agents inflexibles; c’est le moyen de prévenir le mal.



– Malheureusement, madame, dit en souriant Villefort, un substitut du procureur du roi arrive toujours quand le mal est fait.



– Alors, c’est à lui de le réparer.



– Je pourrais vous dire encore, madame, que nous ne réparons pas le mal, mais que nous le vengeons: voilà tout.



– Oh! monsieur de Villefort, dit une jeune et jolie personne, fille du comte de Salvieux et amie de Mlle de Saint-Méran, tâchez donc d’avoir un beau procès, tandis que nous serons à Marseille. Je n’ai jamais vu une cour d’assises, et l’on dit que c’est fort curieux.



– Fort curieux, en effet, mademoiselle, dit le substitut; car au lieu d’une tragédie factice, c’est un drame véritable; au lieu de douleurs jouées ce sont des douleurs réelles. Cet homme qu’on voit là, au lieu, la toile baissée, de rentrer chez lui, de souper en famille et de se coucher tranquillement pour recommencer le lendemain, rentre dans la prison où il trouve le bourreau. Vous voyez bien que, pour les personnes nerveuses qui cherchent les émotions, il n’y a pas de spectacle qui vaille celui-là. Soyez tranquille, mademoiselle, si la circonstance se présente je vous le procurerai.

 



– Il nous fait frissonner… et il rit! dit Renée toute pâlissante.



– Que voulez-vous… c’est un duel… J’ai déjà requis cinq ou six fois la peine de mort contre des accusés politiques ou autres… Eh bien, qui sait combien de poignards à cette heure s’aiguisent dans l’ombre, ou sont déjà dirigés contre moi?



– Oh! mon Dieu! dit Renée en s’assombrissant de plus en plus, parlez-vous donc sérieusement, monsieur de Villefort?



– On ne peut plus sérieusement, mademoiselle, reprit le jeune magistrat, le sourire sur les lèvres. Et avec ces beaux procès que désire mademoiselle pour satisfaire sa curiosité, et que je désire, moi, pour satisfaire mon ambition, la situation ne fera que s’aggraver. Tous ces soldats de Napoléon, habitués à aller en aveugles à l’ennemi, croyez-vous qu’ils réfléchissent en brûlant une cartouche ou en marchant à la baïonnette? Eh bien, réfléchiront-ils davantage pour tuer un homme qu’ils croient leur ennemi personnel, que pour tuer un Russe, un Autrichien ou un Hongrois qu’ils n’ont jamais vu? D’ailleurs il faut cela, voyez-vous; sans quoi notre métier n’aurait point d’excuse. Moi-même, quand je vois luire dans l’œil de l’accusé l’éclair lumineux de la rage, je me sens tout encouragé, je m’exalte: ce n’est plus un procès, c’est un combat; je lutte contre lui, il riposte, je redouble, et le combat finit, comme tous les combats, par une victoire ou une défaite. Voilà ce que c’est que de plaider! c’est le danger qui fait l’éloquence. Un accusé qui me sourirait après ma réplique me ferait croire que j’ai parlé mal, que ce que j’ai dit est pâle, sans vigueur, insuffisant. Songez donc à la sensation d’orgueil qu’éprouve un procureur du roi, convaincu de la culpabilité de l’accusé, lorsqu’il voit blêmir et s’incliner son coupable sous le poids des preuves et sous les foudres de son éloquence! Cette tête se baisse, elle tombera.»



Renée jeta un léger cri.



Voilà qui est parler, dit un des convives.



– Voilà l’homme qu’il faut dans des temps comme les nôtres! dit un second.



– Aussi, dit un troisième, dans votre dernière affaire vous avez été superbe, mon cher Villefort. Vous savez, cet homme qui avait assassiné son père; eh bien, littéralement, vous l’aviez tué avant que le bourreau y touchât.



– Oh! pour les parricides, dit Renée, oh! peu m’importe, il n’y a pas de supplice assez grand pour de pareils hommes; mais pour les malheureux accusés politiques!…



– Mais c’est pire encore, Renée, car le roi est le père de la nation, et vouloir renverser ou tuer le roi, c’est vouloir tuer le père de trente-deux millions d’hommes.



– Oh! c’est égal, monsieur de Villefort, dit Renée, vous me promettez d’avoir de l’indulgence pour ceux que je vous recommanderai?



– Soyez tranquille, dit Villefort avec son plus charmant sourire, nous ferons ensemble mes réquisitoires.



– Ma chère, dit la marquise, mêlez-vous de vos colibris, de vos épagneuls et de vos chiffons, et laissez votre futur époux faire son état. Aujourd’hui, les armes se reposent et la robe est en crédit; il y a là-dessus un mot latin d’une grande profondeur.



– 

Cedant arma togae

, dit en s’inclinant Villefort.



– Je n’osais point parler latin, répondit la marquise.



– Je crois que j’aimerais mieux que vous fussiez médecin, reprit Renée; l’ange exterminateur, tout ange qu’il est, m’a toujours fort épouvantée.



– Bonne Renée! murmura Villefort en couvant la jeune fille d’un regard d’amour.



– Ma fille, dit le marquis, M. de Villefort sera le médecin moral et politique de cette province; croyez-moi, c’est un beau rôle à jouer.



– Et ce sera un moyen de faire oublier celui qu’a joué son père, reprit l’incorrigible marquise.



– Madame, reprit Villefort avec un triste sourire, j’ai déjà eu l’honneur de vous dire que mon père avait, je l’espère du moins, abjuré les erreurs de son passé; qu’il était devenu un ami zélé de la religion et de l’ordre, meilleur royaliste que moi peut-être; car lui, c’était avec repentir, et, moi, je ne le suis qu’avec passion.»



Et après cette phrase arrondie, Villefort, pour juger de l’effet de sa faconde, regarda les convives, comme, après une phrase équivalente, il aurait au parquet regardé l’auditoire.



«Eh bien, mon cher Villefort, reprit le comte de Salvieux, c’est justement ce qu’aux Tuileries je répondais avant-hier au ministre de la maison du roi, qui me demandait un peu compte de cette singulière alliance entre le fils d’un girondin et la fille d’un officier de l’armée de Condé; et le ministre a très bien compris. Ce système de fusion est celui de Louis XVIII. Aussi le roi, qui, sans que nous nous en doutassions, écoutait notre conversation, nous a-t-il interrompus en disant: «Villefort, remarquez que le roi n’a pas prononcé le nom de Noirtier, et au contraire a appuyé sur celui de Villefort; Villefort, a donc dit le roi, fera un bon chemin; c’est un jeune homme déjà mûr, et qui est de mon monde. J’ai vu avec plaisir que le marquis et la marquise de Saint-Méran le prissent pour gendre, et je leur eusse conseillé cette alliance s’ils n’étaient venus les premiers me demander permission de la contracter.»



– Le roi a dit cela, comte? s’écria Villefort ravi.



– Je vous rapporte ses propres paroles, et si le marquis veut être franc, il avouera que ce que je vous rapporte à cette heure s’accorde parfaitement avec ce que le roi lui a dit à lui-même quand il lui a parlé, il y a six mois, d’un projet de mariage entre sa fille et vous.



– C’est vrai, dit le marquis.



– Oh! mais je lui devrai donc tout, à ce digne prince. Aussi que ne ferais-je pas pour le servir!



– À la bonne heure, dit la marquise, voilà comme je vous aime: vienne un conspirateur dans ce moment, et il sera le bienvenu.



– Et moi, ma mère, dit Renée, je prie Dieu qu’il ne vous écoute point, et qu’il n’envoie à M. de Villefort que de petits voleurs, de faibles banqueroutiers et de timides escrocs; moyennant cela, je dormirai tranquille.



– C’est comme si, dit en riant Villefort, vous souhaitiez au médecin des migraines, des rougeoles et des piqûres de guêpe, toutes choses qui ne compromettent que l’épiderme. Si vous voulez me voir procureur du roi, au contraire, souhaitez-moi de ces terribles maladies dont la cure fait honneur au médecin.»



En ce moment, et comme si le hasard n’avait attendu que l’émission du souhait de Villefort pour que ce souhait fût exaucé, un valet de chambre entra et lui dit quelques mots à l’oreille. Villefort quitta alors la table en s’excusant, et revint quelques instants après, le visage ouvert et les lèvres souriantes.



Renée le regarda avec amour; car, vu ainsi, avec ses yeux bleus, son teint mat et ses favoris noirs qui encadraient son visage, c’était véritablement un élégant et beau jeune homme; aussi l’esprit tout entier de la jeune fille sembla-t-il suspendu à ses lèvres, en attendant qu’il expliquât la cause de sa disparition momentanée.



«Eh bien, dit Villefort, vous ambitionniez tout à l’heure, mademoiselle, d’avoir pour mari un médecin, j’ai au moins avec les disciples d’Esculape (on parlait encore ainsi en 1815)